Chronique n° 472 parue initialement dans France Catholique – N° 2240 – 19 janvier 1990

AU SEUIL DE L’HUMANITÉ

Le dernier ancêtre commun aux chimpanzés et aux hommes

lundi 7 janvier 2019

L’expression « chaînon manquant », qu’elle soit appliquée au passé de l’homme ou de tout autre être vivant, a tellement été employée qu’on n’en voit plus le paradoxe : s’il y a des « chaînons », que faut-il imaginer entre les chaînons ? Une évolution continue ? Mais alors le chaînon lui-même cesse d’exister, il n’y a plus de chaîne mais un fil. Et si l’évolution se fait de façon continue, il faut prédire que, les découvertes de fossiles survenant au hasard, il n’existe aucune chance qu’on trouve deux fossiles semblables puisqu’ils devraient pour cela être contemporains. C’est bien ce qu’avait écrit et répété Darwin à propos de sa théorie : à mesure que se succéderaient les découvertes, on entrerait, affirmait-il, en possession de toutes les formes intermédiaires manquantes. Darwin insistait même honnêtement : la découverte de ces intermédiaires jugerait son hypothèse. Or ce qui se produit régulièrement depuis 150 ans, c’est le contraire : on a bien découvert des quantités énormes de fossiles, mais la majorité d’entr’eux sont des doubles de ceux que connaissait déjà Darwin, et même Cuvier. Presque tous les autres ne sont pas « intermédiaires » et viennent au contraire modifier la classification ; seuls quelques-uns sont vraiment intermédiaires, mais posent d’autres problèmes inattendus [1].

Il s’agit là de faits bien connus et reconnus.

Malheureusement Darwin écrit si bien, il est si ingénieux et il sait tant de choses que dans le monde anglo-saxon on en est venu à identifier darwinisme et évolution, et que le choix intellectuel offert au chercheur (et au curieux) s’impose en ces termes : ou bien l’évolutionnisme est darwinien, ou bien il n’y a pas d’évolution. En réalité l’évolution est un fait observable à loisir dans la nature, un fait qu’il faut expliquer, que Darwin a cru expliquer, et qu’il n’a pas expliqué [2].

Comme je l’ai exposé ici plusieurs fois déjà, le fait appelé évolution s’observe de la façon suivante : si l’on classe les êtres vivants présents et passés (fossiles) par ordre de ressemblance anatomique, il se trouve – et c’est le fait à expliquer – qu’ils sont aussi classés dans l’ordre chronologique [3].

L’explication darwinienne, qui n’est pas un fait mais une hypothèse, énonce que la ressemblance entre les fossiles classés chronologiquement trouve sa cause dans les mutations imperceptibles sélectionnées par le hasard.

Pour rendre plausible cette hypothèse il faudrait, premièrement montrer que des mutations imperceptibles suffisent, et deuxièmement que le hasard a un effet sélectif. Et pour la réfuter il suffit de constater que la succession des fossiles ne vient pas, comme l’espérait Darwin, dessiner des lignées de plus en plus proches de la continuité. Cependant la plupart des savants (a) continuent d’admettre l’explication darwinienne. Pourquoi ? parce que ce n’est pas gênant ; parce qu’on n’a rien de mieux pour l’instant à proposer ; et surtout parce qu’aux États-Unis certaines sectes protestantes soutiennent âprement que Darwin ruine la religion, et qu’un savant qui ne se signale par aucune découverte croit se rattraper en faisant du vacarme dans une querelle théologique inexistante : quelles que soient les lois de la Création, béni soit le Créateur [4].

Ces réflexions – et d’autres semblables – seront peut-être venues à l’esprit de plus d’un lecteur en prenant connaissance d’une information publiée par le presse du 5 janvier : un savant français, M. Louis de Bonis, de l’université de Poitiers, a découvert le 27 septembre dernier près de Salonique un crâne d’anthropoïde datant d’environ 9 millions d’années [5]. Découverte d’une importance exceptionnelle pour trois raisons : la nature, la date et le lieu. D’abord c’est un anthropoïde. C’est-à-dire que, biologiquement, il appartient au groupe formé par l’homme, le chimpanzé, le gorille, l’orang outan et (de plus loin) le gibbon.

La date : on ne connaissait jusqu’ici aucun anthropoïde de cet âge. Les fossiles recensés sont tous ou beaucoup plus récents – vivant il y a environ 4 millions d’années – ou beaucoup plus anciens, très au-delà de 10 millions d’années. Or, il y a 4 millions d’années, les anthropoïdes sont déjà tous spécifiés, et l’homme, par exemple, est déjà présent, quoique très différent de nous : c’est la fameuse Lucy, qui ne pesait qu’une trentaine de kilos et dont le cerveau était presque trois fois plus petit que le nôtre [6]. En revanche, entre 10 et 20 millions d’années, les futurs anthropoïdes ne sont pas encore différenciés.

Le fossile de M. de Bonis ne semble pas davantage différencié à première vue, quoiqu’il soit plus évolué, plus volumineux que les fossiles préhominiens précédents. Mais peut-être son étude approfondie indiquera-t-elle une direction. Le plus intéressant cependant est le lieu l’Europe méridionale.

Jusqu’ici on a cru que toute l’évolution aboutissant à l’homme s’était déroulée en Afrique orientale. L’homme, disait-on, est un marcheur, donc un être de milieu ouvert, la savane et non la forêt. Et ce milieu ouvert, on savait où le trouver à l’époque présumée de l’apparition de l’homme : en Afrique orientale, à l’Est des Grands Lacs. La date et le lieu sont liés, car le climat change précisément à cette époque (le Miocène), lentement. La ceinture équatoriale rétrécit, l’action des saisons devient de plus en plus méridionale à mesure que passent les millions d’années. Si l’origine de l’homme est très antérieure à Lucy, le milieu ouvert, c’est-à-dire l’orée de la forêt tropicale, se trouve plus au nord... en Europe.

C’est sans doute l’obligation de marcher, de parcourir chaque année des milliers de kilomètres pour suivre l’oscillation des saisons, qui a obligé un certain anthropoïde à se dresser et à se déplacer sur ses membres inférieurs. Mais là-dessus pour l’instant on ne sait rien [7]. Le guide de la recherche ne peut pas être la théorie de Darwin, qui ne permet aucune prédiction. Il ne peut être qu’une connaissance de plus en plus fine du milieu vivant de chaque époque. Seule cette connaissance sera capable de nous donner une idée des adaptations requises pour survivre.

En étudiant les animaux et les plantes parmi lesquels vivait l’être découvert en Macédoine par M. de Bonis, on verra donc peut-être se dessiner sa silhouette. Cela ne peut encore être celle de l’homme, reconnaissable sans équivoque cinq millions d’années plus tard dans le squelette de Lucy.

Mais l’homme véritable n’est pas seulement vertical et doté de mains. La distinction définitive avec l’animal survient au moment clairement défini par la Genèse (2, 20) : « quand il donna nom à tous les animaux de la nature », c’est-à-dire quand il se mit à parler. C’est-à-dire beaucoup plus tard, et la science ne sait pas encore dire quand.

Aimé MICHEL

(a) Mais pas tous. S. J. Gould et N. Eldredge ont montré que l’évolution est bien une suite de chaînons entre lesquels on cherche vainement des intermédiaires, sauf entre quelques petits changements [8]. Les chaînons sont des espèces successives qui se substituent presque instantanément l’une à l’autre, le plus souvent après avoir longtemps coexisté sans se mélanger (puisqu’il s’agit d’espèces différentes). Dans le passé de l’homme en particulier il y eut longtemps en Afrique Orientale et Centrale au moins trois espèces différentes simultanées, toutes trois nettement supérieures aux singes les plus « évolués », dont une seule est nettement humaine Homo erectus [9].

S. J. Gould, paléontologiste et excellent écrivain, n’échappe malheureusement pas à la manie anglo-saxonne d’imaginer un évolutionnisme et un fixisme qui n’existent ni l’un ni l’autre, et naturellement pas dans la Bible, laquelle nous enseigne l’ordre moral et métaphysique des êtres et n’est pas une théorie scientifique. Est-il besoin de rappeler qu’une théorie n’est scientifique que si elle est réfutable ? [10]

M. Patrick Chalmel a publié en 1989 un petit livre (L’Évolution, Mythe et Réalités, Téqui éditeur, Paris) qui examine ces problèmes du point de vue thomiste. On y trouve une très bonne introduction aux mécanismes moléculaires de l’évolution. Comme les biologistes américains, M. Chalmel semble identifier évolutionnisme et évolution. Il y a sensiblement autant d’évolutionnismes que de théoriciens de l’évolution et, comme je l’ai dit, les conceptions les plus récentes offrent le tableau d’une évolution plutôt fixiste d’espèces variant peu se substituant l’une à l’autre dans l’ordre de leur proximité anatomique.

Chronique n° 472 parue initialement dans France Catholique – N° 2240 – 19 janvier 1990.


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 7 janvier 2019


[1La notion de « chaînon manquant » est aujourd’hui abandonnée pour des raisons faciles à comprendre. Elle a été imaginée à une époque où on tentait de reconstituer les formes de transition entre deux espèces (actuelles ou fossiles) ayant vécu à des époques différentes, la plus ancienne étant considérée comme l’ancêtre de l’autre. On a compris que cette manière de voir était incorrecte car, en général, on ne peut pas être sûr que l’espèce la plus ancienne appartienne à la lignée de l’espèce la plus récente. Cette incertitude résulte du caractère buissonnant de l’évolution, de multiples espèces semblables évoluant en parallèle et la plupart mourant sans descendance. Dans ces conditions, on comprend que l’espèce ancienne a toute chance d’appartenir à une branche distincte de celle de l’espèce récente, si bien qu’il n’existe pas (et ne peut logiquement exister) de chaînon manquant entre les deux. À ce titre, par exemple, il n’existe pas de chainon manquant entre le chimpanzé et l’homme. Par contre, ces deux espèces ont bien eu un ancêtre commun et on peut déterminer approximativement l’époque où il vivait, même sans avoir retrouvé ses ossements fossiles (on estime actuellement que le dernier ancêtre commun aux hommes et aux chimpanzés vivait il y a entre 5 et 10 millions d’années).

Toutefois, la désuétude des « chaînons manquants » n’entraine pas celle de formes de transition comprises comme intermédiaires structuraux entre organismes (actuels ou fossiles). Deux exemples l’illustrent. Les lézards et les oiseaux actuels se distinguent aisément : les premiers ont une queue et des dents mais ni plumes ni fourchette (réunion des deux clavicules), tandis que les seconds n’ont ni queue ni dents mais des plumes et une fourchette. Cependant, en 1861, on a découvert en Bavière dans du calcaire très fin du Jurassique, un fossile nommé Archaeopteryx possédant une queue et des dents comme les lézards, mais aussi des plumes et une fourchette comme les oiseaux. De même les « reptiles mammaliens » du Permien et du Trias sont des formes de transition entre les reptiles et les mammifères (sur cette question des reptiles thériodontes, voir la chronique n° 163, Des thériodontes et des hommes.

[2La notion d’« explication » prête aisément à confusion et à controverses stériles. Dans le cas présent, disons que Darwin a donné au grand problème de l’évolution des espèces une solution de principe dont il reste à comprendre les détails (déjà considérablement élaborés par ses successeurs) et peut-être l’essentiel. Donnons deux exemples de problèmes importants mais irrésolus en matière d’évolution dans le cadre orthodoxe actuel, celui du néo-darwinisme.

Premier exemple : on sait que les protéines, ces macromolécules à (presque) tout faire de nos cellules, où elles servent d’enzyme, de récepteur, de canal, de moteur, de filin, etc., sont des enchainements précis d’acides aminés dont l’ordre est déterminé par les gènes (ADN). Les protéines typiques comportent entre 100 et 400 acides aminés, mais il en existe de plus longues (la plus longue, la titine des muscles, est formée de 26 926 acides aminés). On connait plus d’un million de protéines dans la nature, toutes formées à partir du même ensemble de 20 acides aminés, dont environ 60 000 dans le corps humain. Prenons une protéine moyenne formée de 250 acides aminés. Combien y a-t-il de protéines différentes de cette longueur ? Réponse : on a le choix entre 20 acides aminés pour le premier de la chaine, autant pour le second et ainsi de suite jusqu’au 250e, soit 20 multiplié 250 fois par lui-même, c’est-à-dire 20 à la puissance 250, ou encore 10 à la puissance 325 (1 suivi de 325 zéros). Ce nombre est énorme, proprement astronomique puisqu’on estime à 1080 seulement le nombre d’électrons ou de protons dans l’univers visible (une sphère de plus de 13 milliards d’années-lumière de rayon). Toutes les protéines de la nature terrestre, et même peut-on penser sans prendre un trop grand risque, toutes les protéines utiles en général (celles aptes à servir d’enzyme, de récepteur, de canal, etc.), ne sont donc qu’un minuscule sous-ensemble des protéines possibles. D’où la question : comment la nature s’y est-elle prise pour sélectionner les rares protéines utiles au milieu de cette immense mer de protéines inutilisables ? (Remarquons que nous avons déjà rencontré un problème de même nature à propos des constantes fondamentales qui régissent l’univers où nous vivons, voir note 5 de la chronique n° 455). C’est une des questions irrésolues posées par l’origine de la vie. Elle est irrésolue pour deux raisons. La première est qu’on ne sait prévoir actuellement ni la conformation à trois dimensions que prendra une chaine donnée d’acides aminées, ni ses propriétés physico-chimiques (qui dépenudent de ce repliement, voir note 3 de n° 258). La seconde raison est que, même si on savait calculer ces propriétés, on ne saurait pas pour autant sélectionner, à l’aide du processus néo-darwinien classique des mutations au hasard suivies de sélection, une ou plusieurs protéines qui aient telle ou telle propriété intéressante, comme celle de catalyser une réaction donnée.

Cette dernière affirmation peut paraître aventureuse puisqu’on ne peut tester concrètement le processus sur les protéines ce qui rend hors d’atteinte la solution du problème. Le néo-darwinisme serait-il alors sauvé au bénéfice du doute ? Pour le savoir, on peut s’intéresser à un problème plus simple et mieux défini, et examiner s’il peut être résolu par le processus néo-darwinien de mutation-sélection. Par exemple, une fois convenablement programmé sur ordinateur, ce processus pourrait-il servir à mettre au point automatiquement un algorithme informatique simple, capable par exemple d’extraire les racines carrées ? Cette question pertinente a été formulée dès la fin des années 60 par le mathématicien Marcel-Paul Schützenberger et elle a donné lieu à des développements considérables en informatique sous le nom d’« algorithmes génétiques ». Cependant, à ma connaissance, ces recherches n’ont pas permis à ce jour de résoudre le problème de l’extraction des racines carrées et autres problèmes semblables : on s’approche de la solution mais on ne l’atteint pas (voir note 5 de la chronique n° 367). On se trouve-là au cœur des difficultés du néo-darwinisme. À noter que le remarquable Guide critique de l’évolution (sous la direction de Guillaume Lecointre, chercheur au CNRS et professeur au Muséum national d’histoire naturelle ; Belin Paris, 2009) mentionne cette objection dans la section sur « les négations de la théorie de l’évolution » mais l’écarte en une phrase : Schützenberger « réduit le développement embryonnaire et évolutif à une analogie informatique, ignorant tout de l’épigenèse, et en déduit l’impossibilité mathématique de la formation des organismes complexes par variation et sélection » (p. 134). Mais si on ne sait pas résoudre un problème simple (« réduit ») par ce moyen comment peut-on être sûr qu’il résout le problème compliqué de l’évolution des protéines et du vivant en général ? Et si le recours à l’épigenèse suffit à surmonter l’obstacle, qu’est-ce qui empêche les informaticiens d’y avoir recours ? Où est la clé de l’énigme ? C’est ce qu’on aimerait savoir.

Second exemple : dans la théorie néo-darwinienne le principal facteur de l’évolution, la sélection naturelle, modifie la variabilité génétique d’une population dans le sens d’une optimisation de sa valeur adaptative (fitness). Mais comment la sélection peut-elle retenir des traits phénotypiques avantageux quand on sait que ces traits ne dépendent pas d’un gène unique (sauf exception, comme la couleur des yeux) mais de gènes multiples ? Comme l’écrivent Francesco Varela, Evan Thompson et Eleanor Rosch, « le génome n’est pas une collection linéaire de gènes indépendants (se manifestant sous la forme de traits), mais un réseau hautement interconnecté d’effets réciproques multiples ». Dans ces conditions « comment un gène peut-il être sélectivement optimisé s’il a de multiples effets qui n’augmentent pas nécessairement la valeur adaptative de la même manière, voire dans la même direction ? Il est possible que la sélection fasse pression pour diminuer la fréquence d’un gène déterminé en fonction de certains de ses effets, mais il se peut que d’autres effets pléiotropiques [c’est-à-dire faisant intervenir les liaisons entre les gènes] interviennent par ailleurs pour augmenter la fréquence du gène ou la maintenir. Le résultat global est un compromis déterminé qui ne peut être simplement décrit en termes de pressions sélectives ». (L’inscription corporelle de l’esprit, Seuil, Paris, 1993, chapitre 9). (Une idée comparable se trouve dans l’article célèbre de Gould et Lewontin critiquant le programme adaptationniste des darwiniens extrémistes).

Ces deux exemples présentent la même difficulté sous des angles différents, le second mieux reconnu que le premier. Ils montrent toute la distance qui sépare la solution de principe d’un problème et sa résolution effective. (Bien entendu, je n’entends pas mettre en doute qu’il existe une solution naturelle à ces problèmes).

[3Par exemple dans la chronique n° 100, La bicyclette de Darwin – L’évolution s’observe, s’expérimente et se mesure, A. Michel écrit : « Si l’on classe les fossiles d’une même famille dans leur ordre de complexité croissante, on observe que ce classement est aussi celui de l’ordre d’apparition. Exactement de la même façon que, si l’on classe des enfants par ordre de taille, ce classement est aussi celui de leur âge. Les premiers êtres sont les plus simples. Ils sont devenus de plus en plus complexes à mesure que le temps passait. Plus deux fossiles de même famille sont contemporains, plus ils se ressemblent. Quand ils sont contemporains, ils peuvent être aussi semblables que vous à moi. » Cette formulation, qui peut aider à faire comprendre comment l’évolution s’observe, a l’inconvénient de lier la notion d’évolution à celle d’accroissement de la complexité. C’est vrai à un niveau global (la vie a commencé par des organismes unicellulaires qui sont devenus multicellulaires, ont différencié des organes, etc.) mais la tendance à la complexification peut connaitre de notables exceptions dans certaines lignées, par exemple les parasites (même si cette simplification n’affecte pas tous les aspects puisque les parasites peuvent avoir des cycles à hôtes multiples d’une grande complexité).

[4Aimé Michel distingue seulement deux sens au mot évolution : le fait de l’évolution et la théorie explicative de ce fait. Le Guide critique de l’évolution (op. cit., pp. 64-69) en distingue cinq : les mécanismes par lesquels les espèces se transforment, la théorie générale de la biologie et de la paléontologie (« définition préférée des scientifiques »), le « grand récit » de l’histoire de la vie (« définition préférée du public et des programmes scolaires »), l’arbre qui établit les relations d’apparentement entre les êtres vivants (la phylogénie précise qui est proche de qui), et « la marche vers le progrès organique, culturel, social et même technique » (conception qui « résulte d’une confusion entre le discours scientifique et le discours chargé de valeurs »).

Cependant, dans le contexte des polémiques récurrentes sur l’évolution (créationnisme, dessein intelligent, etc.) c’est la distinction entre fait et théorie qui est la plus significative. Comme l’écrit Stephen Gould :

« L’évolution est une théorie. Mais elle est aussi un fait. Et les faits et les théories sont des choses différentes, non les échelons d’une hiérarchie de certitude. Les faits sont les données de l’univers. Les théories sont des structures d’idées qui expliquent et interprètent les faits. Les faits ne disparaissent pas quand les scientifiques débattent de théories antagonistes qui prétendent les expliquer. La théorie de la gravitation d’Einstein a remplacé celle de Newton, mais les pommes ne s’immobilisent pas au beau milieu de leur chute en attendant que le débat soit tranché. Et les êtres humains ont évolué à partir d’ancêtres qui ressemblaient à des singes, qu’ils l’aient fait en fonction de l’explication proposée par Darwin ou d’un autre mécanisme qui reste encore à découvrir.

« Qui plus est, “fait” ne signifie pas “certitude absolue”. (…) En science, “fait” ne peut signifier que “confirmé à un point tel qu’il serait pervers de refuser d’y souscrire provisoirement”. (…) Dès le départ, les évolutionnistes ont été très clairs au sujet de cette distinction entre fait et théorie, ne serait-ce que parce qu’ils ont toujours reconnu qu’ils étaient loin de comprendre pleinement les mécanismes (la théorie) responsable de l’évolution (le fait). Darwin insista toujours sur la différence entre ces deux grandes réalisations indépendantes : établir la réalité de l’évolution, et proposer une théorie – la sélection naturelle – pour expliquer le mécanisme de l’évolution. » (Quand les poules auront des dents…, Fayard, Paris, 1984, trad. M.-F. de Paloméra, pp. 278-279). (Remarquons toutefois que le « fait » reconnu par A. Michel et S.J. Gould a été historiquement une « théorie » descriptive – le transformisme de Lamarck opposé au fixisme de Cuvier – avant d’être accepté comme un fait indéniable, ce qui n’est pas sans compliquer les choses.)

La confusion du fait de l’évolution avec son explication darwinienne est très fréquente tant chez les vulgarisateurs que chez les biologistes de l’évolution (voir n° 448, notes 3 et 4). Le Guide critique… n’échappe pas à ce reproche. Il reconnait bien que « la théorie néo-darwinienne contient, comme toute théorie, des zones d’ombres, des chantiers, des parties en réparation », qu’elle n’a pas « une cohérence totale et reste améliorable en permanence » à la différence d’une doctrine ou d’un dogme (op. cit., p. 68). Il n’empêche qu’on est en peine de trouver une présentation constructive de ces « zones d’ombre » dans l’ouvrage ; celles qui sont citées (voir note 2 ci-dessus) sont immédiatement renvoyées aux oubliettes, d’où l’impression d’ensemble d’un ouvrage certes riche et informatif mais apologétique. Le chapitre 6 sur « La théorie de l’évolution récupérée ou combattue » prend même un ton très polémique au nom de la défense du matérialisme méthodologique de la science. À côté de remarques philosophiques justes, il s’engage dans des critiques exagérées inspirées par le matérialisme métaphysique des auteurs. C’est particulièrement évident dans la critique du physicien et philosophe Bernard d’Espagnat qui a eu le tort selon eux de parler de « déchosification de la matière » et de recevoir un prix de la Fondation Templeton. Sans présenter un seul des arguments de d’Espagnat, ni même citer un seul de ses ouvrages, le lecteur se voit simplement « rappeler encore et toujours (…) que le matérialisme ne dépend pas d’une description particulière de la matière telle que peut la produire la science physique. (…) [R]ien dans l’intellectualisation croissante du concept scientifique de matière et dans son éloignement de notre représentation sensible, n’implique qu’on doive cesser d’y voir, selon Quiniou (2004), “l’instance générale productrice de toutes les formes de réalité” » (p. 159). On est ici en pleine métaphysique, ce qui n’est pas du tout condamnable à condition de le reconnaitre et de présenter équitablement les thèses en présence. On est bien loin dans ce Guide critique de l’évolution de la diversité des points de vue qui s’expriment, en physique, dans des ouvrages de synthèse comme ceux de B. d’Espagnat (voir n° 471) ou de Franck Laloë (voir n° 455). La comparaison n’est pas à l’avantage des biologistes ; la biologie de l’évolution a clairement un très long chemin à faire pour parvenir à une « intellectualisation » de son objet d’étude comparable à celle de la physique.

[5Il s’agit du genre Ouranopithecus, un hominoïde du Miocène tardif décrit en 1977 par Louis de Bonis et son collègue grec J.K. Melenthis (C.R. Acad. Sci. D, 284 : 1393-1396). Ces auteurs l’ont considéré d’après les caractères du crâne et des dents comme un groupe frère des hominides africains du Pliocène (australopithèques, ardipithèques), c’est-à-dire proche d’eux en raison d’un ancêtre commun (C.R. Acad. Sci. II, 300 : 429-432). L’ouranopithèque ainsi que d’autres grands singes voisins (ankarapithèque, bodvapithèque) ont vécu dans une grande région qui recouvre la Turquie, la Grèce et la Hongrie actuelle. On sait peu de choses sur leurs modes de locomotion. Selon Pascal Picq « [c]ette lignée eurasiatique quitte la scène de l’évolution vers 8 millions d’années, sans descendance vraiment bien assurée. » (Les origines de l’homme, Point Sciences S166, 2005, p. 95). On attribue cette disparition aux changements de climat et d’environnement qui se sont produits en Europe à partir d’il y a 10 millions d’années.

Pourtant le débat sur la signification de ces singes européens du Miocène et leur disparition vient d’être relancé par une étude de Jochen Fuss, Nikolai Spassov, David Begun et Madelaine Böhme paru en 2017 dans PLoS One, 12(5), e0177127. Ces chercheurs allemands, bulgare et canadien ont analysé la structure interne de dents d’une mandibule découverte en 1944 dans un terrain de la banlieue d’Athènes daté de 7,175 millions d’années (Ma) et d’une prémolaire découverte en 2011 en Bulgarie dans un site daté de 7,24 Ma. La mandibule d’Athènes était pour les uns le seul fossile connu de l’espèce Graecopithecus freybergi et appartenait pour les autres à Ouranopithecus. Fuss et ses collaborateurs rejettent cette dernière attribution et considèrent que la dent bulgare appartient à G. freybergi. Surtout, en s’appuyant sur deux caractères (la fusion des racines, régulière chez les homininés, exceptionnelles chez les chimpanzés, et la réduction des canines), ils présentent l’hypothèse que Graecopithecus était un homininé. Leur datation d’environ 7,2 Ma de ce fossile revient à en faire le plus ancien homininé connu, plus ancien que Orrorin (Orrorin tugenensis, Kenya, 5,8-6 Ma) et Toumaï (Sahelanthropus tchadensis, Tchad, 6-7 Ma) ! Ils suggèrent donc que la lignée des humains et celle des chimpanzés se seraient séparées peu avant 7,2 Ma et que le dernier ancêtre commun aux deux lignées aurait vécu en Europe et aurait donc survécu au moins 1 Ma à l’extinction des autres singes européens. Bien entendu, il s’en faut de beaucoup que tout le monde soit convaincu par les arguments de ces anthropologues (en particulier celui fondé sur le caractère discriminant de la fusion des racines). Seule la découverte de nouveaux fossiles pourra aider à surmonter ces incertitudes.

[6Sur Lucy, voir les chroniques n° 360, 381 et 442.

[7Dans ces quelques paragraphes, Aimé Michel présente une thèse personnelle qui résume plusieurs années de réflexion nourries par la lecture de nombreux travaux spécialisés sur les origines de l’homme. Nous y reviendrons à propos de la chronique n° 485 où il l’a un peu plus développée.

[8Selon la théorie des équilibres ponctuées de Stephen J. Gould et Niles Eldredge, une nouvelle espèce apparait rapidement (à l’échelle géologique s’entend, c’est-à-dire en des centaines ou des milliers d’années) dans une petite population isolée, puis cette population s’agrandit et demeure inchangée pendant longtemps (en moyenne une espèce d’invertébré dure de 5 à 10 millions d’années). Comme l’écrit Gould dans Le pouce du panda (Grasset, Paris, 1982, trad. J. Chabert, p. 178) : « Les lignées changent peu durant la plus grande partie de leur histoire, mais des épisodes de spéciation rapide viennent occasionnellement ponctuer cette tranquillité. » La courte ponctuation est suivie d’une longue stase (voir aussi notes 7 des n° 333 et 356).

C’est un fait que cette théorie n’est par darwinienne (comme A. Michel le remarque ici) dans la mesure où Darwin avait défendu un strict gradualisme, c’est-à-dire un changement évolutif « lent, régulier, progressif et continu » au même titre que le mécanisme de ce changement (la variation fortuite suivie de la sélection naturelle). Son ami Thomas Henry Huxley l’avait pourtant averti : « Vous vous êtes encombré d’une difficulté inutile en adoptant le Natura non facit saltum sans la moindre réserve ». Mais cela n’empêcha pas « ce lien superflu que Darwin a inventé » de devenir « le dogme central de la théorie synthétique » (Gould, p. 182). Pour autant, Gould n’a jamais cessé de se proclamer darwinien en raison de son attachement au mécanisme mutation-sélection.

Le Guide critique de l’évolution (op. cit., p. 128) fait à ce propos une mise au point : « Les “théories d’aujourd’hui” – théorie neutraliste de Kimura (1968, 1983), théorie saltationniste d’Eldredge et Gould (1972, 1977), nouvelle synthèse de Gould (2006), (…) – ne sont que des compléments, des perfectionnements ou des ajustements périphériques autour d’un noyau central qui reste (néo-) darwinien. Car la théorie darwinienne de l’évolution n’est pas un édifice intellectuel figé : elle progresse et chaque contributeur met naturellement en valeur, dans un premier temps, sa propre contribution, laquelle fait heureusement débat. » (Sur Kimura, voir n° 366).

[9Les espèces auxquelles Aimé Michel fait ici allusion pourraient être Paranthropus boisei, Homo habilis, Homo ergaster et Homo erectus qui ont coexisté au Pléistocène vers -2 et -1,5 Ma. La définition du genre Homo a fait l’objet d’une longue controverse en raison d’une évolution différente dans différentes espèces fossiles du squelette locomoteur (en lien avec la bipédie) et d’autres éléments du squelette, notamment le crâne. Pour Pascal Picq, selon la définition la plus stricte et la plus récente, un genre réunit « toutes les espèces issues d’un même ancêtre commun et partageant une même adaptation ». « Dans ce cas, ajoute-t-il, Homo se compose d’espèces de grande taille corporelle, douées d’une bipédie exclusive et adaptée à la vie dans des milieux ouverts. Leur cerveau est développé et leur adaptation repose sur l’usage permanent d’outils. Homo habilis et Homo rudolfensis ne répondent pas à ces critères. Ainsi, après quatre décennies de controverse autour des “premiers hommes”, ceux-ci se trouvent expulsés du genre Homo. Les vrais hommes au sens strict de cette définition apparaissent vers 2 millions d’années avec Homo ergaster. » (Les origines de l’homme, op. cit. , p. 154 ; sur certaines de ces espèces, voir la note 7 de n° 381).

Les paléobiologistes ne paraissent donc pas prêts d’accepter la proposition d’une équipe de généticiens de l’université Wayne au Michigan (Wildman et coll., PNAS, 100 : 7181-7188, 2003). Ceux-ci classent les chimpanzés (Pan troglodytes) et les bonobos (Pan paniscus) dans le genre Homo sur le seul critère de leur grande proximité génétique avec les humains (les 97 gènes qu’ils ont analysés sont identiques à plus de 98,4% dans ces trois espèces) sans tenir compte des adaptations fort différentes des uns et des autres. Même en science chacun voit midi à sa porte !

[10C’est la grande idée du philosophe des sciences Karl Popper : on ne peut jamais être sûr qu’une hypothèse ou une théorie soit vraie, par contre on peut démontrer qu’elle est fausse ; un grand nombre de vérifications peut être contré par une seule réfutation. On peut se servir de cela comme critère de démarcation entre ce qui est scientifique et ce qui ne l’est pas. Comme l’écrit A. Michel : « Dans le vocabulaire scientifique adopté depuis Popper, le mot réfutable signifie : qui se prête à un contrôle permettant la vérification ou le rejet. Une théorie irréfutable est donc, par nature, non scientifique, puisqu’il n’existe aucun moyen de savoir si elle est fausse. » On trouvera d’autres indications à ce propos dans les chroniques n° 124, 140 (note 3) et 197.

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