Chronique n° 240 – F.C.-E. – N° 1527 – 19 mars 1976.

LA RELIGION ET LE SAVOIR

Un diagramme paléontologique qui réveille les grandes questions religieuses

lundi 15 juillet 2013

Presque tous les progrès de la science, depuis une vingtaine d’années, ramènent l’esprit vers les interrogations métaphysiques que les philosophes ont voulu enterrer. Rien n’est plus curieux, quand on y pense dans une perspective historique, que le contraste entre des philosophies antiscientifiques qui nous répètent : « L’homme est absurde ! Ce n’est qu’une structure historique vide et dénuée de sens ! Il n’y a pas de destinée humaine ! Le monde est un chaos ! » [1] et, d’autre part, les résultats que la recherche accumule, et qui tous nous disent le contraire.

Tous, où qu’on les prenne, en astronomie, en physique, en biologie.

En voici un exemple pris dans la plus récente biologie, puisqu’il s’agit d’un recensement des derniers résultats obtenus par la paléoneurologie (a) [2].

Les paléoneurologistes étudient le système nerveux des animaux fossiles. À première vue, on se demande comment une telle science peut exister. Le fossile est une pierre, le système nerveux est une fragile fonction qui utilise le plus fragile des tissus vivants, la cellule nerveuse. Quand un cadavre se décompose, ce qui précède toute fossilisation, les cellules nerveuses sont parmi les premières à disparaître. De plus, même sur un cadavre frais, on ne peut pas voir comment est utilisé le système nerveux, puisqu’il ne sert qu’à transmettre du mouvement, mouvement des sensations, mouvements des muscles. Alors ?

Mais la patience des savants n’a pas de limites. Certes, la pierre du fossile ne nous montre pas le système nerveux. Mais la part la plus importante du système nerveux, chez les vertébrés, est contenue dans de petites boîtes qui se moulent exactement sur ce qu’elles contiennent : les vertèbres. La plus intéressante et la plus instructive de ces vertèbres est la première en commençant par l’avant (ou le haut), plus connue sous le nom de crâne. Et le crâne est un des os qui se fossilisent le plus volontiers.

Quand on découvre un crâne fossile, on sait maintenant comment le dégager de sa gangue intérieure en respectant tous les détails. Et quand on a ôté la gangue, on peut très facilement obtenir le moulage intérieur, reproduction rigoureusement exacte du cerveau [3].

Or, le cerveau des vertébrés n’est pas n’importe quel assemblage hasardeux, c’est une structure connue millimètre par millimètre grâce aux animaux vivants qui, chacun, prennent leur place dans le classement général des animaux, morts ou vivants. Le cerveau d’un reptile disparu il y a cent millions d’années nous livre ses secrets grâce aux modèles toujours disponibles des reptiles actuels, dont certains sont très archaïques.

De même, en examinant le cerveau d’un ancien hominien – je veux dire son moulage – on voit par exemple si l’aire du langage est présente ou non.

On arrive, d’une façon plus générale, à remonter du fossile au comportement de l’animal qui nous l’a légué. Certes pas dans le détail. Mais souvent avec une surprenante précision. La paléoneurologie est ainsi la science qui, à partir des os fossilisés, nous renseigne sur les aspects essentiels du comportement des animaux disparus, de leurs fonctions nerveuses.

Ses résultats les plus sûrs sont à première vue très abstraits. C’est ainsi que G. W. Crile et D. P. Quiring, portant d’abord sur un même diagramme le poids du cerveau et le poids total de deux cents vertébrés vivants, trouvent que : 1. Le poids du cerveau varie comme la puissance deux tiers de la taille du corps ; 2. Si le diagramme est doublement logarithmique, les reptiles, les poissons (vertébrés), les oiseaux, les mammifères et les primates forment respectivement sur le diagramme des lignes droites, et que ces lignes droites, parallèles, se superposent dans l’ordre énuméré ci-dessus, les reptiles en bas et les primates en haut [4].

Cela signifie, mais d’une façon bien plus précise, que les primates ont plus de cerveau que les autres mammifères, qui en ont plus que les oiseaux, qui en ont plus que les poissons, qui en ont plus que les reptiles, et d’autre part qu’un animal plus gros a un cerveau également plus gros (mais pas en proportion simple).

Maintenant, que se passe-t-il si l’on porte sur le même diagramme les mêmes données pour des animaux fossiles ?

On obtient les mêmes résultats, mais décalés vers le bas, et d’autant plus décalés vers le bas que les fossiles sont plus anciens.

Voilà qui n’a l’air de rien. En réalité, cela veut dire que la céphalisation est un phénomène universel, ou, si l’on préfère, que la taille du cerveau s’accroît, à mesure que le temps passe, chez tous les vertébrés [5].

L’hominisation chère à Huxley et Teilhard n’est pas du tout le privilège de l’espèce humaine, elle n’est que le cas particulier des primates. Chez les primates, l’effet de Crile-Quiring est plus récent, donc plus rapide, et l’homme en est le résultat !

Comment, en regardant le diagramme de Crile-Quiring, peut-on concevoir que l’univers soit absurde, qu’il n’ait pas de sens et n’aille nulle part ? Le diagramme est lui-même l’expression d’un mouvement de tout le monde animal vers la pensée.

Voilà quelque temps, alors que je ne connaissais pas encore ce diagramme, mais seulement les faits dont il est l’expression, un de nos amis à qui je les exposais me dit, après un moment de réflexion :

« Oui, mais vous faites du conformisme, vieille manie qui à chaque siècle essaie de montrer la conformité de la religion et de la science. Puis la science change, et la religion a bonne mine. Ce fut Aristote, puis ce fut Descartes, puis ce fut Darwin. Pourquoi ne pas admettre une bonne fois que la religion ne s’occupe que du surnaturel ? »

Aussi bien, il ne me semble pas tellement que des faits comme ceux que met en évidence la paléoneurologie montrent la conformité de la science et de la religion. Peut-être même posent-ils des problèmes à l’idée que nous avons de la religion (je ne sais) [6]. Ce qui me semble clair, en revanche, c’est que loin d’« enterrer » ce qu’on se plaît à appeler les « vieilles interrogations », la science ne cesse de rendre celles-ci plus pressantes.

Pour se dire délivré de ces « vieilles questions » auxquelles la religion répond, il faut maintenant être très ignorant [7]. Il faut REFUSER LE SAVOIR. C’est bien ce à quoi l’on s’efforce en prétendant « mettre la science en question ». Mais il faut choisir : si l’on récuse la science, il faut revenir à la pauvreté du Tiers Monde, dont le Tiers Monde ne veut plus. Et dont nous serions les seuls à n’être pas gênés !

Aimé MICHEL

(a) Harry J. Jerison : Paleoneurology and the Evolution of Mind (Scientific American, vol. 234, n° 1, janvier 1976, p. 90). Jerison est professeur à l’École de médecine de l’Université de Californie, à Los Angeles (UCLA).

Chronique n° 240 – F.C.-E. – N° 1527 – 19 mars 1976. Reproduite dans la Clarté au cœur du labyrinthe, Aldane, Cointrin, 2008, www.aldane.com, chapitre 22 « Science et religion », pp. 563-565.


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 15 juillet 2013


[1Aimé Michel revient souvent sur ces « philosophies antiscientifiques » qui ont connu un pic de popularité dans les années 70. Voir par exemple les chroniques n° 199, L’homme n’existerait pas ? – Les pires fausses sciences ne sont pas celles que l’on croit, mise en ligne le 02.03.2012, et n° 224, Les vivants et la mort – Les bonnes et moins bonnes idées de M. Ziegler, le 20.08.2012.

[2L’auteur de cet article, Harry J. Jerison, avait écrit quelques années auparavant un livre intitulé Evolution of the brain and intelligence (Academic Press, New York, 1973). Dans la préface il explique : « Ce livre est peut-être unique en ce que les principes généraux du comportement et des fonctions cérébrales sont déduits de fossiles témoins de l’évolution du cerveau des vertébrés. Connue par les moulages endocrâniens des animaux fossiles, l’histoire du cerveau est analysée ici, quantitativement, en un effort sérieux pour reconstruire les forces évolutives qui ont formées ce remarquable organe. » Ce livre beaucoup cité est aujourd’hui considéré comme un classique.

[3Des moulages endocrâniens peuvent se former naturellement quand les sédiments (sable, boue, argile, cailloux) remplissent la cavité que le cerveau occupait. Si ces restes sont enfouis assez longtemps les sédiments peuvent se transformer en roche dure. Quelques millions d’années plus tard, l’érosion peut exposer ce crâne fossile minéralisé avec son moulage interne. Si un passant trouve le fossile dans cet état, il faudra retirer le crâne fossilisé pour accéder au moulage. Mais l’érosion peut se poursuivre et retirer naturellement les os fossilisés. Il faut que le passant survienne dans une brève période de quelques mois ou années avant que le moulage endocrânien ne soit érodé à son tour. La préservation des moulages endocrâniens peut être excellente mais le nombre des spécimens complets est très petit. Chez la plupart des mammifères, ces moulages ont un volume très voisin de celui du cerveau. Une autre méthode, la tomographie des crânes fossiles, commence à être utilisé qui permet de reconstruire un moulage par des méthodes informatiques.

[4Ces représentations log-log ont une longue histoire. Galilée, le premier, remarqua qu’on ne pouvait pas agrandir considérablement la taille d’un animal ou d’un homme sans modifier les proportions de leur corps. En effet, on ne peut accroître la longueur des os sans accroître plus encore leur épaisseur, sans quoi ils se briseraient sous le poids de l’animal. C’est la raison pour laquelle un éléphant ne peut pas être semblable en plus grand à une gazelle : ses pattes doivent être beaucoup plus larges en proportion que celles de la gazelle. C’est que le poids de l’animal croît comme le cube de ses dimensions linéaires tandis que la solidité de ses os ne croît que comme le carré de celles-ci. Autrement dit, leur solidité S varie comme le poids P élevé à la puissance 2/3 : S = kP2/3. En prenant le logarithme de S et de P cette fonction puissance s’écrit log S = log k + (2/3) log P, qui est l’équation d’une droite. Il est donc commode d’utiliser un graphique log-log pour décrire les changements de proportion au moyen de droites. Cette représentation simple et élégante s’appelle allométrie. La forme générale de la relation d’allométrie est log Y = a log X + b, où a est le taux d’allométrie. L’étude de l’allométrie s’est beaucoup développée à partir des travaux de Georges Teissier (1900-1972) en France et de Julian Huxley (1887-1975) en Angleterre.

Les relations entre la masse du cerveau (Y) et la masse du corps (X) dans divers groupes d’animaux actuels et disparus sont un exemple classique d’analyse allométrique mais il y en a bien d’autres. Ainsi, Y peut être l’énergie consommée au repos (le métabolisme de base), le volume des poumons, la masse du cœur, la fréquence des battements cardiaques (dans ce cas a est négatif, autrement dit le cœur des gros animaux bat moins vite que celui des petits), etc. Mais X peut être aussi la masse des œufs de diverses espèces d’oiseaux et Y leur temps d’incubation, etc. Dans tous ces exemples on trouve des relations d’allométrie.

La leçon générale que révèle ces relations est que la taille des êtres vivants est vraiment importante parce qu’elle détermine leur aspect, leur métabolisme, leur complexité de structure, la durée de leur vie, etc. Elles rappellent que les êtres vivants, en dépit de leur diversité et de leurs bizarreries, obéissent aux lois de la physique. Pour une brève mais éclairante introduction à l’allométrie et à ses multiples facettes, on pourra lire le chapitre 21 « La taille et la forme » du premier livre de Stephen J. Gould, Darwin et les grandes énigmes de la vie (Seuil, coll. Points Sciences n° 43, 1984).

[5L’accroissement exponentiel de la masse du cerveau au cours des temps géologiques chez les ancêtres de l’homme n’est qu’un cas particulier de son accroissement dans la lignée des vertébrés. L’augmentation de la taille du cerveau des vertébrés résulte d’une augmentation du nombre de ses cellules (neurones et cellules gliales) mais aussi de sa complexité d’organisation et elle explique l’augmentation de la diversité et de la complexité des comportements (voir la chronique n° 164, La matière et l’esprit, mise en ligne le 01.07.2013).

Ces accroissements liés entre eux affectant le système nerveux au cours de l’évolution des espèces ne sont eux-mêmes qu’un cas particulier de l’accroissement de leur taille, de leur complexité et de leur diversité. Nombre de ces faits sont connus depuis Lamarck et Darwin mais ils ne sont étudiés de manière quantitative que depuis une soixantaine d’années. Au cours de cette même période l’idée que la macroévolution puisse obéir à des lois générales a été de plus en plus l’objet d’une suspicion de finalisme et remisée au second plan. L’absence de lois générales, défendue notamment sous le nom de « contingence de l’évolution » par un auteur aussi influent que Stephen J. Gould, a aujourd’hui la faveur des évolutionnistes.

Pourtant, sans nier l’importance des accidents au cours de l’évolution, il faut bien reconnaître que les faits rassemblés en faveur d’un accroissement d’allure exponentielle des principales caractéristiques des êtres vivants (taille, complexité, voire diversité) au cours des 3,5 derniers milliards d’années sont aujourd’hui fort bien documentés et confirment largement les travaux d’André de Cayeux dont il a été déjà question plusieurs fois ici (voir les chroniques n° 7, La fin de l’histoire vu par un géologue, mise en ligne 03.08.2009, n° 17, Voici l’homme, le 11.05.09, et n° 131, À propos d’un cousin éloigné – L’animal d’où monte l’homme était déjà un être au visage prédestiné tourné vers les étoiles, mise en ligne le 25.06.2012). C’est ce que je me suis attaché à montrer dans un article de synthèse intitulé « Tendances au cours de l’évolution de la vie, des cerveaux et de l’intelligence » (Trends in the evolution of life, brains and intelligence, International Journal of Astrobiology, 12 (3), 186-207, 2013). Il vient d’être publié dans un numéro spécial traitant de la vie et de l’intelligence dans l’univers que j’ai eu le plaisir de coordonner avec mes collègues Florence Raulin-Cerveau du Muséum National d’Histoire Naturelle et Rocco Mancinelli de la NASA (http://journals.cambridge.org/action/displayJournal?jid=IJA). En effet, les recherches actuelles sur les exoplanètes ont relancé les discussions sur l’existence et la nature de la vie sur ces mondes extraterrestres. S’il pouvait être établi que l’apparition de la vie et son évolution ne sont pas si improbables que cela parce qu’elles se produisent nécessairement là où existent des conditions favorables, notre vision de l’univers en serait profondément modifiée. Nous n’en sommes pas là, il s’en faut de beaucoup, mais l’exemple de la vie terrestre donne quelque consistance à cette hypothèse.

[6Pourquoi l’ami d’Aimé Michel (probablement un scientifique) se met-il soudain à parler de religion alors que la discussion porte sur des faits scientifiques précis et difficilement contestables résumés par un diagramme relatif à l’évolution du cerveau ? J’ai dû relire ce passage pour comprendre que le basculement était dû à la conclusion d’Aimé Michel : « Le diagramme est lui-même l’expression d’un mouvement de tout le monde animal vers la pensée ». Il est vrai qu’il est difficile à la vue de ces courbes d’échapper complètement à cette idée et c’est pourquoi elles suscitent des réactions de méfiance sinon de rejet. Il y a à cela des raisons scientifiques et métaphysiques :

D’une part, ces résultats ne sont pas prévus par la théorie classique de l’évolution (le néo-darwinisme) et semblent même la contredire en mettant en évidence un processus macro-évolutif clairement non aléatoire. Bien d’autres arguments fondés par exemple sur les convergences évolutives ou les mécanismes du développement conduisent à penser que le néodarwinisme classique est une théorie incomplète. C’est bien le contraire qui serait surprenant. On ne le répètera jamais assez : la science n’est pas achevée, il suffit d’examiner en détail n’importe quel domaine pour y découvrir une foultitude de questions mal résolues qui laissent entrevoir que de grandes découvertes sont toujours à faire. La science n’est pas prête de connaître le confort douillet des certitudes définitives.

D’autre part, les scientifiques ont une méfiance instinctive à l’égard de certaines « grandes questions » surtout si elles conduisent à des conclusions métaphysiques plus ou moins bien (ou mal) formulées et à un saut dans une vision religieuse jugée aussi peu miscible à l’approche scientifique que l’eau l’est à l’huile. Ainsi les données disponibles sur les courbes évolutives soulèvent-elles chez certains la crainte d’un retour du finalisme honni et annoncent je ne sais quelle obscure régression intellectuelle. Je doute pour ma part que ces craintes soient justifiées et qu’on puisse tirer des conclusions métaphysiques assurées dans un sens ou dans l’autre. C’est à chacun de réfléchir aux faits et d’y adapter comme il l’entend sa conception du monde.

On retrouve là une question que nous avons déjà discutée en marge de L’apologue d’Alfred Kastler (chronique n° 157, 03.06.2013) qui traite également de l’évolution biologique. Rappelons d’ailleurs que le physicien Kastler considère que les explications scientifiques de l’évolution biologique demeurent insuffisantes bien qu’il soit incroyant, ce qui montre bien que ces deux options n’ont rien d’inconciliables. Aimé Michel attire en outre ici l’attention sur un autre point important : c’est que les développements scientifiques ne sont « confortables » pour aucune métaphysique car ils obligent les uns et les autres à revoir constamment leurs conceptions : sur la matière et la science pour les « matérialistes » mais également sur Dieu et la religion pour les « spiritualistes ». S’il ajoute une incise prudente (« je ne sais ») c’est qu’il ne veut pas se risquer trop en dehors de son domaine de compétence : il ne manque jamais de signaler que la théologie n’est pas de son ressort et qu’il la tient même pour incompréhensible.

[7Voir la chronique Quand les physiciens relaient les philosophes : le retour en force des grandes questions (chapitre 1 de la Clarté, op. cit., pp. 63-66).

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