Chronique parue initialement dans France Catholique – N° 1180 – 25 juillet 1969.

JOUJOUX DE L’ESPACE OU IRRUPTION DE LA VIE ?

La vraie signification de l’homme sur la Lune

lundi 15 juillet 2019

"Lever de terre" sur la lune.
© NASA/Bill Anders (domaine public)

Sur cette même lune qui éclaira les nuits de Lascaux et de Chaldée

La silhouette lourde et gourde s’affairait maladroitement sur l’écran [1] et je pensais à part moi que j’avais vu mieux dans Planète interdite [2], quand tout à coup la conscience me vint : Dieu ! C’était vraiment sur la Lune que cet homme marchait, sur cette même Lune qui éclaira les nuits de Lascaux et celle de Chaldée, que tant de religions adorèrent, et dont Ératosthène, le premier, calcula la distance [3] ! Et en même temps que la conscience, ce mot de Loren Eiseley : « la vie n’est peut-être que le moyen inventé par l’eau pour remonter le cours des fleuves » [4].

À la pointe extrême de la vie terrestre, l’homme ne serait-il pas le moyen inventé par l’eau pour aller dans la Lune ?

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La pataude silhouette continue de trafiquer je ne sais quoi, ses pieds de scaphandre arpentent la déesse déchue. Eiseley est biologiste, il sait de quoi il parle : cette chenille humaine, ce machin de 80 kg, c’est d’abord, en effet, de l’eau, 90 % d’eau. Même son cerveau pensant, c’est de l’eau [5]. Mais si vraiment le prodige qui se déroule sous mes yeux et mes yeux qui le contemplent ne sont qu’une très longue manigance de l’océan où la vie apparut il y a 4 milliards d’années, quelle fantastique finalité dans cette petite formule, H2O ! Ma stupeur, mon émerveillement sacré, de quelle mystérieuse intériorisation de la matière porterait-t-il témoignage ?

Une matière tellement organisée que son destin serait de se pencher sur elle-même comme Narcisse [6], je dis qu’il faudrait être aveugle ou fou pour n’y pas voir un fait exprès.

La conquête de l’espace extérieur

Cependant, il est vrai que ce que je suis en train de regarder sur mon petit écran est l’aboutissement de 4 milliards d’années d’efforts, et que cela se traduit par la présence de quelques dizaines de litres d’eau terrestre sur cet astre mort.

Il est vrai aussi que, replacée dans l’ordre des choses que la paléontologie nous découvre dans l’histoire terrestre, l’arrivée de l’homme sur la Lune, devrait s’appeler plutôt conquête de l’espace extérieur par la vie.

Rien ne ressemble plus à cette arrivée sur la Lune que l’apparition des premiers êtres aériens sur le sol des continents alors aussi déserts que la Lune du 20 juillet 1969. Conquête des océans par les premiers acides aminés, conquête des continents par les premiers êtres aériens, apparition des amphibiens, apparition de l’aile, invention de la fusée : il y a une logique dans cette fuite vers l’avant qui est aussi une explosion [7].

Le nouveau, c’est que cette fois, quelqu’un le sait. Reste à expliquer que les précédentes conquêtes se soient déroulées de si semblable façon et avec une si également infaillible sûreté dans cet abîme du temps où, nous dit-on, personne ne savait. L’aventure de la vie sur la Lune est sortie des bureaux de von Braun. Celui qui sait, c’est lui. Et grâce à ce petit écran, c’est l’humanité entière. J’ai du mal à admettre que les quatre pattes de Ichtyostega, bien plus complexe qu’Apollo, aient pu naître dans les ténèbres de l’inconnaissance. Si ce fut le cas, alors à quoi sert von Braun ? [8]

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L’ardeur des hommes à conquérir un désert presque inaccessible témoigne d’ailleurs que les vrais motifs de cette conquête nous échappent, que nous faisons une chose en croyant en faire une autre, comme l’Ichtyostega qui était bien en peine de prévoir sa descendance humaine.

Et s’il en est ainsi, sur ce frêle scaphandre est penché le même guide invisible (quel qu’il soit), qui déjà conduisait les pas du premier poisson tétrapodes sur les fonds vaseux du Dévonien inférieur, il y a 320 millions d’années.

Était-ce un luxe qui pouvait attendre ?

Cette expérience n’avait rien d’urgent, nous dit Jean Rostand : « Tant que nous restons désarmés contre le cancer, tant qu’une majorité de Terriens souffrent de la misère de la faim, tant que subsistent les injustices sociales et les ségrégations raciales, je penserai que faire quelques pas sur la Lune est un luxe qui pouvait attendre. »

Mais, cher Jean Rostand, les quelques hommes qui ont échappé à la misère et à la faim, à quoi le doivent-ils, sinon à la technique et à la science. Comment savez-vous que le chemin de la victoire sur le cancer ne passe pas par la Lune ? Quand les juges de la République coupèrent la tête du fermier général Lavoisier, on les eût bien étonnés en leur disant que les coûteuses expériences de ce spoliateur créaient les conditions de la victoire de Pasteur sur la rage, la diphtérie, le charbon.

Toutes les défaites de la misère, de la maladie et de la mort, toutes sans exception, ont été imposées grâce à des armes forgées par la seule curiosité des hommes, et parfois par leur seule fantaisie. Les créateurs de l’optique microscopique, Janssen, Leeuwenhoek, Kepler, Scheiner, Newton, Huyghens, Hooke, n’eurent jamais la moindre intention de découvrir le secret des maladies. Si Lavoisier avait eu les mêmes bons sentiments que vous il aurait consacré sa fortune au soulagement des malheureux. Et si ses successeurs avaient fait comme lui… Mais à quoi bon poursuivre ? S’il y a moins de malheureux dans les pays dits civilisés, ils le doivent à la civilisation, c’est-à-dire beaucoup d’efforts et d’argent gaspillés à point par des fous qui voulaient aller dans la Lune.

Bénissons Lavoisier d’avoir si bien mis « notre argent de côté ». Si le tiers-monde s’arrache un jour à ses ténèbres, ce ne sera que grâce aux innombrables Lavoisier de tous les pays.

L’humilité de la chenille humaine

− Mais il n’y a rien dans la Lune et tous ces Apollo ne sont que les dispendieux joujoux d’enfants attardés.

Encore une fois, qu’en savez-vous ? Cependant, soit, allons jusqu’à admettre cela, la Lune est un énorme et stérile caillou, nous avons mieux au Sahara et au Kalahari. Il reste que ce caillou est dans le ciel et que, pour l’atteindre, l’homme aura dû se métamorphoser comme l’Ichtyostega.

Oh ! certes, je sais que passé un certain âge, on ne croit plus aux métamorphoses. Mais regardez la chenille humaine au travail sur votre petit écran.

Déjà, parce qu’il est là, quelque chose de plus que l’espace la sépare de vous. Regardez avec elle ce qu’elle voit se lever à l’horizon, ce dérisoire camembert couvert d’une moisissure bleue et à moitié mangé par la nuit. C’est la Terre où vous êtes en ce moment, assis parmi les vôtres au milieu de vos livres et de vos souvenirs, lieu de toutes les misères et de toutes les joies que de Gaulle se plaisait à appeler l’ « Univers » et que voilà réduit à ce qu’il est vraiment depuis le commencement des choses, une petite tache dans le ciel [9].

Ce camembert perdu au milieu des étoiles limitait jusqu’ici notre aventure. C’est sur cette tache recouverte par votre pouce que le tout de l’homme s’est déroulé : le premier enfantement d’Ève, la première prière de l’homme de Neandertal, la mort de Socrate, les angoisses nocturnes de Pascal, la fin de Carthage et celle d’Armand Fallières, les cavalcades de Gengis Khan, Verdun, les prédications de Bouddha. Tout cela qui remplit notre tête, ni laissant de place pour rien d’autre ; voyez, ce n’est qu’une poussière dont la subite disparition passerait inaperçue. On nous l’avait dit, nous l’avions lu, nous pensions le savoir. Mais le voir de nos yeux, quel choc ! Les astronautes eux-mêmes n’en reviennent pas. « On ne peut pas comprendre, disait Franck Borman, qu’il y ait tant de problèmes sur cette petite boule. »

On ne peut pas le comprendre, mais il va falloir s’y habituer.

Pour une fois l’orgueil et la domination enseigneront l’humilité. La chenille humaine deviendra papillon pour découvrir sa petitesse et à travers sa puissance sa faiblesse. Ou plutôt, il faudra réviser tout cela. Vu d’ici, la naissance de Bethléem et l’agonie du Golgotha se perdent aussi dans l’imperceptible [10]. Mais quand, pendant la nuit de Noël 1968, Borman vit pour la première fois la terre se lever à l’horizon lunaire, sa première pensée fut de prier et de prier le Christ, Dieu incarné dans la fragile enveloppe d’eau appelée homme [11].

Sortir de l’océan primitif

Tandis que mes yeux suivent dans l’ombre l’image transmise de là-haut, les bruits de la Terre entrent par ma fenêtre ouverte. Ce sont les bruits très vieux et très doux de la montagne, la nuit : cloche de vaches, rumeur de la forêt.

Le voilà, mon océan primitif, celui où mes pensées avaient pris leur souffle pour jamais, semble-t-il. Mon cœur, mon âme, tout mon être se sentent plus que jamais cette nuit mêlés de terre comme les chairs d’un tombeau très ancien. L’idée de prendre le large dans un espace sans feuilles mortes, sans souffle sur mon visage, sans nuages, sans eaux qui courent, déchire en moi quelque chose d’essentiel.

Mais je sens aussi que ce déchirement ressemble à celui du ventre de la femme qui enfante et de la chrysalide qui s’ouvre [12].

Aller de l’avant et nous coucher là où le temps nous a posés coûtent également à notre inquiétude. Nous sommes ce héros de H.-P. Lovecraft parti depuis toujours à la recherche de la cité du soleil couchant et qui, sans défaillir, doit affronter ses monstres intérieurs alliés à ceux de l’espace et du temps. Quand enfin apparaissent les murailles de la merveilleuse cité, ses yeux vieillis aussitôt la reconnaissent : c’était son enfance perdue et retrouvée.

Copernic et Kepler ont commencé, voici quatre siècles, le long pèlerinage. Que les fusées soient des jouets et les astronautes des enfants, nous avertit peut-être que le terme de ce pèlerinage n’est pas forcément l’Apocalypse [13], et qu’elle avait plus d’un sens, la parole de celui qui nous enjoignait de devenir semblable à des enfants pour conquérir le royaume des cieux [14].

Aimé MICHEL

Chronique parue initialement dans France Catholique – N° 1180 – 25 juillet 1969.


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 15 juillet 2019


[1Il y a quelques jours encore, j’ignorais l’existence de cet article. C’est Grégoire Coustenoble qui l’a découvert mercredi dernier en feuilletant les collections du journal d’il y a cinquante ans. Heureuse découverte car elle pourrait laisser présager l’exhumation dans FC d’autres textes d’Aimé Michel précédant sa contribution régulière au journal qui commença le 2 octobre 1970 et ne s’acheva que peu avant sa mort en décembre 1992. Heureuse découverte surtout en raison du contenu de l’article lui-même. Il s’agit d’un texte de circonstance, à propos d’un événement certes historique, les premiers pas de l’homme sur la Lune, mais dont la signification était et demeure ambiguë. Exploit technique bien sûr, mais accompagné d’un doute sur sa légitimité en raison de la rivalité soviéto-américaine qui le motivait, des ressources considérables qu’il exigeait et de son absence de lendemain (au moins en apparence).

C’est l’occasion pour Aimé Michel de commenter cet évènement à la lumière, non des seules préoccupations de l’heure, mais du temps long de l’évolution cosmique et biologique que les sciences dévoilent et dans laquelle s’inscrit l’aventure humaine. Son texte exprime une foi en l’avenir et un enthousiasme raisonné qui contredisent, en prenant de la hauteur, les doutes d’un siècle inquiet, méfiant à l’égard de tout progrès, suspicieux, désillusionné, menacé par l’absence de sens ultime et le désespoir latent qui en résulte. C’est, comme on va le voir, en moins de 1700 mots, un condensé de ce qu’il développera ensuite dans les 500 chroniques qu’il enverra à FC au cours des vingt-deux années suivantes dans le dessein explicite de redonner courage à ses lecteurs.

[2Planète interdite est un film américain de science-fiction sorti en 1956, adapté (très librement) de La tempête de Shakespeare. Il met en scène un monstre dévastateur produit par l’inconscient d’un des personnages.

[3Nous avons déjà raconté comment Ératosthène, ce contemporain d’Archimède qui vivait au IIIe siècle av. J.-C. et fut conservateur de la bibliothèque d’Alexandrie, avait calculé la circonférence de la Terre (40 000 km) et son diamètre (12 800 km, voir note 3 de la chronique n° 246 et, pour plus de détails, https://sciencetonnante.wordpress.com/2011/10/03/la-mesure-de-la-circonference-de-la-terre-par-eratosthene/). Un autre contemporain, Aristarque de Samos, avait observé, lors d’une éclipse de Lune, que trois diamètres lunaires s’inscrivaient dans l’ombre de la Terre. En supposant l’ombre cylindrique (c’est-à-dire le parallélisme des rayons solaires), Ératosthène en déduisit à la fois le diamètre de la Lune (12 800/3 soit environ 4 300 km) et sa distance connaissant son diamètre apparent d’un demi degré (4300/tg 0,5° = 500 000 km). (Quoique l’ordre de grandeur soit correct, en réalité, l’ombre de la Terre n’étant pas cylindrique mais conique, c’est quatre Lune qui se tiendraient dans une ombre supposée cylindrique, d’où une meilleure estimation : environ 370 000 km).

[4Loren Eiseley (1907-1977), chef du département d’anthropologie de l’université de Pennsylvanie et président de l’Institut américain de Paléontologie humaine, est l’auteur de L’immense voyage, une méditation poétique sur la nature et sur l’homme en son sein, son ignorance et sa solitude. Eiseley rend sensible l’immensité spatiale et temporelle de l’univers et son mystère persistant. Paru initialement aux États-Unis en 1946, ce livre a rencontré un plus large public dans une nouvelle édition en 1957, et a été traduit en français (aux Éditions Planète en 1965) et en une quinzaine d’autres langues. Il s’en est vendu plus d’un million d’exemplaires et le New York Times l’a cité comme l’un des 50 livres les plus influents du XXe siècle.

Comme l’écrit son biographe Richard Wentz : « Pour Loren Eiseley, l’écriture elle-même devient une forme de contemplation. La contemplation est une forme d’activité humaine dans laquelle la conscience, l’esprit et le corps sont dirigés dans la solitude vers un autre (« some other »). Les érudits et les critiques n’ont pas encore pris la mesure de la contemplation en tant qu’art lié au but de toute activité savante : voir les choses comme elles sont réellement... À l’aide de récits, de paraboles et d’exposés, Eiseley a la troublante capacité de nous faire sentir que nous l’accompagnons dans un voyage au cœur même de l’univers. Qu’il explicite l’histoire ou commente les idées d’un philosophe, d’un scientifique ou d’un théologien, il nous emmène personnellement avec lui. »

Au vrai, ce n’est pas la meilleure façon de se faire apprécier de ses collègues scientifiques et comme lui a dit un ami : « Toi, tu es un monstre, tu sais. Un sacré monstre, et pour toi la vie ne sera jamais plus facile. Tu aimes la science, mais les savants, certains d’entre eux, de toute façon, ne t’aimeront pas parce que tu ne restes pas dans le trou où Dieu est censé t’avoir mis. Tu continues à sortir la tête du trou et à regarder autour de toi. Dans une université c’est déconseillé. » (Cité dans l’article en anglais de Wikipedia sur Eiseley).

Aimé Michel mentionne à plusieurs reprises L’immense voyage dans ses chroniques (n° 99, juillet 1972 ; n° 122, décembre 1972 ; n° 263, novembre 1976) mais toujours à propos d’un crâne fossile sud-africain décrit par Eiseley, l’homme de Boskop (voir ma note 2 dans n° 263).

[5L’eau est une substance fort singulière. Les molécules d’eau se distinguent nettement des autres molécules comparables (les hydrures, composés d’hydrogène et de soufre, de fluor, d’azote, de carbone, etc.), ce qui s’explique le plus souvent par le fait qu’elles s’attirent entre elles (par des liaisons hydrogènes).

Les propriétés thermiques de l’eau sont particulièrement remarquables. L’eau est liquide à des températures où tous les autres hydrures sont à l’état de vapeur ; et, par coïncidence, cette gamme de température est la plus favorable aux réactions chimiques des composés du carbone. Aucun autre liquide ne peut, à masse égale, prélever tant de chaleur en s’évaporant, ou en dégager tant en se condensant (chaleur latente de vaporisation). La quantité de chaleur nécessaire pour élever d’un degré un kilogramme d’eau (sa chaleur spécifique) est plus élevée que celle de la plupart des liquides courants, si bien que la température de l’océan tend à rester constante, ce qui stabilise l’atmosphère à son contact et limite les écarts de température entre l’été et l’hiver. La quantité de chaleur à fournir pour fondre la glace (chaleur latente de fusion) est élevée, ce qui freine la descente des températures en dessous de 0°.

À l’état liquide, l’eau est un solvant universel capable de transporter une multitude de substances, ce qui permet aux êtres vivants de les trouver dans leur environnement et de les faire circuler dans leur milieu interne (sang, urine). Sa tension de surface est la plus élevée des liquides communs, à l’exception du mercure, ce qui détermine la montée de l’eau dans les systèmes capillaires (sol, végétaux). La plus grande densité de l’eau est atteinte à 4°C au lieu du point de congélation, ce qui empêche les océans de geler par le fond : l’eau à 4° étant plus lourde que l’eau à 0° tend à couler donc à déplacer l’eau plus froide vers la surface ; la congélation commence donc par la surface.

Bref, on aura compris que les caractéristiques essentielles de l’environnement terrestre et des organismes vivants qui l’habitent sont déterminées par les propriétés exceptionnelles de l’eau. Sans ces propriétés la vie ne pourrait tout simplement pas exister. L’étude scientifique de l’eau (inachevée) a ainsi approfondi l’observation banale que « l’eau c’est la vie » et ouvert une boite de Pandore de questions, sans réponses assurées à ce jour, sur le caractère très exceptionnel de l’univers où nous sommes (pour prolonger cette réflexion, voir la seconde partie de la chronique n°455).

[6Le mot imprimé dans l’article était « Narane » (la dactylo en est bien excusable car les manuscrits d’AM ne sont pas toujours faciles à déchiffrer).

[7Dans cette perspective, l’accès à l’espace est une nouvelle étape dans l’expansion de la vie. En mars 1971, Aimé Michel reviendra à nouveau sur cette idée : « L’expression “conquête de l’espace” n’a donc de sens que si l’on entend par “espace” un certain milieu, celui qui commence là où l’atmosphère finit. Alors, oui, il est vrai que l’astronautique signifie quelque chose. Replacée dans l’histoire de la vie terrestre, elle marque une date éminente, comparable en importance à celle où le premier être vivant sortit de la mer originelle. La mer, l’air, l’espace : les trois grandes étapes de la vie. » (n° 24).

Que cette « fuite en avant soit aussi une explosion » est une allusion au fait que chaque nouvelle étape est plus courte que la précédente ; en particulier, l’évolution culturelle est beaucoup plus rapide que l’évolution biologique qu’elle prolonge, au point de ressembler actuellement à une explosion. Le processus évolutif présente une croissance exponentielle voire hyperbolique en fonction du temps, voir chroniques n° 7 et 240.

[8Ichthyostega est l’un des premiers genres de tétrapode (ses quatre vrais membres ont trois articulations : hanche, genou, cheville) possédant encore des caractères de poisson (ligne latérale, écailles, nageoire caudale). Les premiers fossiles d’Ichthyostega ont été découverts en 1931 dans la couche des Vieux grès rouges du Groenland datée aujourd’hui de 362 à 360 millions d’années ; d’autres genres voisins ont été découverts depuis. Ces animaux d’une longueur d’environ un mètre vivaient dans des estuaires ; ils se servaient de leurs pattes pour pagayer mais pouvaient se déplacer sur la terre en raison notamment d’une cage thoracique suffisamment solide pour éviter l’écrasement hors de l’eau (ce sont les plus anciens vertébrés dotés d’un sternum comme l’a révélé en 2013 un examen aux rayons X effectué au synchrotron de Grenoble). Bien qu’on ne les considère plus comme ancêtres directs des amphibiens (sur la notion périmée de chainon manquant, voir note 1 de n° 472), ils restent de précieux témoins de la manière dont s’est effectuée la sortie des eaux et illustrent de belle manière la réalité de l’évolution biologique.

Toutefois, dans ce paragraphe, Aimé Michel suggère sans insister que l’explication néo-darwinienne de l’évolution fondée sur les mutations et la sélection ne serait pas complète. Il ne s’est jamais privé de dire combien il était insatisfait de cette théorie comme explication de la macroévolution. Il la voyait comme une explication par défaut, « parce qu’on n’a rien de mieux pour l’instant à proposer » (n° 472), ce que certains spécialistes admettent volontiers (voir note 10 de n° 362). De fait, la théorie se heurte à des objections considérables (voir par ex. la note 2 de n° 472).

Un nouveau pavé dans la mare a été lancé en 2012 par le philosophe Thomas Nagel dans un petit livre intitulé non sans provocation L’esprit et le cosmos. Pourquoi la conception matérialiste néo-darwinienne de la nature est très probablement fausse (trad. fr. D. Berlioz et F. Loth, Vrin, Paris, 2018). Célèbre pour ses prises de position argumentées sur l’irréductibilité de la conscience à des évènements physiques objectifs (un point qui me parait très bien assuré, voir la note 8 de n° 434), notamment dans son article célèbre « Quel effet cela fait-il d’être une chauve-souris ? », Nagel en tire dans ce livre les conséquences quant à l’évolution physique, chimique et biologique de l’univers. Comme bien d’autres avant lui il estime que la conception matérialiste réductionniste est non seulement incapable de rendre compte de l’apparition de la conscience mais se heurte à de sérieuses difficultés dans l’explication de l’origine de la vie (sur la seule base des lois connues de la physique et de la chimie) et de son évolution (sur la seule base de la sélection de mutations favorables). Toutefois, il ne se contente pas d’une critique : il recherche une solution aux difficultés qu’il soulève sans recourir ni au théisme (il s’affirme athée) ni au dessein intelligent.

Une partie de la solution qu’il propose repose sur la téléologie naturelle (du grec telos, fin, cause finale) : contrairement aux lois connues de la physique où l’état présent d’un système ne dépend que de son état passé, l’évolution du système dépendrait aussi de l’ensemble de ses états futurs possibles. Les chemins menant à certains états improbables pourraient ainsi être favorisés. « Une téléologie naturaliste signifierait que les principes d’organisation et de développement de ce genre font fondamentalement partie de l’ordre naturel et ne résultent pas de l’influence intentionnelle et finalisée de quiconque » (p. 138).

L’idée n’est évidemment pas nouvelle : cette forme de téléologie est suggérée par le prix Nobel A. Kastler (voir n° 252), discutée par le physicien O. Costa de Beauregard dans le cadre de l’univers-bloc (voir n° 120, n° 466, et aussi note 6 de n° 452) et se trouve à l’arrière-plan de toutes les réflexions d’A. Michel sur la conscience et l’évolution (voir en particulier les reproches qu’il adresse à Teilhard de Chardin, note 2 de n° 448). L’originalité de Nagel est d’en faire l’application à la connaissance (le raisonnement, la compréhension) et aux valeurs (ce qui est bon ou mauvais, vrai ou faux), ce qui lui donne l’occasion d’affirmer que « toute explication évolutionniste de la place de la raison présuppose la validité de la raison et ne peut pas la confirmer sans circularité » (p. 121) ou que « la raison ne peut pas s’expliquer comme une simple extension ou complexification de la conscience » (p. 122 ; à ce propos voir la discussion sur la nature des mathématiques en note 4 de n° 414). Bien entendu, et Nagel est le premier à l’admettre, sa thèse est très embryonnaire et ne saurait satisfaire les scientifiques faute de suggestions précises ouvrant sur des expériences. Néanmoins, il n’est pas inutile qu’une personnalité reconnue et courageuse rappelle de temps en temps les insuffisances des conceptions scientifiques et métaphysiques dominantes. Nagel le fait sous une forme parfois mordante aux accents très michéliens : « Je serais prêt à parier que le consensus bien-pensant actuel deviendra risible dans une génération ou deux, bien que naturellement il puisse être remplacé par un nouveau consensus qui sera tout aussi irrecevable. La volonté humaine de croire est insatiable. » (Ce sont les derniers mots du livre, fort ironiques puisqu’ils visent au premier chef des matérialistes qui font profession de ne pas croire !).

[9Après avoir décollé le 21 décembre 1968, Apollo 8 se mit en orbite autour de la Terre, puis se dirigea vers la Lune, atteinte le 24, se mit en orbite autour d’elle, en fit dix fois le tour et revint sur Terre le 27 décembre. Son équipage fut le premier à voir la face cachée de la Lune et surtout le premier à contempler un lever de Terre. Aimé Michel a bien exprimé la signification profonde de cette photo mémorable prise par l’astronaute William Anders. Jusque-là, la Terre était une idée abstraite. Ce 24 décembre 1968, la réalité de sa solitude et de sa fragilité dans le noir de l’espace ont acquis la force des choses vues. Depuis, l’humanité n’est plus tout à fait la même et cette photo va accompagner le développement du mouvement écologique et son slogan « Nous n’avons qu’une seule Terre ».

[10Le sens de cette phrase sur la vie du Christ qui « se perd dans l’imperceptible » est peut-être double. Non seulement de ces évènements ne restent plus, vingt siècles après, qu’une rumeur et quelques traces éparses, mais surtout leur signification se brouille dans l’esprit des hommes.

[11L’équipage d’Apollo 8 fut également le premier, en ce 24 décembre 1968, à célébrer Noël depuis l’espace. Tandis que la caméra balayait le sol lunaire, chacun des astronautes à son tour lut quelques versets du premier livre de la Genèse, le tout retransmis en mondovision à des millions de téléspectateurs. William Anders commença, suivi de James Lovel et de Frank Borman, commandant de la mission, qui ajouta ces quelques mots : « Et de la part de tout l’équipage d’Apollo 8, nous terminons par, bonne nuit, bonne chance, un joyeux Noël, Dieu vous bénisse tous, vous sur la bonne vieille Terre. » (https://dcbarroco.wordpress.com/2015/12/24/frank-bormans-christmas-eve-prayer/). Borman aurait également dit une prière (sauf erreur, elle ne fut pas retransmise par radio ; je présume qu’il l’avait écrite avant son départ) : « Donne-nous, ô Dieu, la vue qui nous permette de voir ton amour dans le monde malgré les échecs humains. Donne-nous la foi de faire confiance à la bonté malgré notre ignorance et notre faiblesse. Donne-nous la connaissance pour que nous puissions continuer à prier avec des cœurs compréhensifs et montre-nous ce que chacun de nous peut faire pour qu’advienne le jour de la paix universelle. Amen. » (https://wallbuilders.com/christmas-prayer-lunar-orbit/).

La NASA avait laissé l’équipage libre de prononcer le discours de circonstance qu’il souhaitait. Elle le regretta sans doute car elle fut en butte aux attaques de Madalyn Murray O’Hair (1919-1995), une militante athée, qui l’accusa d’avoir violé le premier amendement de la constitution. L’affaire fut portée devant la cour suprême mais elle n’aboutit pas car la cour se déclara incompétente. La NASA se fit plus prudente par la suite, ce qui n’empêcha pas Buzz Aldrin, le second après Neil Armstrong à poser le pied sur la Lune, d’apporter avec lui du pain, du vin et un petit calice ! Le dimanche 20 juillet, peu avant de descendre sur le sol lunaire, Aldrin lut un passage du chapitre 15 de l’évangile de Jean et s’administra lui-même la communion. Ce fervent presbytérien écrira plus tard : « Il était saisissant de penser que le premier liquide versé sur la Lune, et que la première nourriture absorbée, étaient les substances de la communion ». Ces paroles et gestes avaient été autorisés par la NASA à condition qu’ils demeurent discrets. Ils ne furent connus à l’époque que des équipes du centre spatial de Houston.

Dans cette série, on peut également mentionner Edgar Mitchell (1930-2016), chef de la mission Apollo 14, le sixième homme à avoir marché sur la Lune en février 1971. Comme l’écrit Aimé Michel : « l’astronaute Edgar Mitchell, que je connais, a trouvé son âme en découvrant la terre vue de l’espace. Il a été saisi par le sentiment écrasant du sacré, qui depuis l’habite. Il l’a souvent écrit, et vit en conséquence. » (n° 335, mai 1981, voir aussi la n° 44). J’ai eu la chance d’assister à un exposé de Mitchell. Comme tout scientifique élevé dans le sérail, j’ai été vaguement gêné par l’incongruité de sa conclusion : « Les pas de l’homme sur la Lune sont moins importants que les pas de Dieu sur la Terre », et je ne devais pas être le seul dans la salle à être ainsi surpris ! Il n’en reste pas moins que j’ai été stupéfait par les images et les films de la Lune et de la Terre qu’il présenta et après les avoir vus je comprends mieux ses réactions et son témoignage (voir note 2 de n° 247). Par contre, j’ai du mal à comprendre que ces films extraordinaires aient été si peu diffusés et soient si mal connus, surtout ceux de la dernière mission lunaire, Apollo 17 (décembre 1972), où les astronautes s’éloignèrent de plus de 7 km du module lunaire sur leur véhicule électrique. Difficile d’oublier ces deux hommes en scaphandre si loin de tout dans la solitude d’un monde minéral parsemé de cratères et d’énormes rochers gris sous l’œil d’une Terre bleue, seule note de couleur bizarrement suspendue dans le ciel noir.

[12Aimé Michel est souvent revenu sur ce désarroi de l’humanité face aux problèmes qui se posent à elle et aux épreuves qui l’attendent. Un exemple en rapport avec le présent article, celui des projets de « villes spatiales » de Gerard O’Neill, grandioses pour les uns, démiurgiques pour les autres, lui donne l’occasion de préciser sa position. O’Neill veut créer des « mondes non terrestres, longs de cinquante kilomètres, épais de cinq, emportant deux millions d’êtres humains, hommes, femmes, enfants, avec leurs écoles, leurs églises, leurs cimetières, des champs, des forêts, des usines. Tout cela dans le ciel, et libre de s’éloigner, de partir vers les étoiles » (n° 313). Sans surprise, certains lecteurs lui reprochent de « faire l’apologie de projets délirants, inhumains et peut-être diaboliques » (n° 315). Il n’en croit rien, cependant, non parce qu’il voit l’avenir en rose (ce serait bien mal le comprendre : il sait combien ces futurs arrachements seront terribles, propres à faire douter et perdre cœur), mais parce qu’il tient la Grande Diaspora dans l’Espace pour inévitable :

« C’est une idée que j’ai souvent développée ici, écrit-il en 1978 : le “progrès” matériel se réalise par l’homme, mais le fait que son développement échappe à tout contrôle prouve sa nature providentielle. “Sire, l’avenir est à Dieu”. Ce “progrès” fait peser la peur sur nos têtes. Mais ne nous oblige-t-il pas par là-même à ouvrir nos yeux au drame cosmique que nous cachait naguère la quiétude de la vie villageoise à l’ombre du clocher ? (…) Il faut réfléchir à cette idée de progrès. Ce n’est pas un progrès vers le repos et la tranquillité. C’est tout au contraire l’effacement d’une illusion “païenne” : celle que notre royaume serait de ce monde. (…) L’histoire de l’homme est une conquête longue et violente. (…). Dans les planétoïdes d’O’Neill, le danger physique aura changé de nature. Mais là encore, dans le vide inhospitalier de l’espace, nous saurons qu’il ne faut pas avoir peur. La nature de notre destinée n’y sera pas changée. » (n° 313).

« Il semble bien, si tout continue de se passer comme maintenant, que la destinée de l’homme soit dans l’espace. Non parce qu’il le veut, mais parce que tout l’y pousse. Pourquoi trembler ? Pourquoi douter ? Il n’y a pas de quoi, et je dirai : au contraire. Ce n’est pas une fois par millénaire, peut-être, qu’une telle vision de la pensée divine nous est donnée. Nous vivons une époque éclairante. Nous avons de la chance. “Combien auraient donné pour voir ces prodiges, et n’ont rien vu ?” » (n° 315).

On pourrait multiplier les raisons de s’inquiéter (le génie génétique, n° 279, l’intelligence artificielle, n° 468, l’homme augmenté ou périmé, n° 438, les catastrophes écologiques, nucléaires, cosmiques, que sais-je ? n° 453, en particulier note 10), mais la réponse sera toujours la même : ne craignez pas car si « nous ne savons pas où nous allons, quelqu’un le sait » (n° 404, aussi n° 323). La majorité des hommes de ce temps jugeront cette réponse bien courte et accueilleront ce recours à la providence avec un haussement d’épaules, voire une franche irritation. Nous avons tant désappris depuis quelques siècles qu’une justification de cette attitude est plus que jamais nécessaire. On la trouve exposée avec lucidité par un auteur connu, le psychologue et philosophe William James (1842-1910), en un texte de 30 pages intitulé « La vie vaut-elle d’être vécue ? » inclus dans le recueil La volonté de croire (Les Empêcheurs de penser en rond, Paris, 2005 ; également disponible en texte et en PDF sur https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k114210g.texteImage, trad. Loÿs Moulin). James est très souvent cité avec respect aujourd’hui encore par les scientifiques pour avoir écrit le premier traité de psychologie (1890). Ses arguments sont clairs et directs, et j’espère que les quatre extraits suivants suffiront à en indiquer la nature et la force et inviteront à la lecture du texte entier :

« Notre science n’est qu’une goutte d’eau, notre ignorance est une mer. La seule chose que l’on puisse affirmer avec quelque certitude, c’est que le monde de notre connaissance naturelle actuelle est enveloppé par un monde plus vaste d’une certaine espèce dont les propriétés constitutives nous échappent jusqu’à présent. Certes le positivisme agnostique accueille théoriquement ce principe sans difficulté, mais il nous interdit d’en faire usage dans la pratique. Nous n’avons pas le droit, nous dit-il, de faire des rêves, d’imaginer quoi que ce soit quant à la partie invisible de l’univers sous prétexte d’encourager ce que nous nous plaisons à dénommer nos intérêts les plus élevés. Nous devons toujours fonder nos croyances sur l’évidence sensible et, lorsque celle-ci est inaccessible, nous devons nous abstenir de toute hypothèse. » (p. 73).

« Par malheur, la neutralité est aussi difficile à observer intérieurement qu’elle est impossible à observer extérieurement lorsque l’homme se trouve en présence d’une alternative d’ordre pratique et de caractère vital. (…) Si je doute que ma maison ait besoin d’être assurée, je me dispenserai de cette formalité comme si je la supposais inutile. Et de même, s’il ne me faut point croire que l’univers soit divin, je ne pourrai traduire mon refus qu’en évitant à l’avenir d’agir comme un croyant, ce qui équivaudra, dans les occasions critiques, à agir comme si le monde n’était pas divin, à agir d’une manière irréligieuse. Vous le voyez, il y a dans la vie des cas inévitables où l’inaction est une sorte d’action et compte pour telle, des cas où “ne pas être pour” équivaut pratiquement à “être contre” dans toutes ces espèces, une neutralité stricte et stable est impossible à atteindre. (…) Considérez la science elle-même : si nous n’avions pas possédé une impérieuse soif d’harmonie logique et mathématique idéale, nous n’aurions jamais pu découvrir cette harmonie derrière le chaos apparent des phénomènes naturels. Il est rare qu’une loi scientifique ait été formulée, qu’un fait ait été établi, sans qu’auparavant cette loi et ce fait aient été recherchés, même au prix de fatigues et de sacrifices, pour contenter l’un de nos besoins intérieurs. » (pp. 74-75).

« Supposez par exemple que vous gravissiez une montagne, et qu’à un moment donné vous vous trouviez dans une position si périlleuse que seul un saut terrible puisse vous sauver : si vous croyez fermement que vous êtes capable de l’accomplir avec succès, vos pieds seront armés pour vous en donner les moyens ; manquez au contraire de confiance en vous-même, pensez aux dissertations que vous avez entendues de la bouche des savants sur le possible et l’impossible, et vous hésiterez si longtemps qu’à la fin, démoralisé et tremblant, vous vous lancerez désespérément dans le vide pour rouler dans l’abîme. En pareil cas (et les exemples analogues abondent), la sagesse et le courage conseillent de croire ce qui est dans la sphère de nos besoins ; il n’est pas d’autre moyen de voir nos désirs satisfaits. Refusez de croire, et vous aurez raison, car vous périrez sans retour ; croyez, et vous aurez encore raison, car vous serez sauvé. Antérieurement à votre acte, deux univers étaient possibles ; par votre foi ou votre refus de croire, vous rendez l’un d’eux réel. » (pp. 78-79)

« Je terminerai donc par cette exhortation ne craignez pas la vie. Croyez que la vie vaut d’être vécue et votre foi contribuera à créer son propre objet. La “preuve scientifique” de votre hypothèse vous fera défaut jusqu’au jour du jugement dernier (ou jusqu’à ce que vous ayez atteint à l’état dont cette expression est le symbole) ; mais les combattants fidèles de l’heure actuelle, ou ceux qui les représenteront, pourront alors reprocher leur inertie à ces cœurs pusillanimes qui refusent aujourd’hui d’aller en avant, et qui risquent de n’arriver qu’après la bataille. » (pp. 81-82).

On peut sans doute être encore plus bref : la vision religieuse du monde, toute incertaine et confuse qu’elle soit, est la mieux à même de soutenir la vie et l’action des hommes et, sous cet angle, agnosticisme et athéisme ne « font pas le poids » lorsque surviennent des périls vitaux, personnels ou collectifs. En ce sens, la vérité d’une doctrine ne s’apprécie pas d’abord par son contenu abstrait mais par ses conséquences pratiques (à commencer par la survie des hommes qui adhèrent aux dites doctrines). James applique ici en matière religieuse son « empirisme radical » (titre d’un de ses livres, coll. Champs, 2007). Ses idées ont été retrouvées (ou reprises) et poursuivies tant par Aimé Michel que par Jean Fourastié (qui y voit un aspect de l’esprit scientifique expérimental, voir le dernier paragraphe de la note 1 de n° 432), même s’ils ne le citent que rarement ou pas du tout.

[13« Le terme de ce pèlerinage n’est pas forcément l’Apocalypse ». L’incise « pas forcément » indique malgré tout qu’une apocalypse n’est pas exclue. Elle peut d’ailleurs prendre différentes formes, voir par exemple chronique n° 2 et note 1 de n° 274.

[14« Laissez les petits enfants, et ne les empêchez pas de venir à moi ; car le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent » (Matthieu, 19, 14 ; parallèles chez Marc et Luc). Ce verset est également cité dans un tout autre contexte dans les chroniques n° 377 et 438.

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