Chronique n° 197 parue dans France Catholique-Ecclesia – N° 1442 – 2 août 1974

RONDE COMME UNE BOULE OU LES THÉORIES À L’ÉPREUVE

Jean Guitton, Guillaume Pouget, Karl Popper et la fin des systèmes

lundi 16 septembre 2013

J’avais annoncé, voilà deux numéros, quelques autres réflexions sur la science du rêve, science si éclairante sur la face profonde, inaccessible, de la nature humaine (a) [1]. Mais il y a l’actualité ! Puis, M. Jean Guitton a eu l’attention de m’envoyer son dernier livre (b). Et alors, là ! Quel abîme ! Quel inépuisable labyrinthe de réflexions !

Jean Guitton est l’homme de pensée le plus malin de ce temps. Il a réussi à organiser la traversée de sa vie dans juste assez de gloire pour être lu et aimé de ceux qu’il voulait, mais pas plus, pour n’être embêté ni de l’incompréhension, ni de la mode, ni de la jalousie [2].

Mais il me faut expliquer pourquoi il va être question de son autobiographie dans une chronique scientifique. C’est qu’il prend prétexte de l’histoire de sa vie pour pénétrer au cœur des interrogations suprêmes de la science contemporaine : qu’est-ce que le temps ? Qu’est-ce que la connaissance ? Qu’est-ce que la petite flamme de la pensée humaine dans l’univers matériel ?

L’intuition de M. Pouget

Commençons aujourd’hui par la connaissance. Je remarque que Guitton, produit quintessencié de la culture universitaire française (et du hasard providentiel qui distribue les dons), homme de verbe et de contemplation, n’en a pas moins subi la fascination de M. Pouget, génie madré et méfiant, ancien gardien de vaches qui ne croyait vraiment qu’à ce que sa main d’aveugle pouvait toucher, mais qui avait le bras assez long pour porter cette main jusqu’au cœur des plus profonds mystères de la science et de la religion [3].

Guitton dit que le fameux lazariste fut une des sources invisibles de Vatican II. Ce n’est pas mon affaire [4]. Mais je sais qu’au même moment, exactement, où Guitton entendait le religieux lui expliquer dans sa cellule solitaire une idée de la science qui n’était ni celle de Descartes, ni celle de Newton, ni celle d’Auguste Comte, ni celle de Renan, ni celle de Boutroux, ni celle de personne de connu à l’époque, une idée enfin qui ruinait à la base l’illusion scientiste en ne retenant de la science que l’expérience vérifiée, à ce moment-là même (les années 1920-1924), à Vienne, un jeune Autrichien qui ne savait pas encore qu’il deviendrait Anglais et serait fait sir par la reine, formulait explicitement les mêmes principes, aujourd’hui admis et invoqués par tous les savants qui réfléchissent à ce qu’ils savent et à ce qu’ils ignorent.

Ces principes, au nombre de sept, tiennent en 23 lignes (je viens de les recompter). Les voici, un peu délayés, car leur densité originelle n’est guère soutenable (c) :

1. Il est aisé de trouver des confirmations d’à peu près n’importe quelle théorie, dès qu’on cherche des confirmations.

2. Aucune confirmation n’est à retenir si elle ne résulte pas d’une prédiction risquée autrement dit, une confirmation ne signifie quelque chose que si, sans la lumière de la théorie en question, on était conduit à prévoir quelque chose d’impossible dans le cadre de cette théorie.

Supposons que je discute avec quelqu’un qui m’affirme que la terre est ronde comme une boule, alors que je la tiens, moi, pour ronde comme un camembert. Nous sommes au bord de la mer, et nous disposons d’une paire de jumelles. Nos deux théories sont-elles scientifiquement recevables ? Oui, très recevables, excellentes même, car elles sont risquées : il suffit que nous regardions un bateau s’éloigner dans nos jumelles pour qu’infailliblement l’un de nous deux se trouve réfuté, selon que l’on verra ou non le bateau s’enfoncer derrière l’horizon, disparaître en commençant par la coque ou pas.

Deuxième exemple. Je suis convoqué par mon directeur et je m’attends au pire, car il fait un complexe d’Œdipe et moi un complexe de castration. Toutefois lui prétend le contraire. Quelle est la valeur scientifique de nos théories respectives ? Au premier abord, elles sont toutes deux excellentes, puisque, quoi qu’il arrive – que mon directeur me flanque à la porte ou qu’il m’accorde une augmentation – chacun de nous trouvera sans peine dans les événements une confirmation de sa théorie personnelle... [5]

C’est ici qu’intervient Popper : « Votre confirmation ne vaut rien, dit-il, car elle ne résulte d’aucune prédiction risquée ; vous ne risquiez aucun démenti, donc vous n’avez obtenu aucune confirmation ».

3. Une théorie n’est scientifique que si elle interdit certaines choses, si elle prévoit que certaines choses sont impossibles. Plus nombreuses sont les choses qu’elle exclut, meilleure est la théorie [6].

4. Une théorie que l’on ne peut réfuter d’aucune manière concevable ne vaut rien. L’irréfutabilité, pour une théorie, n’est pas une vertu comme le croient les gens : c’est au contraire sa condamnation sans appel (ceci est une citation textuelle de Popper).

5. Il n’existe, qu’un moyen valable de tester une théorie : c’est de vérifier si tel fait dont la possibilité est exclue par la théorie, existe ou non.

6. Aucune théorie imaginable ne saurait donc jamais être démontrée vraie. Le plus qu’on puisse attendre d’une théorie, c’est qu’elle résistera encore à la prochaine vérification. Commentant ce sixième point de Popper, le célèbre prix Nobel de biologie Sir John Eccles dit qu’une théorie qui résiste quinze ans à la réfutation est une excellente théorie !

7. Une théorie réfutée peut presque toujours être rafistolée pour rendre compte après coup de la vérification qui l’a détruite. Mais il faut admettre que plus on la rafistole et moins on peut se fier à ses prédictions.

Qu’est-ce donc que connaître ?

Le principe exprimé dans ces sept points est connu sous le nom de « critère de réfutabilité », ou « critère de Popper ». Il énonce qu’une théorie irréfutable ne vaut rien.

Si aucune théorie ne peut jamais être tenue pour prouvée, qu’est-ce donc que connaître ? Ici je reviens à Jean Guitton. Ce que Popper a détruit à jamais, c’est l’illusion que les systèmes, non vérifiables, puissent nous apprendre quoi que ce soit du monde et de nous-mêmes. Dans l’expérience seule, scientifique ou intérieure [7], la raison, dit Popper, va puiser la vérité. Les philosophies qui échaffaudent sont mortes. Le miracle de Jean Guitton, c’est qu’il ne se meut que dans les profondeurs, ou sur les sommets, c’est pareil, et qu’il n’existe pas de guittonisme.

Aimé MICHEL

(a) F.C. 19 juillet 1974.

(b) Jean Guitton : Écrire comme on se souvient (Fayard 1974).

(c) Sir Karl R. Popper : Conjectures and Refutations (Routledge and Kegan Paul, Londres, édit. de 1969, p. 36).

Chronique n° 197 parue dans France Catholique-Ecclesia – N° 1442 – 2 août 1974


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 16 septembre 2013


[1Après une série de chroniques sur l’étude scientifique des rêves publiées en janvier et février 1972 (voir les chroniques n° 71 à 75 mises en ligne fin mars et début avril 2011), Aimé Michel était revenu sur ce sujet deux ans et demi après avec deux chroniques (n° 194 et 195) publiées en juillet 1974 que nous n’avons pas encore mises en ligne.

[2Jean Guitton (1901-1999), né à Saint-Etienne, « fils d’un industriel, ayant grandi parmi les ingénieurs, au milieu d’hommes d’affaires », entre à l’Université « par accident » dit-il. Normalien, agrégé de philosophie, professeur à l’université de Montpellier puis à celle de Dijon, titulaire de la chaire d’Histoire et de Philosophie de la Sorbonne (1955), membre de l’Académie française (1961), il est surtout connu pour son œuvre apologétique et, accessoirement, comme confident de François Mitterrand à la fin de sa vie.

Son autobiographie, fort éloignée de la sèche énumération qui précède, est à la fois limpide et profonde ; on comprend l’enthousiasme d’Aimé Michel pour cette œuvre. Livre d’idées, comme il le souligne, mais aussi et avant tout livre de rencontres, avec des inconnus ou peu connus (ses professeurs par exemple) et des hommes célèbres. Il en résulte une série de portraits et d’entretiens : « C’est le 13 décembre 1923 qu’a eu lieu ma première rencontre avec lord Halifax chez le père Portal, rue de Grenelle ». « Teilhard semblait sortir des âges préhistoriques : sa démarche laissait deviner sa forme osseuse dans son grand corps élastique. Et toujours très élégant ». « La surprise fut de ne pas trouver un causeur chez Bergson, au sens que j’attache à ce mot. » Et l’on continue ainsi avec le cardinal Saliège (« une sorte de Socrate au visage bovin »), le maréchal Foch, le général de Gaulle, le père Lagrange et bien d’autres. Écrire comme on se souvient rend son lecteur proche de ces hommes d’exception avec familiarité et naturel.

Jean Guitton tenait Aimé Michel en haute estime. Il avait fait sa connaissance après avoir lu son livre Lueurs sur les soucoupes volantes (1954), sujet qui l’a toujours intéressé, confirmant ainsi l’universalité de sa curiosité. À l’occasion d’un échange de courrier entre eux à propos de la présente chronique, Guitton écrit dans une lettre datée d’août 1974 : « (...) je pensais que cet inconnu appelé A. Michel avait bien du courage. J’admire toujours ce courage, dont la formule est : etiam si omnes, ego non [littéralement : même si tous, moi non]. Puis, un jour vous nous avez visité sous un orage terrible et je vous ai vu “dans la chairˮ. Et ma femme qui était très intuitive a bien compris que vous étiez exceptionnel, et de la race des indépendants, – qui ne se trouve plus que chez les supergrands et les sauvages. (...) Ce qui est certain à mes yeux c’est que vous avez une information vaste et précise, le jugement très calme, très exercé, – et une expérience noble-paysan-pougetienne qui ne se trouve nulle part en ce monde. Vous êtes le prototype d’une espèce qui n’a pas encore paru sur la planète. » Dans une seconde lettre du même mois Jean Guitton insiste sur son non-conformisme : « Vous avez en tout ce que vous faites, dites, écrivez, pensez, un accent à part, car vous vous contrefoutez de l’opinion, – cette reine ! Cela vous réduit au silence... ».

[3Le père Guillaume Pouget (1847-1933), lazariste, autodidacte, professeur, passionné de science, aveugle à la fin de sa vie, exerça une grande influence sur Jean Guitton. Pendant près de quinze ans ce dernier note les propos et, en 1941, il fait paraître son Portrait de M. Pouget (Gallimard, 1941). Il y écrit de lui : « Il assemblait les contraires. Il n’avait pas d’apparence et il était sans doute une des plus fortes intelligences de son temps ; c’était au dehors un vieux professeur retiré du monde sans titres universitaires, sans notoriété, sans aucun lustre, même parmi les siens, et cependant il cachait sous ce sacrement d’obscurité un esprit ouvert à tout, informé de toutes les connaissances humaines, depuis les mathématiques jusqu’aux langues orientales en passant par le dédale de l’histoire sacrée et profane, et surtout il avait un jugement sûr et rassis, hardi et prudent, qui trouvait infailliblement, après avoir tourné, peiné et gémi, la ligne exacte qui sépare ce que l’on peut savoir et ce que l’on doit ignorer. » (p. 9).

Dans Écrire comme on se souvient il commente ; « C’est le livre que j’ai écrit sut M. Pouget avant 1940 qui m’a fait connaître de certains esprits de ce temps : Mauriac, Camus, Alain, Claudel, Halévy, Bordeaux. Je puis dire que c’est avec cet ouvrage que je suis né au monde des lettres. (…) Tous les livres que j’ai écrits après celui-là, je les vois comme des prolongements. » La réaction de Camus est particulièrement notable : « Ce fut un jour faste lorsque, dans les lassitudes de la captivité, je reçus l’article que Camus avait écrit sur mon livre Portrait de M. Pouget dans les Cahiers du Sud. Je ne connaissais Camus que par la lecture de son court roman, qui avait passé de baraque en baraque. Et ce mot d’“étranger” pour moi désignait aussi cet auteur inconnu : je ne savais pas alors qui était Albert Camus, quel était son courage, quelle gloire l’attendait. Il me montrait que la religion de M. Pouget pouvait atteindre certains esprits “étrangers”. (…) Lorsque, en 1946, je rentrai de captivité, je fis une visite à Camus pour le remercier. Il me répéta que le Portrait de M. Pouget l’avait frappé. “Ce n’est pas l’amitié qui inspire votre livre, me dit-il, ce serait plutôt la vénération ; et il y a toujours quelque chose d’émouvant dans l’hommage qu’un homme rend à un autre homme. C’est une parenté plus solide que celle du sang. (…) Votre Pouget (…) se servait de la critique biblique pour décaper le catholicisme et pour le rendre assimilable. Il faisait de la critique historique un instrument d’ascèse.” Et puis Camus se tut un moment et me dit : “Si j’avais connu M. Pouget, peut-être ne serais-je pas aussi étranger au catholicisme ?” » (pp. 277-278).

Bien plus tard Bernard Pivot retiendra ce Portrait de M. Pouget parmi les meilleurs livres sur la religion dans sa bibliothèque idéale.

Voir également l’article de Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Guillaume_Pouget.

[4Aimé Michel est coutumier des remarques de ce genre. Par exemple dans Le futur antérieur (chronique n° 118, 21.10.2011), il écrit : « Mais laissons là la théologie où je n’entends rien ».

[5On ne s’étonnera pas de ce coup de patte à la psychanalyse. Aimé Michel s’est toujours plu a rappeler que la psychanalyse freudienne n’était pas une science mais une école de pensée n’obéissant pas au critère de démarcation de Popper. Voir sur ce point la chronique n° 140, Une foi de remplacement – Karl Popper et la « puissance d’explication » de la psychanalyse (mise en ligne le 11.03.2013).

[6Cette question du possible et impossible a beaucoup retenue l’attention d’Aimé Michel. Dans ce passage il reconnaît pleinement que les théories scientifiques conduisent à tenir certaines choses pour impossibles : par exemple aucun signal ne peut se déplacer plus vite dans l’espace-temps que la lumière ou bien aucune cellule vivante ne peut apparaître si ce n’est d’une autre cellule. Pourtant en d’autres endroits il semble d’un avis différent, comme dans la chronique n° 88, Quand deux plus deux font trois – Possible et impossible (18.10.2011) où il écrit : « Certaines [choses] sont peut-être impossibles, mais ce n’est pas sûr, et de toute façon, à supposer que cela soit, nous ne savons pas lesquelles » (ce que le physicien Lucien Daly conteste dans une discussion intéressante de cette chronique).

En fait ces deux affirmations ne sont pas contradictoires. En effet Popper insiste beaucoup sur le caractère provisoire des théories scientifiques (on ne peut jamais être sûr de leur véracité, uniquement de leur fausseté le cas échéant). Il s’ensuit que si une théorie est abandonnée, il peut en aller de même des faits qu’elle tenait pour impossible. En outre, les théories scientifiques sont toujours menacées de généralisation excessive. Ainsi, avant la découverte de la radioactivité on ne pouvait expliquer la chaleur interne de la Terre que par des réactions chimiques ou par l’effet d’une contraction gravitationnelle. C’est ce qui conduisit lord Kelvin dans les années 1865-1869 à estimer que l’âge du globe était compris entre 20 et 200 millions d’années. Pour un physicien comme Kelvin s’appuyant sur les meilleures théories physiques de son temps il était impossible que la Terre ait plusieurs milliards d’années.

C’est cette dimension historique des théories scientifiques qui permet de résoudre la contradiction apparente : ce qui paraît (à juste titre) scientifiquement impossible (ou possible) à une époque donnée peut ne plus l’être à une époque ultérieure. (Mais bien entendu il ne faut pas verser dans l’erreur inverse et croire qu’un jour, sûrement, on pourra voyager dans l’espace-temps plus vite que la lumière ; par contre je serai moins formel sur mon second exemple : rien n’exclut en principe qu’on puisse synthétiser une cellule).

[7Aimé Michel est souvent revenu sur la complémentarité entre expérience scientifique et expérience intérieure. Il écrit par exemple : « je crois que l’expérience scientifique dispose l’esprit à accepter l’expérience intérieure. Ce sont deux choses différentes, que les Anglo-Saxons désignent de deux mots distincts : experiment et experience. L’orgueil qui ferme à l’experience ne s’accommode pas davantage de l’experiment. L’experiment ouvre donc la voie à l’experience » (chronique n° 78, L’ascèse au laboratoire – De l’expérience scientifique à l’expérience intérieure, 02.05.2011). Il semble attribuer cette conception à Karl Popper mais je n’ai pas trouvé le passage correspondant chez ce dernier.

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