Chronique n° 323 parue dans F.C.-E. –N° 1680 – 23 février 1979

« N’AYEZ PAS PEUR ! »

Nous ne sommes pas abandonnés sur une terre d’exil

lundi 3 février 2014

J’écoutais l’autre jour un jeune physicien qui est aussi un contemplatif (il y en a plus qu’on ne croit). Et nous nous émerveillions une fois de plus que la physique fût à la fois si simple et si profondément paradoxale.

Simple : car elle se résume à jouer ingénieusement avec les plus petits des nombres entiers et fractionnaires comme 1 ; 1 ½ ; 2 ; mais paradoxale, car la nature exige que dans ce jeu notre esprit fasse fi de ses « évidences » les plus « claires ». Les plus trompeusement claires assurément [1].

« Par exemple, disait-il (sans oublier qu’une foule de ses collègues les plus éminents avaient médité et continuent de méditer ce « pourquoi » (a)) pourquoi tant d’équations si bien vérifiées par l’expérience ont-elles deux solutions admettant indifféremment que le temps s’écoule à l’envers ou à l’endroit ? Comment peut-il se faire que, grâce à ces équations, nous pénétrions si avant dans la connaissance de la nature en laissant dans le placard la solution du temps rétrograde, pourtant aussi valable que l’autre mathématiquement ? Comment pouvons–nous aller si loin avec un instrument dont il ne faut utiliser que la moitié ? Que signifie cette moitié logiquement identique à l’autre, mais que la nature ne produit pas ? » [2]

« Certes il y a une réponse, disait-il encore : c’est que l’évolution dans son sens le plus large exige, pour que tout aille vers le plus, que le temps s’écoule comme on le voit s’écouler : dans le sens où les choses s’ordonnent, où des êtres de plus en plus complexes apparaissent et où finalement peut s’exercer la liberté de l’homme. En définitive, la physique est ce qu’elle est parce que le monde est finalisé ; elle est ce qu’elle est pour que l’homme vieillisse en choisissant son avenir. Étrange retournement d’une science uniquement élaborée à partir des causes mécaniques aveugles, et qui aboutit à exiger une cause finale fondamentale pour expliquer le fonctionnement de ses équations... »

En repensant à ces propos, je ne sais pourquoi me reviennent à l’esprit d’autres discussions, vieilles de trois siècles, qui agitèrent jadis les jansénistes et leurs adversaires.

Un catéchisme de cette époque, retrouvé cet été dans un grenier, tente, sous l’œil goguenard de ceux qu’on appelait alors les « libertins », de prouver que « Dieu sait tout, absolument tout ce qui se passe dans le monde ; rien ne lui est caché, pas même le vol d’une mouche ». Quelle distance parcourue depuis ! Pour les jansénistes comme pour les jésuites d’alors, le « monde » était une chose mystérieuse et mauvaise, et Dieu un Être tellement puissant que même les plus petits événements de cette chose étrangère ne pouvaient échapper à son regard.

Sans jamais le dire – peut-être parce que cette idée n’arrivait pas à émerger dans leur esprit – ils semblaient admettre implicitement que Dieu survenait tout à coup dans le monde par la Révélation comme un visiteur jusqu’alors éloigné découvrant un chaos de désordre et de douleur qui s’était fait sans lui. Certes ils commentaient beaucoup la Genèse, mais avec quelle gêne ! L’invention récente de la lunette astronomique révélant un univers sans borne, un système planétaire scandaleux autour de Jupiter, des taches sur le soleil, des calottes polaires sur Mars, des objets célestes nouveaux dont la Genèse ne parlait pas, les premières évaluations par Huygens de la distance de Sirius aboutissant à des chiffres fabuleux (quoique très inférieurs à la réalité), tout cela abîmait l’esprit d’hommes habitués au petit jardin qu’ils avaient, par paresse, déduit d’un récit biblique réduit à leur mesure. Les croyants étaient stupéfaits. Leur réaction spontanée était de considérer la science comme une invention diabolique destinée à décontenancer la foi, ce qui fut d’ailleurs le cas. Car en dépit de toutes les méditations mystiques (si clairvoyantes), le croyant moyen et même éclairé concevait Dieu comme une sorte d’homme infini. Le lecteur pensera sans doute ici de lui-même au mot de Voltaire : « Dieu a créé l’homme à son image, et l’homme le lui a bien rendu. » Et au sarcasme de d’Alembert (qu’il n’a, je crois, pas inventé) : « Si l’homme avait trois côtés, Dieu serait un triangle. »

Il est incroyable, et pourtant indéniable, que cet état d’esprit accable encore une bonne partie des croyants actuels, comme si l’on devait être troublé de découvrir la création divine si vaste, si mystérieuse, peut-être infiniment vaste et mystérieuse.

N’était-ce pas pourtant ce qu’il fallait attendre et même prédire, comme le fit Nicolas de Cusa, cardinal de l’Église romaine écrivant tout juste avant les premiers pas de la science moderne ? Par la simple spéculation théologique, Nicolas de Cusa, mort en 1464, annonce l’infinité des mondes [3]. Cette image de la création lui semble la seule digne de Dieu. C’est peut-être qu’il n’était pas seulement théologien, mais lui aussi contemplatif. Voilà un homme ancien que les temps présents combleraient. Pourquoi pas nous ? S’il nous est dit que Dieu créa l’homme à son image, n’est-ce pas pour nous faire entendre que notre condition nous permet de deviner son infinité ? Que la science y contribue, n’est-ce pas une confirmation de ce qui nous est dit ?

Mais peut-être est-ce le mystère du monde qui nous accable, plus que ses dimensions insondables. Notre fragile carcasse de chair et de sang prend peur devant des réalités qui défient son entendement.

Pourtant, imaginez le contraire. Imaginez que Lord Kelvin ait eu raison quand, à la fin du siècle dernier, il annonçait l’achèvement de la science, « seuls quelques détails restant à préciser » [4].

Dans ce cas l’homme lui-même serait réduit à quelques équations, à la « structure vide » encore alléguée par quelques idéologues. Si des idéologues peuvent proférer cette absurdité, ce n’est qu’à l’abri de leur ignorance. Ignorance n’est pas vice, mais enfin, si l’on veut savoir, mieux vaut s’adresser à la science, qui dit le contraire. De quoi nous plaignons-nous ?

Quand Jean Paul II apparut pour la première fois à la foule, je me suis demandé : que va-t-il dire ? quelles seront ses premières paroles ?

Je l’avoue, ses premières paroles m’ont frappé comme la foudre. Vous rappelez-vous ? « N’ayez pas peur ! » [5]

N’ayez pas peur ! Voilà exactement ce que nous attendions, car il est vrai que le monde a peur. L’humanité a peur. Or, nous seuls devrions savoir qu’il ne faut pas, puisque nous seuls savons où nous allons.

Sans doute partageons-nous l’ignorance de nos frères sur les détails de l’histoire, qui peut être cruelle : c’est de notre nature. Mais au-delà de ces péripéties, nous savons que même le plus humble est sauvé s’il le veut, et que le genre humain marche vers son salut.

Et le plus étonnant n’est-il pas que l’image du monde peu à peu découverte par la science montre qu’en effet il monte vers l’esprit ? Comme si, au moment où des dangers nouveaux semblent nous menacer, à ce moment-là même, il nous eût été donné de voir qu’une Pensée a conçu ce monde et le guide.

Nous ne sommes pas seuls. Nous ne sommes pas abandonnés sur une terre d’exil. Pour la première fois, nos yeux mortels le voient. Quelqu’un a mesuré notre faiblesse avant que le temps fût, en sorte que le moment où nous risquions de perdre cœur fût aussi celui où commence de se dévoiler le plus profond ressort de la nature : l’espérance [6].

Aimé MICHEL

(a) Surtout, en France, M. Olivier Costa de Beauregard.

Chronique n° 323 parue dans F.C.-E. –N° 1680 – 23 février 1979. Reproduite dans La clarté au cœur du labyrinthe, Aldane, Cointrin, 2008 (www.aldane.com), pp. 619-621.


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 3 février 2014


[1L’éminent physicien Bernard d’Espagnat, membre de l’Institut, a beaucoup œuvré pour informer le public cultivé des bouleversements apportés par la physique contemporaine à notre conception du monde. Son propos rejoint les thèmes et les arguments d’Aimé Michel qu’il affine et prolonge. Il explique à quel point cette physique s’est éloignée des idées des fondateurs de la science classique, Galilée, Descartes, Pascal, Newton. Ceux-ci se fondaient sur des concepts familiers, tenus pour évidents, « des idées claires et distinctes comme disait Descartes, dont le “bon sens” (ou Dieu) assure qu’ils sont inattaquables. (…) Descartes veut tout décrire “par figures et mouvements” et parle des “tuyaux et ressorts qui causent les effets des corps naturels”. Newton parle, lui, de points matériels, autrement dit de petits grains, et ainsi de suite. Même Pascal, dans l’apologue du ciron, semble tenir pour évident que le domaine de validité de ces concepts familiers s’étend à toutes les échelles, de l’infiniment grand à l’infini de petitesse. »

B. d’Espagnat concède que « la description par concepts familiers demeure en bien des cas un excellent modèle », en biologie moléculaire par exemple car les grosses molécules ont un comportement pratiquement conforme à la physique classique et on peut les traiter comme « des pièces d’un jeu de Meccano ». « On s’explique, poursuit-il, que la tentation soit grande, chez certains, de l’ériger en absolu universel : en description du Réel même, donc de la pensée aussi bien. On aboutit par là à une sorte de philosophie mécaniste (…) qui a les couleurs de la simplicité et du bon sens et conserve, de ce fait, une très grande plausibilité même aux yeux des personnes globalement bien informées. Que l’on pense à un cadre commercial, à un ingénieur, voire à un chercheur plus ou moins étroitement spécialisé dans une discipline autre que la physique. Ces personnes – comme presque tous nos contemporains – vivent constamment en interaction avec des machines (…). Comment ne pencheraient-elles pas spontanément vers un mécanicisme universel, et cela en dépit du beau discours des philosophes ? On comprend donc que ce type de “vision du monde” ait conservé un vrai crédit, tant dans l’esprit du public “éclairé” que dans celui de nombreux scientifiques. L’idée que le monde – le monde physique tout au moins – est une immense mécanique paraît infiniment plausible. »

« Or, continue d’Espagnat, c’est le contraire qui est vrai… En un mouvement lent d’abord puis qui est allé en s’accélérant, la physique nous a appris, non seulement que l’esprit humain peut dépasser le cadre des concepts familiers, mais qu’il le doit absolument. De toutes les sciences il n’y a, semble-t-il, que la physique qui nous délivre ce message. Et c’est, peut-on penser, une de ses grandes contributions à l’histoire de la pensée. » (Traité de physique et de philosophie, Fayard, Paris, 2008, pp. 19-21).

Malheureusement cette contribution proprement révolutionnaire n’a pas encore été intégrée par la pensée contemporaine qui reste profondément attaché aux idées mécanistes et au « bon sens » cartésien. C’est la raison pour laquelle la conception étroitement matérialiste du monde, avec les conséquences tenues pour « évidentes » qui en découlent, est aujourd’hui un colosse aux pieds d’argile.

[2Voici comment Olivier Costa de Beauregard introduit ce problème et l’ouvre sur des perspectives qui ne sont pas étrangères aux conclusions d’Aimé Michel dans cette chronique : « Le problème de l’irréversibilité du temps est bien l’un des plus fascinants qui soient. C’est peut-être aussi, dans l’ordre social et dans l’ordre spirituel, celui des problèmes scientifiques qui nous touche du plus près. S’agissant d’action concrète, combien de fois n’avons-nous eu à déplorer celte double impossibilité où nous sommes et de refaire le passé et de connaître l’avenir ? S’agissant de réalisations techniques, en avons-nous entendu des doléances d’ingénieurs sur les viscosités, les trainées, les pertes par rayonnement, les fuites de toutes espèces, la dégradation de l’énergie en chaleur ! La fuite du temps a été quelquefois exprimée en accents déchirants par les poètes (Ô temps, suspends ton vol !) Mais les sages ont inlassablement ramené l’attention sur le fait que cette désolante usure est le revers d’une médaille au flamboyant avers : si nous savons nous servir de cet infatigable courant du temps qui passe, il n’est peut-être pas de progrès, si beau soit-il, qui ne puisse être espéré. De ceci nous avons une image analogique dans les étonnants achèvements produits par l’évolution de la vie ou encore, sous nos yeux et quotidiennement, dans les réalisations de l’ontogenèse biologique. » (Le second principe de la science du temps, in Le temps et la pensée physique contemporaine, sous la direction de J.L. Rigal, Paris, Dunod, 1968, pp. 115-128).

De manière plus technique un exemple de ces solutions dont on ne garde que la moitié est celui des ondes avancées. On sait qu’un particule chargée en mouvement (un électron par exemple) engendre une onde électromagnétique (une onde radio par exemple). Ce qu’on sait moins en général, c’est que les équations de Maxwell et l’équation d’onde qui décrivent ce phénomène admettent deux solutions possibles : une solution retardée, qui correspond aux ondes réellement observées, et une solution avancée, qui n’existent pas dans la nature. Costa de Beauregard ne partage pas ce point de vue : il fait jouer un rôle fondamental aux ondes avancées, notamment dans l’interprétation de la physique quantique (nous y reviendrons).

« Comme les autres lois fondamentales de la dynamique, écrit-il, les lois du champ électromagnétiques autorisent deux sortes de solution symétriques l’une de l’autre par rapport au passé et au futur. Il va sans dire que celle dans laquelle une particule chargée en mouvement génère une onde qui ensuite s’étend dans l’espace, appelée l’onde retardée, est celle à laquelle nous sommes habituée. Celle qui lui est symétrique, l’onde avancée, a le comportement exactement opposée. Prenant naissance dans l’environnement ou dans les profondeurs de l’espace, elle converge sur le point où la charge sera au moment où l’onde arrive, comme si l’univers savait à l’avance ce que la particule chargée allait faire. Mais si nous plaçons la particule et la déplaçons comme nous voulons, cela l’univers ne peut pas le savoir – peut-être n’étions-nous pas né quand l’onde est partie. Ainsi, la seule interprétation physique possible de l’onde avancée est celle d’une causalité opérant dans la direction inverse du temps : la particule chargée en mouvement détermine, ici et maintenant, les évènements dans le passé lointain qui généra l’onde convergente. » (“The Third Storm of the Twentieth Century : the Einstein Paradox”. In The study of time III, J.T. Fraser, N. Lawrence, et D. Park ed. Proc. 3rd conference of the Int. Soc. for the study of time, Alpbach, Autriche, 1er-10 juillet 1976. Springer-Verlag, New York, Berlin, 1978, pp. 53-73). Il s’agit d’une belle illustration de l’abandon de la simplicité et du bon sens en physique (voir note 1) même si dans le cas présent l’approche de Costa de Beauregard demeure discutée. Cette réserve faite, notons cependant qu’il n’est pas le seul physicien à raisonner de la sorte et à faire jouer un rôle aux ondes avancées (voir par exemple l’article Wikipédia sur la Théorie de l’absorbeur de Wheeler et Feynman).

[3Sur Nicolas de Cusa (1401-1464), voir la chronique n° 103, Avant l’homme et au-delà – Un univers infiniment peuplé de créatures intelligentes (13.02.2012), en particulier la note 8.

[4Aimé Michel, suivant en cela d’autres auteurs éminents comme Alfred Kastler (voir la chronique n° 252, « Cette étrange matière » – Le livre évènement du physicien Alfred Kastler, prix Nobel, 18.02.2013), cite souvent ces mots malheureux de Lord Kelvin. Toutefois, comme j’ai eu déjà l’occasion de le préciser il n’est pas certain que Kelvin les ait prononcé, même s’il est indubitable que ces idées étaient bien dominantes parmi les physiciens de 1875 à 1905 (voir les chroniques n° 156, Le physicien dans le laboratoire – Entre pessimisme et espoir, 13.06.2011 ; et n° 287, Le pithécantrope et le jardin – La Révélation est forcément un mystère sinon elle serait dépassée dans vingt ans, 26.08.2013).

[5C’était le 22 octobre 1978.

[6Cette chronique est au nombre de celles où le lecteur peut approcher au plus près du centre du vaste réseau de faits et d’idées tissé par Aimé Michel au long de sa vie et dont cette série de chroniques offre une image partielle. De ce centre se découvre à la fois les perspectives cosmiques où l’intelligence se perd et les humbles nécessités de la vie humaine, là se nouent les exigences de l’esprit (la science) et celles du cœur (la confiance). Vision pascalienne exprimée avec les connaissances d’aujourd’hui. Mais aussi antidote pour notre temps, un temps qui jamais sans doute dans l’histoire humaine n’a paru plus incertain et plus menacé par un désespoir qui ne s’avoue pas.

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