Chronique n° 44 parue initialement dans France Catholique – N° 1285 – 30 juillet 1971

L’étrange expérience d’Apollo 14

lundi 5 octobre 2009

L’équipage d’Apollo 14 (Crédit : NASA)

Traditionnellement, la science tend à récuser l’étrange, l’insolite, le mystérieux, au profit du seul réel entrant dans les normes admises. Une telle attitude, aussi bien que l’inverse, pourrait d’ailleurs être taxée d’obscurantisme. Cependant, sur un terrain aussi risqué, il faut s’avancer prudemment : en définitive, la science y conserve tous ses droits et il ne sera possible de statuer qu’après de longues investigations.

Disciples opiniâtres de Descartes et d’Auguste Comte, même quand ils se prennent pour des esprits modernes, nos compatriotes n’en sont pas encore revenus, au moment où se déroule l’expérience d’Apollo 15, d’avoir lu dans la presse qu’au programme d’Apollo 14, en février dernier, il y avait des expériences de transmission télépathique entre l’espace et la terre (a).

- Quoi, la télépathie ? la parapsychologie, cette superstition ? Avons-nous entendu répéter autour de nous. Impossible ! Absurde ! Ou alors, ces Américains sont fous. cela ne tient pas debout. Un peu de bon sens, voyons ! La télépathie ! Pourquoi pas les tables tournantes ?

Faut-il croire à la télépathie ?

Dieu nous garde d’émettre un avis quelconque sur les choix des programmes Apollo. Savoir s’il y a lieu ou non de tenter des transmissions télépathiques entre l’espace et la terre ou même si la possibilité de telles transmisssions est envisageable n’est pas de notre ressort. Laissons cela aux spécialistes. Il y a des instituts de parapsychologie dans une foule d’universités allemandes, hollandaises, anglaises, américaines, russes, tchèques, sud-africaines, indiennes et autres. Dans ces instituts, des savants s’efforcent de mettre en évidence, d’étudier et de mesurer les phénomènes de télépathie, de prémonition, de vision à distance. Il y a parmi ces savants des biologistes, des psychologues, des physiciens, des mathématiciens, des hommes de toutes disciplines. Ont-ils mis quelque chose en évidence ? Ils le disent.

D’un autre côté, il y a à Bruxelles un comité dit d’« étude des phénomènes réputés paranormaux », qui s’efforce, lui, de réfuter ces phénomènes. Que réfute-t-il au juste ? On finira peut-être par le savoir, quoiqu’il ne semble pas très actif.

C’est par le jeu de la démonstration et de la réfutation que la science progresse : faisons donc confiance à ces savants bien décidés chacun pour leur part à démontrer que ce sont leurs adversaires qui se trompent, et bornons-nous, comme c’est de règle, à compter les coups.

Dans cette querelle, il y a deux aspects bien différents. D’abord, un problème de fait : quelles expériences allègue-t-on au juste pour démontrer ou réfuter la réalité de ces phénomènes ? Et ensuite, un problème de principe : supposé que ces phénomènes existent, relèvent-ils de la science ?

Faire le tour du premier problème est naturellement hors de question. Les centres de recherche dont il est question plus haut publient presque tous des périodiques et les expériences rapportées depuis des dizaines d’années se comptent par milliers. La plupart font appel aux dispositifs statistiques imaginés jadis par le Prix Nobel français Richet et développés depuis quarante ans à l’Université Duke (Caroline du Nord) par J.B. Rhine et ses élèves.

Les expériences d’Apollo 14 étaient de ce type. L’astronaute Edgard Mitchell, de l’US Navy, tirait d’une boîte, au hasard, des cartes semblables à des cartes à jouer et représentant cinq types de dessins. Il y avait en tout deux cents cartes, quarante de chaque type. Quand il avait tiré une carte, il la regardait fixement et, au même moment, quatre autres expérimentateurs restés sur terre (donc à des centaines de millions de kilomètres de là) essayaient de deviner quelle carte il était en train d’examiner. On comprend que, dans le cas où ces quatre expérimentateurs n’auraient jamais rien deviné, leurs suppositions auraient relevé du pur hasard, et donc qu’en moyenne ils auraient dû tomber juste une fois sur cinq (puisqu’il y avait cinq dessins), soit sur deux cents cartes, quarante fois en moyenne. La moyenne fut en fait de cinquante et un coups au but.
En probabilité, cet écart peut être tenu pour une fluctuation imputable au hasard. On peut calculer la probabilité d’une telle fluctuation : elle a une chance sur vingt de se produire. Il se pourrait donc que cette réussite, remarquable au premier abord, fût un coup de chance. Seulement, il est juste d’ajouter que l’expérience d’Apollo 14, sauf en ce qui concerne les distances, est d’une totale banalité. Elle a été faite et refaite sur terre des dizaines de milliers de fois par des centaines de chercheurs qui affirment avoir toujours trouvé des résultats semblables. Si c’est vrai, il ne saurait être question de hasard. Il y aurait autre chose. Il y aurait réellement transmission télépathique. Mais est-ce vrai ?

Tricheurs ou sérieux ?

Il faut examiner ici les raisons de ceux qui n’y croient pas. Elles se, résument en une seule : c’est qu’il convient de savoir douter à point. Ils ne contestent nullement que les expériences rapportées, si elles avaient été faites comme on le dit et avec les résultats que l’on dit, prouveraient la télépathie. Mais comme, selon eux, une telle démonstration bouleverserait toutes nos conceptions, il est plus simple d’admettre la tricherie des milliers de fois répétée (b). Notons toutefois que cette opinion semble en relation avec l’âge : elle n’est plus guère soutenue par les savants de moins de trente ans, surtout aux Etats-Unis. La parapsychologie a été admise l’automne dernier au sein de l’Association américaine pour l’avancement des sciences (AAAS) comme une science ordinaire, aux côtés de la physique et de la biologie (c ). En France même, une leçon donnée récemment dans une faculté parisienne par le professeur Hans Bender, directeur de l’Institut de parapsychologie de l’Université de Fribourg, a été écoutée avec un vif intérêt par les maîtres et les étudiants.

Dans le système d’Auguste Comte

Il y aurait lieu, d’ailleurs, de se demander ce que peut bien signifier l’expression « bouleverser nos conceptions » à propos d’une science délibérément expérimentale et ne proposant, jusqu’ici, que des résultats à l’exclusion de toute théorie. Ces résultats (supposés acquis) ne s’intègrent dans aucun schéma explicatif ? Et alors ? Dans quel « schéma explicatif » s’intègre la conscience, par exemple ? Certes, il n’y a pas de place pour la parapsychologie dans le système d’Auguste Comte. Mais pourquoi ne pas laisser les idées des morts dormir en paix avec les morts quand elles ont fait leur temps ? Que les savants nous disent si oui ou non la télépathie existe, comment elle opère, et si on peut la développer. On pourra alors se soucier de savoir pourquoi la fille d’Auguste Comte est muette.

Aimé MICHEL

Notes de Jean-Pierre Rospars


(*) Chronique n° 44 parue initialement dans France Catholique – N° 1285 – 30 juillet 1971.

(a) Le vol lunaire Apollo 14 eut lieu du 31 janvier au 9 février 1971. Alan B. Shepard et Edgar D. Mitchell se posèrent sur la lune avec le module Antarès tandis que Stuart A. Roosa restait en orbite lunaire à bord du module de commande. Mitchell fit cette expérience de perception extra-sensorielle pendant ses périodes de repos, en dehors du programme de la NASA. La rumeur s’en était répandue à son retour ; il la confirma dans une interview au New York Times qui parut le 22 juin 1971. Il en fit le compte rendu dans un article au Journal of Parapsychology (An E.S.P. test from Apollo 14, 35, 1971) et dans son livre Psychic Exploration : A Challenge for Science (1974).

James E. Alcock, dans son livre Parapsychologie : Science ou Magie ? (Flammarion, 1989, pp. 324 et 325), met en doute la validité des résultats obtenus. Selon lui le protocole d’émission prévu ne fut pas respecté car le lancement fut retardé de 40 minutes ; en conséquence les 4 émissions de Mitchell furent également décalées de 40 minutes, mais pas les séances de réception ; les expériences de télépathie prévues furent donc requalifiées en expériences de précognition. Le protocole de réception ne fut pas non plus respecté pour une autre raison : deux des expérimentateurs au sol tinrent 6 séances et les deux autres deux séances seulement, alors que chacun devait faire quatre séances. C’est à l’aide des seules données des deux expérimentateurs à 6 séances qu’on trouva les 51 correspondances rapportées par le New York Times, au lieu des 40 attendues par hasard. Par contre, la comparaison des 300 réceptions obtenues à peu près au moment où Mitchell se concentrait sur les cartes donna seulement 35 coïncidences, soit là encore une déviation significative par rapport au hasard, mais négative (psi missing). En tout état de cause le caractère probant d’une expérience isolée de ce genre est assez limité.

(b) Cette opinion extrémiste a été effectivement soutenue par certains critiques, notamment le psychologue anglais C.E.M. Hansel (ESP, a scientific evaluation, Charles Scribner’s sons, 1966). Toutefois, un consensus s’est dégagé entre les parapsychologues et leurs critiques pour reconnaître un autre point faible : il suffit que seules les expériences positives soient rapportées pour fausser la validité des analyses statistiques. Des expériences spécifiques furent donc conduites dans différents laboratoires et tous les résultats publiés. Ces expériences utilisaient la procédure dite Ganzfeld (ce qui signifie « champ total » en allemand) dans laquelle le sujet récepteur est confortablement assis, des demi-balles de ping-pong sur les yeux et des écouteurs émettant un bruit blanc sur les oreilles. Il est ainsi placé dans un environnement visuel et auditif pauvre et homogène qui vise à réduire le bruit de fond mental et à rendre l’esprit sensible à des influences ténues. Le sujet émetteur quant à lui, dans une pièce séparée et isolée, se concentre sur un stimulus visuel (image, diapositive ou séquence vidéo) tirée au hasard d’un vaste ensemble de stimuli semblables. Le récepteur tente de décrire le stimulus en donnant un rapport verbal continu de ses impressions ; à la fin de la session on lui présente 4 stimuli, dont l’un est la cible, en lui demandant de les classer par leur degré de similitude avec ses impressions. Une analyse globale de 28 études, incluant 835 sessions, conduites dans 10 laboratoires différents à la fin des années 70 et au début des années 80, effectuée par Charles Honorton, montra que le bon stimulus avait été choisi dans 38% des sessions, alors que le hasard seul ne laissait attendre que 25% de succès (voir la section « Psi phenomena », pp. 234-243, dans le manuel de R.L. Atkinson, R.C. Atkinson, E.E. Smith et D.J. Bem, Introduction to Psychology, 10ème édition, Harcourt Brace Jovanovich, 1990). Ce résultat est très significatif : la probabilité de son occurrence par hasard est inférieure à une chance sur un milliard. Ces expériences ont donné lieu à un débat célèbre entre l’auteur de cette analyse (Honorton) et un sceptique (Ray Hyman). Ce dernier objecta que le choix des images cibles n’était pas parfaitement aléatoire et refusa donc de voir dans ces résultats une preuve de la télépathie. Cette conclusion a été finalement rejetée par les experts qui ont commenté le débat Honorton-Hyman ; les résultats obtenus ne résulteraient ni du hasard, ni de la sélection partiale, ni d’une fuite sensorielle, ni d’un défaut de procédure aléatoire. Honorton a réalisé d’autres expériences par la suite, avec une procédure automatisée (dite « auto-Ganzfeld ») tenant compte des objections de Hyman, jusqu’à la fermeture de son laboratoire en 1989 due à un arrêt des financements. Ces expériences ont également donné des résultats positifs, publiés en 1990, que Hyman a qualifiés de « troublants ». Six autres études fondées sur l’auto-Ganzfeld, publiées entre 1993 et 1999, ont séparément abouti à des résultats supérieurs à ceux du hasard. On trouvera une bonne synthèse de ces travaux dans les chapitres 1 à 5 du livre de Dean Radin : La conscience invisible, trad. de G. Veraldi et V. Lesueur, Presse du Châtelet, Paris, 2000. Ces expériences et ces débats sont un modèle de discussion scientifique ; ils mériteraient à ce titre d’être mieux connus. Leur qualité contraste singulièrement avec la médiocrité des arguments qui s’échangent habituellement sur le sujet, tant chez les partisans de la parapsychologie que chez les sceptiques.

(c ) L’Association de Parapsychologie, créée en 1957, est affiliée à l’AAAS depuis 1969. Elle compte environ 300 membres, organise une conférence annuelle et publie cinq journaux scientifiques à comité de lecture, dont deux en Europe, voir http://www.parapsych.org/mission_statement.html. Selon Jacques Vallée (Forbidden Science Volume Two, Documatica Research, 2008, p. 389) cette admission de l’Association de Parapsychologie dans l’AAAS a été obtenue par la célèbre ethnologue Margaret Mead. Elle la lui raconta en ces termes : « Cela se passa pour des raisons irrationnelles, comme cela arrive si souvent dans les soi-disant “sciences rationnellesˮ. J’avais préparé une résolution pour leur congrès annuel dans le Texas mais le jour avant la rencontre il y eut un blizzard terrible, si bien que la plupart des membres n’arrivèrent pas. Les Texans locaux rejetèrent ma proposition. L’année suivante la rencontre se tint à Boston, parmi des intellectuels protestants. Je fis un discours passionné sur Galilée et la stupidité du pape. Ma motion en faveur de la parapsychologie fut sur-le-champ prestement approuvée ! ».

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