Chronique n° 381 parue dans France Catholique-Ecclésia − N° 1929 − 2 décembre 1983

CET ANIMAL QUI S’EST MIS A PARLER

L’acquisition du langage au cours de l’évolution

lundi 13 novembre 2017

« L’Éternel Dieu tira de la terre tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel, et ils les fit venir vers l’homme pour voir comment il les appellerait (...). Et l’homme donna des noms à toutes les espèces, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux des champs... » (Gen., II, 19 et la suite). Épisode énigmatique : à un certain moment de son passé, l’homme a appris à nommer les êtres tous « tirés de la terre ». D’après la Bible, cela se serait passé avant la création de la femme.

Il ne faut pas essayer de trouver dans la Bible des révélations scientifiques : la science ne cesse d’évoluer, et ne saurait donc trouver dans un texte sacré que des idées conformes à son temps, c’est-à-dire promises au changement [1].

Cependant, il est vrai que la paléontologie tient l’apparition du langage pour le test le plus important du caractère, humain ou non, des espèces dont elle découvre les fossiles. Et, d’autre part, il est probable que la mutation d’où est sorti le premier homme s’est produite sur un seul être, qui était donc masculin ou féminin, et s’est ensuite fixée aux deux sexes, selon les lois de Mendel [2]. Mais tenons-nous-en au langage.

Tous les animaux communiquent entre eux, et beaucoup par le moyen du son. Parmi ceux qui utilisent le son, la plupart émettent un assortiment limité de bruits toujours identiques, transmis génétiquement. Pensons au grillon, à la grenouille, et même à beaucoup d’animaux supérieurs, cependant tard venus dans l’évolution : la chèvre et le mouton.

Les sons émis par les animaux supérieurs, et surtout par les oiseaux les plus récents (passereaux), ne sont pas forcément stéréotypés, loin de là. L’oiseau-lyre australien, passereau exotique, cherchant volontiers le voisinage de l’homme quand il se sent en sécurité, imite le chant des autres oiseaux, miaule s’il y a un chat, et même agace l’oreille en produisant le bruit d’un klaxon (des différents klaxons du quartier), d’une machine à écrire, voire la sonnerie du téléphone.

Il est difficile d’entendre des enregistrements de ces parfaites imitations sans rire, et sans penser que l’oiseau aussi s’amuse. L’oiseau-lyre serait certainement un des plus agréables compagnons de l’homme, s’il en avait envie. Mais il préfère sa propre vie, qui est très intéressante, compliquée, stupéfiante même. Il est un de ces animaux, de plus en plus nombreux, qui font douter de mots faussement évidents tels qu’ « intelligence » et « instinct ».

Un abîme a été franchi

D’autre part, il ne suffit pas de dire que le langage est une communication symbolique pour trouver le propre de l’homme. Car la communication des abeilles est, elle aussi, comme on sait, symbolique. Pour la comprendre, il faut l’apprendre, plus précisément savoir traduire ses signes en signification [3].

Mais alors, ce propre de l’homme, où est-il ? Il est bien dans le langage. L’homme est sur terre le seul être qui communique par des moyens entièrement arbitraires, légués par la seule culture, sujets par conséquent à une évolution et un perfectionnement indéfinis.

Les linguistes ont essayé de définir un « métalangage » qui définirait les lois générales de tout langage humain [4]. En fait, le seul métalangage incontestable est la logique, et la logique est évidemment sujette à un perfectionnement indéfini, comme cela se démontre en mathématiques [5].

Ce qui est difficile à concevoir, c’est le commencement de cette étonnante singularité du langage humain.

Comment imaginer une transition entre la communication animale telle que nous l’observons, limitée même quand elle est variable comme chez les passereaux, et notre langage où l’on raisonne le plus simplement du monde sur l’infini (par exemple, pour calculer la surface du cercle) ? Il y a là comme un abîme, et cependant cet abîme a été franchi, et l’on sait à peu près quand.

Peut-on conjecturer quelque chose de cette insondable question sans se perdre dans les méandres incertains de l’« intelligence » et même de la « raison » ? Oui, car quelle que soit la nature de ces facultés, il est certain qu’un être qui parle, qui apprend en parlant et en écoutant, et qui peut apprendre d’autres langues, un tel être est « intelligent », même s’il dit des sottises. Si peu que ce soit, il est homme.

De même peut-on réfléchir aux propriétés extérieures d’un moteur (son poids, sa consommation, sa puissance) sans rien savoir de son fonctionnement. Il se trouve justement que le langage nécessite certains dispositifs cérébraux bien connus et localisés sans lesquels le langage est absent, et qui ne servent qu’au langage [6].

Patience infinie

Le principe est donc simple : il suffit de prendre le moulage intérieur d’un crâne fossile pour récupérer très précisément, en plâtre, les formes du cerveau qui pensait là il y a des millions d’années.

En réalité, l’opération est difficile, car on ne retrouve que rarement un crâne intact. Il faut le « remonter » comme un puzzle en tenant compte des autres crânes brisés différemment déjà étudiés. De plus, le moulage intérieur ne donne pas la pure forme du cerveau, car il faut aussi tenir compte de son enveloppe, les méninges.

Mais la patience des paléontologistes est infinie. Ils ne reculent pas à réfléchir des années sur l’épaisseur de l’émail d’une dent, comme c’est actuellement le cas à propos des ancêtres des grands singes de l’ère tertiaire.

Pour l’homme, les deux problèmes cruciaux, depuis les années 1980, sont de déterminer si une famille de crânes principalement retrouvés sur le site de Koobi Fora, près du lac Turkana au Kenya, représente une espèce déjà vraiment humaine, dotée d’un langage, et qui, dans ce cas, s’appellerait Homo habilis, ou bien si ces crânes appartiennent à l’espèce plus large appelée Australopithèques, dont le caractère humain n’est pas encore admis par tous [7].

L’être qui ne parlait pas encore marchait debout

J’ai déjà eu l’occasion, dans d’autres articles, de parler de ces Australopithèques, dont un Français, M. Yves Coppens, avec deux Américains, a retrouvé le spécimen le plus anciennement connu, vieux de trois millions huit cent mille ans [8]. On a d’abord admis (cf., par exemple, ce qu’en dit M. Leroi Gourhan dans le premier volume de son livre Le geste et la parole) que le cerveau de l’Australopithèque montre assez clairement les localisations du langage [9]. Quelques années plus tard, le professeur P. P. Grassé classait à son tour, non sans réserves, l’Australopithèque dans la famille humaine.

Mais l’affaire se complique si, comme Holloway et Leakey, on doit maintenant distinguer un Homo habilis d’entre tous ces Australopithèques. Cette espèce, représentée alors principalement à Koobi Fora, montrerait seule, selon la paléontologiste Dean Falk, des caractères cérébraux pouvant témoigner d’un langage.

La discussion se poursuit en ce moment, assez vive, dans Science (vol. 221, p. 1072) et dans l’American Journal of Physical Anthropology (vol. 53, 58 et 60). L’enjeu de la discussion est la position exacte d’une partie du cerveau appelée sulcus lunatus, différente chez l’homme et chez tous les grands singes vivants ou fossiles [10].

Cette querelle très technique sur une toute petite région du cerveau montre que la science des fossiles est enfin tout près de saisir l’instant où s’est passé l’épisode mystérieux et décisif de l’acquisition du langage.

Il est précieux de remarquer que, quel qu’ait été le scénario de cet épisode, l’être qui ne parlait pas encore marchait déjà debout, ce qu’aucun singe ne fait. Sa pensée seule n’était pas encore humaine.

Aimé MICHEL

Chronique n° 381 parue dans France Catholique-Ecclésia − N° 1929 − 2 décembre 1983.
Une scène de la Genèse vue par Giovanni di Paolo : « L’expulsion du paradis » illustre l’article avec cette légende : « Le propre de l’homme est bien dans le langage. L’homme est sur terre le seul être qui communique par des moyens entièrement arbitraires. » Le surtitre de cette chronique que je n’ai pas retenu comme sous-titre était « Bible et paléontologie ».


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 13 novembre 2017


[1En dépit de cet accord entre la Genèse et les résultats scientifiques, il faut résister à la tentation de lire les livres de la Bible comme s’ils étaient des traités scientifiques. « Je commence à m’égarer dans le livre saint dès que j’y cherche ce qui en lui n’est pas d’essence religieuse, et si je m’imagine pouvoir, en réfléchissant légèrement sur son récit comme sur un récit quelconque, m’épargner la peine de chercher ce qui est d’ordre scientifique par des raccourcis moins fatigants que la science. » (chronique n° 401, La visite nocturne – Croire à quelque chose qu’on ne comprend pas).

Inversement, il faut se garder d’interpréter trop vite certains résultats scientifiques charriés par une actualité toujours changeante, mettant sur le même pied l’hypothétique et le dûment établi, comme venant valider, ou le plus souvent invalider, tel ou tel enseignement biblique (voir l’exemple des rayons X émis par certaines galaxies que certains théologiens déclarèrent « incompatibles avec l’existence de Dieu ou d’un Projet divin », dans la chronique n° 319, Un petit caillou sur la berge : qui peut scruter au télescope le mystère divin ? – Une pensée scientifique libérée du concordisme, du dogmatisme et de l’athéisme). « Il est une forme de raisonnement à laquelle il faudrait avoir une fois pour toutes l’humilité, ou plutôt le bon sens, de renoncer. C’est celle qui, supposant l’immensité divine mesurée, tire de cette folle présomption des connaissances séculières : “Dieu devait forcément... Dieu ne pouvait pas ne pas... Dieu étant ci ou ça, il s’ensuit que”... » (n° 353, Darwin contre la Bible : un combat d’arrière-garde – La Bible ne dit que deux choses sur l’origine du corps de l’homme).

Mais, ces mises en garde faites, on ne renoncera pas à éclairer les enseignements bibliques par ceux de la science, et réciproquement, parce que « les “grandes questions” présumées mortes se portent bien, toujours entretenues sous d’autres noms par les savants » (chronique n° 387, Le retour en force des grandes questions – Quand les physiciens relaient les philosophes) et que « Presque tous les progrès de la science, depuis une vingtaine d’années, ramènent l’esprit vers les interrogations métaphysiques que les philosophes ont voulu enterrer » (n° 240, La religion et le savoir – Un diagramme paléontologique qui réveille les grandes questions religieuses). Et qu’on ne s’imagine pas que science et religion sortiront indemne de cette réflexion : « Aussi bien, il ne me semble pas tellement que des faits comme ceux que met en évidence la paléoneurologie montrent la conformité de la science et de la religion. Peut-être même posent-ils des problèmes à l’idée que nous avons de la religion (je ne sais) » (n° 240 également).

[2La mutation d’où est sorti le premier homme est discutée dans la chronique n° 355, Un premier homme ? Vos chromosomes répondent – Sciences : le récit de la Genèse 9, à propos du nombre de chromosomes chez l’homme (23 paires). Voir également la note 2 du texte n° 379, À propos de la chronique « Du bon usage de la baleine », sur le détail de cette mutation (une translocation), et la note 5 de la chronique n° 284, Les origines de l’homme ou des légendes qui s’écroulent – L’évolution buissonnante des Primates depuis 75 millions d’années, sur la date de la séparation des lignées ayant conduit aux chimpanzés (panines) et aux humains (hominines).

[3Le nom de Karl von Frisch (né à Vienne en 1886 et mort à Munich en 1982) restera associé au déchiffrage de la danse frétillante des abeilles, danse connue des apiculteurs depuis des temps immémoriaux mais qu’il fut le premier à comprendre. Par ce moyen, l’ouvrière butineuse communique à ses congénères toutes les informations nécessaires à la localisation des sources de nourriture qu’elle a découvertes. Lors de cette danse, qui se déroule dans l’obscurité de la ruche à la surface verticale des rayons, l’abeille suit un trajet en forme de 8, plus exactement, partant d’un point A, elle décrit un étroit demi-cercle vers la gauche, pivote sur elle-même en B pour revenir en ligne droite en A en faisant osciller la pointe de son abdomen, puis fait un second demi-cercle vers la droite qui vient fermer le premier en la ramenant en B, pivote à nouveau et retourne en ligne droite vers A suivant le même diamètre AB. Elle recommence ce manège pendant plusieurs minutes à la même place et cette danse est contagieuse : d’autres ouvrières se joignent à elle en la suivant de près, multipliant avec elle les contacts tactiles et olfactifs. On peut les voir quitter ensuite la ruche pour se diriger vers la source de nourriture préparée par l’expérimentateur.

Que s’est-il passé ? Von Frisch par de multiples expériences a fini par le comprendre. L’angle de la ligne AB par rapport à la verticale donne la direction par rapport au soleil de la source de nourriture. La distance de la source est indiquée par la fréquence du frétillement de l’abdomen selon une relation précise (non linéaire). Quant à la nature de la source, elle est fournie par l’odeur qui imprègne le corps de l’abeille. Tant d’aptitudes (et ce ne sont pas les seules, voir http://www.aime-michel.fr/labeille-et-le-temps-qui-fuit/ ) dans un animal aussi petit, dont le cerveau ne contient qu’un million de neurones, cela paraît à peine croyable. Et pourtant cela est.

Karl von Frisch a expliqué dans son livre Vie et mœurs des abeilles (trad. André Dalq, Albin Michel, Paris, 1955) les belles expériences, simples et ingénieuses, qui lui ont permis d’établir dans le détail la signification de la danse frétillante. Dans sa préface enthousiaste, Pierre-P. Grassé souligne les mérites d’un auteur qui « ne s’embarrasse pas de grandes théories et sait, avec aisance, se libérer des idées reçues qui sont bien le plus gros des obstacles auxquels se heurte le chercheur sur la voie de la découverte. Par des expériences aussi simples qu’élégantes, il sait interroger les animaux et les obliger à lui révéler leurs secrets. Si le génie se reconnaît à l’imagination créatrice et à la perception de rapports entre les choses qui échappent au commun des mortels, Karl von Frisch l’a reçu en partage. (…) Rien de grand ne se fait sans passion, sans amour. K. von Frisch, dont on devine dans ses écrits, et plus encore dans ses conversations, l’intense vie méditative, aime les abeilles. Elles restent pour lui, après quarante années d’études, un constant sujet d’émerveillement. Quiconque lira ce petit livre sera pris, j’en suis certain, par le charme qui s’en dégage et par l’émotion, discrète mais certaine, qui parcourt maintes de ses pages. »

En 1973, le comité Nobel reconnaitra le génie de von Frisch en lui attribuant son célèbre prix qu’il partagera avec Nikolaas Tinbergen (1907-1988) et Konrad Lorenz (1903-1989).

[4Aimé Michel fait sans doute allusion aux travaux du linguiste Noam Chomsky et de ses nombreux disciples sur la « grammaire générative » universelle. L’hypothèse d’un langage mental, le mentalais, commun à tous les hommes, qui serait ensuite traduite dans chacune des langues parlées de par le monde, a été présentée par le philosophe cognitiviste américain Jerry Fodor, un temps collaborateur de Chomsky, dans son livre Le langage de la pensée (Harvard University Press, 1975, non traduit). Fodor suppose que l’esprit humain est une machine de Turing, autrement dit qu’il fonctionne comme un ordinateur : la pensée serait au cerveau ce que le logiciel est à la machine, ce qui rendrait possible une étude de l’esprit indépendante de celle du cerveau. Selon Fodor, l’esprit contient des représentations d’objets concrets (arbres, maisons, etc.) ou abstraits (triangle, démocratie, etc.) appelées symboles qui sont associées au moyen de règles (la syntaxe). C’est l’ensemble de ces règles qui constitue, selon lui, le mentalais.

Cette thèse a été reprise par Steven Pinker, alors directeur du département de sciences cognitives au MIT, dans L’instinct du langage (1994, trad. fr. Odile Jacob, Paris, 1999, 493 pp.). Pinker, qui est lui aussi un disciple de Chomsky (son étude de l’apprentissage du langage par l’enfant donne une base biologique à la grammaire générative de Chomsky), se fonde sur les idées de Fodor (l’esprit machine de Turing et le mentalais) et de Darwin (l’évolution créatrice par hasard et par sélection). Brillant et en accord avec les idées du temps, il connait un grand succès, à la fois dans les milieux cognitivistes et le grand public.

Une critique vigoureuse du mentalais de Fodor et de Pinker est proposée par Dominique Laplane, professeur honoraire de neurologie à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière : « Qu’il faille imaginer un mode de pensée totalement différent du langage et de son symbolisme ne traverse pas un instant la pensée de Pinker, pas plus que de beaucoup d’autres cognitivistes, tous obnubilés par la logique formelle, la logique discursive. Tous sont oublieux de l’évidence que notre pensée a quelque chose à voir avec l’affectif, qui ne se laisse si difficilement dire que parce qu’il n’est pas fragmentable en éléments discrets, oublieux du fait que la manière dont nous fragmentons notre univers en symboles est toujours arbitraire, nécessairement arbitraire, oublieux du fait que la logique est d’abord intuitive et n’est discursive que dans un deuxième temps, oublieux, en un mot, du fait que notre esprit contient infiniment plus qu’il ne dit et ne peut dire. Que deviennent, d’ailleurs, ces activités qui ne peuvent pas se dire utilement, telles la peinture, la musique ? Elles nécessitent pourtant bien un traitement non langagier de l’information, et plutôt que d’en envisager un spécifique pour chaque activité, il apparaît bien plus économique de rechercher un procédé unique. » (Penser c’est à dire ? Enquête neurophilosophique, Armand Colin, Paris, 2005, p. 52-53 ; j’ai retiré les traits d’union de « c’est-à-dire » conformément à la pensée de l’auteur, trahi sur ce point par son éditeur).

Tout l’effort de D. Laplane consiste à distinguer soigneusement le langage de la pensée et la pensée de la conscience, en large accord avec les vues exprimées par Aimé Michel. En effet, on peut penser sans mots, ce que prouvent sans aucun doute possible de nombreuses observations qui auraient dû mettre un terme rapide à l’hypothèse du mentalais (ces observations sont résumées dans la chronique n° 36, Le sourd-muet, le sage et le savant ; voir la note 3 de cette chronique pour les relations entre pensée et langage). Ajoutons que pour le Pr. Laplane, la pensée et le langage sont le résultat de processus physico-chimiques dans le cerveau, contrairement à la conscience qui est associée à de tels processus physiques mais n’y est pas réductible, comme on l’a vu la semaine dernière (note 6 de la chronique n° 375, Le temps et le lapin – Penfield, Lashley et Thompson aux sources de la mémoire).

[5Cela explique sans doute la remarque de D. Laplane selon laquelle « la pensée logique (…) préoccupe presque exclusivement les cognitivistes » (Penser c’est à dire, op. cit. p. 49). « La multiplicité des fonctions du langage n’a pas été suffisamment prise en compte ; la fonction logique, qui ne représente en fait qu’une infime fraction de l’activité mentale de l’homme, a obnubilé les esprits. » (idem, p. 10), d’où l’équation simpliste pensée = langage = logique = ordinateur.

[6Ces « dispositifs cérébraux bien connus » sont l’aire motrice de Broca et l’aire sensorielle de Wernicke, situées toutes deux dans l’hémisphère gauche chez 94 % des humains. Pour cette raison, c’est le seul des deux hémisphères cérébraux qui soit capable de parler (sur les différences entre hémisphères droit et gauche chez l’homme, voir la chronique n° 25, Le cerveau et l`énigme du « je » et la note 4 de la chronique n° 26, Propédeutique à la névrose).

C’est le chirurgien Paul Broca (1824-1880) qui le premier en 1861 associa les troubles du langage articulé à une région précise du cerveau et fonda ainsi la neuropsychologie (H. Hécaen et J. Dubois, La naissance de la neuropsychologie du langage, 1825-1865, Flammarion, Paris, 1969). Mais, plus que la localisation (qui était une idée commune suite à la phrénologie de Gall et ses localisations fantaisistes comme la bosse des mathématiques) ce fut la latéralisation qui heurtait le plus les idées du temps, car Bichat avait affirmé la loi de symétrie anatomique, au demeurant conforme à l’évidence. Après tout, les reins, poumons, yeux, oreilles, etc. ont même fonction à droite et à gauche. Broca n’affirma la latéralisation qu’en 1865 seulement. En 1863, il écrivait encore : « S’il fallait admettre que les deux moitiés symétriques de l’encéphale ont des attributions différentes, ce serait une véritable subversion de nos connaissances en physiologie. » (cité par D. Draaisma, Quand l’esprit s’égare, Seuil, Paris, 2014, p. 131). On comprend mieux par cet exemple la remarque de Grassé sur les idées reçues « qui sont bien le plus gros des obstacles auxquels se heurte le chercheur sur la voie de la découverte ».

[7Les connaissances sur les australopithèques et les premiers humains ont bien avancé depuis 1983. Henry de Lumley, professeur au Muséum national d’Histoire naturelle et directeur de l’Institut de Paléontologie humaine de Paris, dans une communication intitulée « Invention de l’outil et acquisition du langage articulé », a présenté une synthèse des connaissances actuelles sur Homo habilis à l’occasion d’un colloque international qui s’est tenu au Vatican en 2013 (les communications et discussions sont rassemblés dans l’ouvrage Sur le chemin de l’humanité, Académie Pontificale des Sciences et CNRS Éditions, Paris, 2015).

On y apprend que d’une souche de primates marchant debout depuis au moins 7 millions d’années (Ma) tels que Orrorin, Ardipithecus et Australopithecus, a émergé vers 2,5 Ma un groupe hétérogène où l’on distingue les Homo habilis (comme OH24 découvert à Olduvai en Tanzanie, daté de 1,85 Ma) et les H. rudolfensis (comme KNM-ER 1470, découvert à Koobi fora au Kenya, daté de 1,75 Ma).

Ces premiers Homo se distinguent des Australopithèques par un cerveau plus volumineux de 650 et 750 cm3 respectivement. Sur la cavité crânienne interne on reconnait distinctement les aires de Broca et de Wernicke, alors qu’elles sont difficiles à repérer chez les Australopithèques. Le crâne de ces premiers Homo présente d’autres différences : sa base qui est plate chez les Australopithèques est fléchie chez eux, avec deux conséquences importantes pour l’apparition du langage articulé : la descente de l’ensemble larynx-pharynx et l’augmentation du volume de la cavité buccale. Elles permettent l’une, la mise en place de l’organe de la phonation, et l’autre, le libre mouvement de la langue. Leurs membres antérieurs sont plus courts et les postérieurs plus longs et plus robustes que ceux des Australopithèques : les os d’un pied découvert à Olduvai ont une morphologie de pied humain.

Diverses indications ont permis de comprendre le mode de vie de ces premiers humains. Les stries de leurs dents révèlent la consommation de viande alors que les dents plus robustes des Australopithèques indiquent une alimentation surtout végétarienne. Les fouilles de plusieurs sols d’occupation jonchés d’ossements de faune et d’outils taillés ont été très instructives. Les animaux consommés sont de grands herbivores de tous âges, ce qui indique que ces hommes n’étaient pas encore des chasseurs (qui privilégient les jeunes bêtes) mais des charognards récupérant des carcasses abandonnées par de grands carnivores (hyène et panthère géantes, tigre à dents de sabre). Quant aux outils lithiques, ils témoignent de l’émergence de la pensée conceptuelle car la matière première a été sélectionnée (galets de quartz parallélépipédiques) et ensuite taillée selon une stratégie élaborée. Au début (Oldowayen archaïque) la taille visait à produire des galets aménagés et de petits éclats, les premiers pour briser les os et récupérer la moelle, les seconds pour détacher la viande des os. Plus tard, à partir de 1,8 Ma (Oldowayen classique), ces éclats se sont diversifiés en racloirs, grattoirs, etc.

[8Sur Yves Coppens et l’australopithèque Lucy, voir la chronique n° 360, Un document sur les premiers hommes – Une jeune femme de trois millions d’années, Lucie. Ce squelette de 52 os (40 % du squelette complet) a rajeuni depuis l’époque de sa découverte : il est maintenant daté de 3,18 Ma (Walter, R.C., Geology, 22 : 6-10, 1994). Cette datation résulte d’une révision de la chronologie de l’ensemble des sites de l’Afrique de l’Est : elle s’appuie sur des méthodes indépendantes et cale tous les sites entre eux grâce à un tuf bien identifié provenant d’une seule éruption.

[9Cette opinion du célèbre préhistorien André Leroi-Gourhan (voir la chronique n° 356, L’homme descend de l’homme et non du singe – La genèse et les sciences 10) n’a pas été confirmée. Comme le signale Henry de Lumley (voir note 7), les aires de Broca et de Wernicke ne se voient guère sur les moulages endocrâniens d’australopithèques et n’apparaissent que dans le genre Homo.

Notons à ce propos que les circonvolutions des cerveaux de chimpanzé et d’homme sont essentiellement les mêmes, à deux exceptions près : l’une, dont parle Aimé Michel, est la perte du sulcus lunatus chez l’homme (voir note suivante), l’autre est l’apparence distincte de la troisième circonvolution des lobes frontaux gauche (qui contient l’aire de Broca) et droite. Plus précisément, chez l’homme, la structure du cortex (volume, nombre de neurones, densité des neurones) de l’aire de Broca est très différente de celle de son aire symétrique à droite, tandis que les aires homologues du chimpanzé ne présentent aucune asymétrie claire (Schenker et col., Cerebral Cortex, 20 : 730-742, 2010). L’hypothèse actuelle est que l’aire de Broca spécialisée dans le langage est apparue dans la lignée humaine à partir d’une zone de la troisième circonvolution dont la fonction chez les primates de l’Ancien Monde est de planifier des séquences de mouvements de la main et de la bouche.

[10La controverse entre Ralph Holloway (né en 1935) et Dean Falk (née en 1944) sur la position du sulcus lunatus, commencée en 1980, se poursuit encore aujourd’hui, sans avoir été résolue pour autant que je puisse en juger. De quoi s’agit-il ?

On appelle « sulcus » (ou sillons) les dépressions et « gyrus » (ou circonvolutions) les élévations (bordées par des sulcus) qui sont visibles à la surface du cerveau humain et d’autres mammifères et lui donnent son apparence plissée. (Je considère que les mots latin sulcus et gyrus étant passés en français n’appellent plus les pluriels sulci et gyri). Les sulcus sont peu profonds à la différence des scissures qui divisent le cortex en quatre lobes (occipital, pariétal, temporal, frontal). Le sulcus lunatus est bien visible dans le lobe occipital des singes anthropoïdes comme le chimpanzé où il sépare le cortex visuel primaire (celui qui reçoit les terminaisons de neurones en relation avec l’œil) du reste du cortex. Par contre, les humains n’ont pas de sulcus qui soit homologue de celui des singes, ce qui suggère qu’il a été perdu au cours de l’évolution des hominines, évolution marquée par un fort accroissement de la taille du cerveau et, apparemment, une réorganisation des connexions entre le cortex visuel primaire et les autres aires cérébrales. Il importe donc de savoir quand cette réorganisation s’est produite et c’est ici qu’apparait la controverse entre Falk et Holloway sur les crânes fossiles et leurs moulages endocrâniens.

Elle a commencé à propos du crâne du premier australopithèque découvert, l’enfant de Taung (découverte faite par Raymond Dart en Afrique du Sud en 1924 et mal reçue à l’époque dans les milieux tant scientifiques que religieux). En 1980, Dean Falk soutient que les sulcus de ce spécimen sont semblables à ceux d’un chimpanzé, contrairement aux affirmations antérieures de Dart (1925) et de Holloway (1975). Ce dernier, apparemment piqué au vif, critique vivement ce travail en 1981 et Falk répond sur le même ton deux ans plus tard (dans l’article d’Am. J. Phys. Anthropol. cité par Aimé Michel)… Plus récemment, leur controverse a porté sur un autre crâne d’Australopithecus africanus découvert à Sterkfontein, nommé Stw 505, d’une capacité de 515 ou 575 cm3. Pour Holloway, Clarke et Tobias (C.R. Palevol. 3, 287-293, 2004), le moulage endocrânien de ce spécimen révèle que son sulcus lunatus n’est pas dans la même position que celui des chimpanzés, ce qui montre selon eux que la réorganisation du cerveau a eu lieu avant l’accroissement de sa taille. Non, vous vous trompez, assure Falk (Frontiers in Hum. Neurosci., 8, article 134, 2014), vous avez confondu le sulcus lunatus avec un autre sillon, la scissure calcarine. Selon elle, on ne sait toujours pas quand et chez quels hominines le sulcus lunatus a disparu. On en est là. « Rien de grand ne se fait sans passion » écrivait P.-P. Grassé, que ce soit celle qui met le chercheur aux prises avec la nature… ou avec ses collègues !

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