Chronique n° 404 parue dans F.C. – N° 2015 – 2 août 1985

ERRANCE

Après avoir chassé Dieu qui est en nous, nous l’accusons de son absence

lundi 19 septembre 2016

« Malheur au monde ! » Mais quel monde ? Est-ce à dire que le Créateur maudit sa Création ? Sûrement pas : « La femme qui enfante éprouve de l’angoisse, car son heure est venue. Mais quand l’enfant est là, elle ne se souvient plus de sa douleur, à cause de la joie qu’elle a de ce qu’un homme est né dans le monde » (Jean, 16, 21). Donc, naître dans ce monde est bon [1].

Voilà ce qui sépare le christianisme des sagesses orientales : « Naître, c’est commencer à souffrir. Vivre, c’est continuer de souffrir. Pour cesser de souffrir, il faut mourir, et ne renaître jamais » (Bouddhisme) [2].

Si vivre c’est souffrir, et si le souverain bien est de ne pas être, alors la joie de la parturiente est illusoire, ce monde est un enfer et notre foi est erronée.

Notre foi, c’est que naître est une infinie faveur, et que notre chance fut infinie quand nous fûmes, chacun à son heure, appelés à vivre sur cette planète déconcertante.

Il y a des millions de réfugiés et de persécutés, ces guerres et ces violences qui n’en finissent pas, ces désastres, ces famines. Tout cela existe, mais n’y a-t-il que cela ? Dans tous les pays avancés, la télévision est devenue notre pain quotidien. Il faudrait se demander pourquoi nos médias ont appris à ne nous montrer que ce qui nourrit notre peur animale. Les esprits forts, depuis le XVIIe siècle, se sont plus à dénoncer ce qu’ils appelaient la « manie » des chrétiens obsédés par le péché. Aux yeux de Voltaire, Pascal était un pauvre fou [3].

Les esprits forts ont pris le dessus sur les « maniaques de la peur » et que voyons-nous ? ce que nous montre obsessivement la télévision, la mort, la souffrance, le mal dans le monde, tous les jours, infatigablement. À la saine interrogation de la conscience sur son état de grâce, a succédé le vertige du vide, tempéré par rien.

Ce que nous montre la télévision existe, certes, un changement de programme ne soulagerait pas le monde de ses tourments. Ce n’est pas en oubliant le mal qu’on efface le mal. Mais ce n’est pas pour éclairer nos consciences que nous demandons qu’on nous montre du sang, des catastrophes, du sexe, car nous le demandons, les médias sont un commerce comme un autre, avec son offre et sa demande. C’est parce que le mal nous fascine, comme on dit que fait le serpent. « Demandez et l’on vous donnera » [4]. La parole sacrée détournée de son sens nous enfonce dans le dégoût de nous-mêmes, des autres, de l’univers. Après avoir chassé Dieu qui est en nous, nous l’accusons de son absence.

Je pressens une signification mystérieuse derrière ce mot « conscience » tant répété par les systèmes de la mort de Dieu, dont nous mourons. Il apparaît pour la première fois dans nos langues occidentales. Où donc ? Non pas dans Platon, ni dans aucun des sages anciens, ni dans aucun enseignement religieux ou philosophique de l’antiquité, mais dans saint Paul. Le mot existait bien avant, m’apprend un dictionnaire, par exemple dans Thucydide, mais il voulait dire « discernement du bien et du mal ». C’est avec la deuxième Épître aux Corinthiens qu’il naît, pour ainsi dire, dans nos pensées :

– 4,2 : « En publiant la vérité, nous nous recommandons à toute conscience d’homme devant Dieu. »

Un peu plus loin, 5, 11, encore plus clairement : Dieu nous connaît, et j’espère que dans vos consciences vous vous connaissez aussi. Ce mot « conscience » veut dire ici, pour la première fois, sentiment intime de nos pensées et de nos actes.

Quoi donc, est-ce possible, les hommes n’auraient pas eu conscience d’eux-mêmes avant saint Paul, alors que nous savons maintenant que même les animaux ont conscience d’eux-mêmes [5] ? Bien sûr que si. Mais la claire idée de ce qu’est la conscience de soi n’est apparue, comme le dit saint Paul, que « devant Dieu ». Il fallait à cette primordiale évidence, pour qu’elle devînt claire, la présence du témoin intérieur. Nous étions depuis toujours conscients. Mais nous n’avons compris notre infinie singularité que par la révélation de « Dieu vivant en moi », pensée bien étrangère même à Platon.

L’infinie singularité de notre « conscience devant Dieu », Dieu chassé, devient infinie solitude. C’est la solitude même de ce temps, le nôtre.

Mais nous savons, nous, qu’on ne chasse pas Dieu. « Vous connaîtrez la vérité, dit encore saint Paul, et la vérité vous rendra libres » [6]. Nous n’avons pas plus la liberté de chasser Dieu que d’anéantir sa création, « qui nous ignore », comme dit Pascal [7]. Mais nous avons la liberté de l’occulter, de ne plus le voir en nous. C’est seulement la vérité une fois découverte qui nous donne cette liberté-là.

La mort de Dieu est une invention chrétienne. Elle a été annoncée et propagée chez les chrétiens. C’est à eux que revenait, ayant découvert la conscience de soi par la présence de Dieu, d’occulter cette présence, de l’oublier, de se retrouver étranger dans le monde et d’en avoir la nausée [8]. Notre conscience absurde et nue est devenue notre obsession, celle de l’Occident, soif inassouvie, recherche désespérée.

Il appartenait aussi à l’Occident chrétien d’inventer les idéologies de remplacement, où Dieu n’est plus. Où Dieu n’est plus comme témoin intérieur, et c’est le modèle psychanalytique, où il n’est plus comme finalité de l’Histoire, et c’est le modèle marxiste [9].

Comme saint Paul, le modèle psychanalytique nous promet la délivrance : il suffit, pour abolir la douleur de la pensée, d’en exhumer la cause. La névrose se dissipe quand sa cause devient consciente. Naturellement c’est un rêve : plus vive est la conscience et plus profonde la douleur. Ma chatte souffre de sa vieillesse. Elle n’en serait guère soulagée si elle pouvait voir le terme où sa vieillesse la conduit.

Quant à la délivrance promise par Marx, elle s’appelle, dans son jargon, désaliénation. Tout homme appartient à la classe qui le domine. Quand la classe qui (dit-il) les supporte toutes se sera saisie de sa propre domination, chaque homme recouvrera son être dépossédé de lui-même. Pour que la désaliénation soit complète, il faut que le recouvrement soit total, d’où la dictature.

Nous savons ce qu’il en est de cette délivrance. Mais si tant d’hommes sont trompés par la promesse marxiste, c’est qu’elle aussi parodie la promesse chrétienne. La liberté nous est promise, une singulière liberté aux dépens d’autrui, comme si l’on promettait à l’esclave de le délivrer de son malheur en lui donnant des esclaves.

« Malheur au monde » ? En effet, le monde détourné de Dieu se condamne lui-même au malheur. Si nous ne nous reconnaissons d’autre fin que nous-mêmes, ne nous plaignons pas de notre insuffisance. De cette prison que nous avons construite, ne disons pas qu’elle est cruelle.

J’ai lu ou entendu, ces jours-ci, un propos qui d’abord ne m’a pas frappé. Un agnostique, ou je ne sais qui, disait du christianisme qu’il était la religion de la fin des religions [10]] [11]. C’est vrai ! Videz l’homme de toute foi, de toute espérance, de tout amour, abandonnez-le sur cette planète perdue, je ne vois pas ce qui le retiendra de se laisser mourir s’il ne retrouve pas ce que vous lui avez ôté.

C’est ce qui se passe sous nos yeux. C’est dans ce temps-là que nous aurons vécu, celui du doute, de la fin des croyances. La foi n’est pas croyance. Elle est le témoin intérieur retrouvé dont la présence change tout, vers qui nous conduit notre actuelle errance. Nous ne voyons pas où nous allons [12], mais quelqu’un le sait.

Aimé MICHEL

Chronique n° 404 parue dans F.C. – N° 2015 – 2 août 1985


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 19 septembre 2016


[1Aimé Michel ouvre à nouveau cette chronique par la célèbre invective de Jésus dans Matthieu 18, 7 comme il l’a déjà fait pour la chronique n° 358, La science n’efface pas le mystère – L’animal et l’homme dans un monde qui est pensée divine (09.0.3.2015). Il a souvent répété sa conviction que « naître est une infinie faveur » ; la dernière fois c’était dans la chronique n° 391, Jusqu’où sa main nous conduisit – La mort du poète Pierre Emmanuel (16.05.2016).

Rémy Chauvin note à ce propos chez les chrétiens un double courant : « Le premier nous vient sans doute de certains passages de l’Évangile où le Christ maudit le monde : à vrai dire, il s’agit du monde des méchants et des pharisiens, car il serait absurde pour le Créateur de maudire son œuvre. Plus tard, les Pères du désert, qui vivront dans les thébaïdes un ascétisme forcené, vont amplifier parfois à l’excès certaines malédictions, en les séparant du contexte. (…) Plus tard, saint Bernard fermera les yeux en passant devant un paysage ravissant, qui risque de le détourner de la contemplation de l’Unique. (…) Mais dans de nombreux passages, c’est très clairement le monde des hommes et sa vaine agitation qui se trouve visé, et non point l’œuvre de Dieu dans la nature. Cette œuvre de Dieu a toujours été célébrée par un second courant de pensée, très apparent déjà dans l’Ancien Testament. Elle est formellement déclarée bonne, avec une très grande insistance, (…) dès les premières phrases de la Genèse. (…) Cette idée que l’univers est bon, et même aussi bon qu’il peut l’être dans les circonstances où Dieu l’a voulu, sera reprise par tous les théologiens (…). Ainsi, il est non seulement beau et bon, mais encore souverainement digne d’intérêt et d’étude, puisqu’il sert à exalter la gloire divine. Évidemment ces mêmes théologiens n’oublieront jamais l’autre face, l’Autre Monde, véritable patrie de l’homme, infiniment plus belle et plus désirable que celle d’ici-bas. Démarche caractéristique du christianisme ; zone cruciale, où nous ne nous attarderons jamais assez : il retient ici des aspects contradictoires en apparence de la réalité, refuse de rejeter l’un ou l’autre, proclame entre eux l’existence d’un lien, caché provisoirement, ou dans certains cas définitivement, à notre intelligence. (…) Ainsi se trouve créée dans l’Intelligence, un problème, une tension ; c’est cette tension qui crée la science. »

J’extrais cette longue citation d’un remarquable petit livre, Dieu des savants, Dieu de l’expérience, Mame, Tours, 1958 (pp. 186 et sq.). L’auteur, biologiste connu, s’y interroge sur la souffrance, la mort, le sens de la vie et Dieu, mais en homme de science non en philosophe. « Les hommes de laboratoire, écrit-il, y reconnaîtront vite l’un des leurs, aux maîtres-mots de la tribu, à certaines façons de raisonner, et surtout à l’importance accordée à l’expérience et à la vérification des hypothèses ». Chauvin est, en effet, persuadé que la science « constitue le seul moyen dont nous disposions pour accéder au réel » et qu’« on peut l’appliquer à tout, à condition de ne pas se laisser arrêter par des préjugés et des restrictions arbitraires ». Par conséquent, on doit pouvoir vérifier par l’expérience les prétentions d’une philosophie ou d’une religion « à conduire les hommes, les équilibrer, les guider vers un bonheur d’essence supérieure ». Aussi commence-t-il par l’observation des phénomènes religieux, où l’homme de tout temps a cherché des règles de vie, avant de recourir à l’expérimentation en s’attachant en particulier à l’expérience mystique dans la religion chrétienne. Ce livre influencera la pensée d’Aimé Michel et sa méthode sera reprise un peu plus tard par Jean Fourastié et plus récemment par Dominique Laplane (bien qu’ils ne le citent pas).

[2Rémy Chauvin, dans le même livre, présente les grandes lignes du « complexe hindouiste » auquel appartient le bouddhisme. « Très vite après la période védique, écrit-il, et dès les premières Upanishads, s’explicite la conception de la roue vitale qui entraîne l’âme dans d’innombrables transmigrations, jusqu’à ce qu’elle ait épuisé le poison des actes précédents. D’ailleurs, cette vie n’est qu’illusion, l’important est d’en sortir définitivement et de se fondre dans le Soi universel, ou plutôt de se rendre compte qu’on ne faisait, qu’on n’a toujours fait qu’un avec lui. Autour de ces idées fondamentales s’élaborent diverses techniques pour parvenir à la délivrance, diverses conceptions sur la valeur des actes, de l’ascétisme, du sacrifice » (p. 164). Le monde multiple est donc Mâyâ, Illusion. Nos sentiments et notre esprit, fruits de Mâyâ, nous cachent notre nature divine. Il nous faut tarir notre désir de vivre, père de la douleur et de l’illusion. « Rien n’est plus différent de l’âme occidentale : rappelons-nous l’amour féroce de la vie à Sumer, à Babylone, en Israël, chez les Grecs. » (p. 168). Aux « stances magnifiques des Upanishads se mêle un poison subtil, qui intoxique toute motivation. Dégoût de l’univers, éloignement des actes, soif de libération de l’insupportable fardeau de la vie, n’est-ce point ce qui explique les foules hagardes de l’Inde, mourant de faim sans engager le combat contre l’âpre nature ? » (p. 195)

Rémy Chauvin n’ignore pas pour autant « la parenté étonnante des mystiques hindous et chrétiens », qu’Aldous Huxley a bien mise en valeur dans sa Perennial philosophy : « renoncement au monde, renoncement à soi-même, substitution de la volonté divine à la sienne propre ». Il attribue cette parenté à l’unité de la nature humaine. « Lorsqu’elle s’élève peu à peu vers ses plus hautes cimes, elle rencontre sans doute les mêmes obstacles et les tourne par les mêmes moyens. Le spectacle que découvre l’adepte plongé dans l’extase terminale doit être assez voisin dans tous les cas, bien que l’interprétation en diffère (assez peu) suivant la philosophie propre du temps et du lieu. » (pp. 181-182).

[3Voltaire a donné son opinion sur Pascal notamment dans la 25e de ses Lettres philosophiques, ouvrage achevé lors de son exil en Angleterre (1728-1730). À son avis, si Dieu s’impose à la raison, les religions ne sont que des fabrications humaines qui s’opposent au bonheur de l’homme sur Terre. Pascal est certes un génie mais c’est un génie dangereux parce qu’il « enseigne aux humains à se haïr eux-mêmes » et parce qu’aux yeux de Voltaire c’est un ennemi de la tolérance, un « fanatique ». Voltaire entend donc « prendre le parti de l’humanité contre ce misanthrope sublime ».

Bel exemple de dialogue de sourds, tant les perspectives propres à chaque auteur sont différentes. Voltaire, apparemment dépourvu d’angoisse métaphysique, ne pense qu’à un bonheur en ce monde alors que Pascal se place dans une perspective métaphysique. Marqué par le jansénisme, il peut apparaître pessimiste mais c’est oublier que son insistance sur le « malheur de l’homme sans Dieu » ne se comprend que par référence au bonheur ultime de l’homme avec Dieu dans l’Autre monde « véritable patrie de l’homme, infiniment plus belle et plus désirable que celle d’ici-bas » comme l’écrivait Rémy Chauvin.

Mais il est vrai qu’il y a bien eu une « obsession du péché » et des « maniaques de la peur ». Ces déviances sont bien décrites notamment par l’historien Jean Delumeau dans son livre classique La peur en Occident (Fayard, Paris, 1978). Cette tendance séculaire provient d’une insistance excessive sur un seul aspect de la réalité et de l’enseignement chrétien en omettant l’autre aspect qui l’équilibre (voir note 1). C’est ce que Voltaire n’a pas su voir, et il n’est, bien entendu, pas le seul.

[4Cette parole du Christ est rapportée non seulement dans les synoptiques (Matthieu, 7, 7 ; Luc, 11, 9) mais également dans Jean (15, 7 et 16, 23).

[5Si saint Paul est bien le premier auteur à utiliser le mot « conscience » dans son sens moderne de « sentiment intime de nos pensées et de nos actes », Aimé Michel attire l’attention sur un point important de l’histoire des idées, compte tenu de la place qu’a prise la conscience dans la réflexion scientifique et philosophique contemporaine. Je ne sais ni s’il est le premier à la faire, ni si d’autres auteurs confirment l’antériorité de Paul.

En ce qui concerne la conscience animale, on sait aujourd’hui que des individus de diverses espèces (mammifères et oiseaux) sont capables de se reconnaître dans un miroir (voir note 4 de la chronique n° 164,La matière et l’esprit – Amortissement de l’évolution anatomique et accélération de l’évolution psychique, 01.07.2013). La conscience de soi qu’ils manifestent ainsi étant une forme déjà très évoluée de conscience, elle présuppose une conscience non réflexive chez un bien plus grand nombre d’espèces. Lesquelles exactement ? Une mouche est-elle consciente ? c’est ce dont on débat.

[6Bien que cette parole soit en réalité dans Jean (8, 32), saint Paul se réfère souvent à la liberté : « là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté » (2 Corinthiens, 3, 17), « C’est pour être libres que le Christ nous a libérés » (Galates, 5, 1), etc. Voir les chroniques n° 361, Le pain et le scorpion − L’incohérence du désespoir des prophètes du chaos et de l’absurde(16.03.2015) et n° 416, Où regarder (à paraître ultérieurement).

[7« Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée devant l’éternité précédant et suivant, le petit espace que je remplis et même que je vois, abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutôt que là, car il n’y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m’y a mis ? Par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi ? » (Pascal, Pensées, fragment 64 de l’édition de Michel Le Guern, Folio classique n°4054, p. 91 ; c’est moi qui souligne).

[8Cette idée que l’athéisme n’était pensable que dans le christianisme a été notamment défendue par Marcel Gauchet dans Le désenchantement du monde (ce livre et son auteur sont présentés plus longuement en notes 10 et 11). Pour que l’athéisme puisse naître il fallait en effet que soient reconnues d’abord la liberté de conscience et l’autonomie du monde. Voici quelques citations de ce livre qui illustrent, précisent et lient entre eux ces trois éléments (c’est encore moi qui souligne) :

Par le dieu-homme, Jésus-Christ, « ce que nous recevons, c’est la pensée de Dieu en langage d’homme, et nous savons qu’elle l’excède de toutes parts –, la religion de l’Incarnation est fondamentalement une religion de l’interprétation. C’est-à-dire une religion impliquant aussi bien la détermination et l’imposition d’un dogme que la liberté des consciences. » (p. 162)

« [L]e Dieu chrétien n’est pas qu’un dieu grand (…) [c]’est avant tout un dieu autre (…). Non pas un dieu dont la puissance s’affirme à la mesure de la réduction de notre liberté, un dieu dont la plénitude propre se déploie à la mesure de l’élargissement de notre autonomie. Ce qu’on tient ici (…), c’est la condition métaphysique de possibilité de la dissolution du principe hiérarchique dont notre monde a été le théâtre. C’est en Dieu que s’est d’abord opérée la révolution de l’égalité, dans l’avènement du dieu séparé. » (pp. 163-164)

L’Église, dans son « incessante préoccupation quant à ce qu’il s’agit de faire croire (…) alimente l’exigence d’une réception et d’une quête toutes personnelles de la sagesse divine, par-dessus la transmission qu’elle prétend opérer ». Elle crée ainsi « les conditions de son propre dépassement, sous forme d’une démarche de foi indépendante d’elle. La médiation personnelle se retourne alors contre la médiation institutionnelle. (…) Ce qui n’est pas sans éclairer, peut-être, le fond de ses paradoxales facultés de résistance et d’adaptation devant la montée irrépressible de l’esprit de liberté. Elle porte en elle, à sa façon, ce qui la conteste ; elle est bâtie tout entière, en un sens, sur ce qui lui est opposé. (…) Si par un côté l’asservissement au dogme va plus loin que partout ailleurs, c’est en fonction d’une virtualité connexe plus originale encore, celle de l’autonomie des consciences. » (pp 164-165)

« Il fallait le développement de la transcendance du dieu chrétien pour que devienne concevable un monde purement matériel et parfaitement isomorphe, dégagé de toute animation spirituelle comme de toute prégnance des liens de correspondance et de dépendance des parties envers le tout, envers le principe supérieur qui, du sommet du monde, coordonne et justifie les éléments du monde. » (p. 284)

(Remarquons-le au passage : on peut dire paradoxalement que le christianisme a partie gagnée parce que certaines de ses idées maîtresses sont reprises, le plus souvent à leur insu, par ses adversaires ! En un sens les extrémistes de Daech qui ne parlent pas d’Occidentaux mais de Chrétiens, même quand ceux-ci s’affirment sans religion, sont plus lucides que nous. C’est qu’on voit mieux les choses du dehors.)

[9Aimé Michel a exprimé cette même idée à diverses reprises auparavant : d’abord en 1973, lorsqu’il écrit « Je me demande quant à moi si l’adhésion à un système irrationnel permettant d’infinies rationalisations n’est pas historiquement l’inévitable refuge de la foi après qu’on a annoncé la mort de Dieu » (chronique n° 140, Une foi de remplacement – Karl Popper et la « puissance d’explication » de la psychanalyse, 11.03.2013). Puis à nouveau en 1976 : « Le marxisme délivre l’homme moderne de la terreur du futur : un prophète lui a expliqué une fois pour toutes ce que serait ce futur, il n’a plus, comme on dit, à s’en faire. Marx a génialement laïcisé la fonction du prophète juif. Il a supprimé Dieu, mais quant au reste, rien ne le distingue de Jérémie (sauf évidemment qu’il s’est trompé !). De même, Freud a délivré l’homme moderne du mystère de l’homme : « Ah ! ce n’était que cela ! ». Je ne sais si c’est une idée originale, mais il semble que Marx et Freud sont les derniers grands hérésiarques juifs. Ils doivent tout à leur foi rejetée. » (chronique n° 247, Il n’y a pas de raccourci – Sectes et scientistes tentent de délivrer l’homme du mystère du monde, 14.09.2015). Ce passage explicite une question antérieure :

Les autres chroniques où il dénonce « les clés truquées des idéologues » Marx et Freud, à une époque où leur influence était considérable, sont très nombreuses, par exemple n° 268, Lyssenko est toujours vivant – À propos d’un livre de Pierre-Paul Grassé (08.06.2015) et n° 339, Utopiste qui veut faire mon bonheur, t’es-tu regardé dans un miroir ? − Comment l’illusion de savoir mua la philanthropie marxiste en son contraire (10.11.2014).

[10Il s’agit du philosophe Marcel Gauchet, dont le livre Le désenchantement du monde (NRF Gallimard, 1985) a connu en 1986-1987 un immense succès. Gauchet ne combat pas le christianisme, il s’en réclame. Sa thèse consiste à affirmer que, tout en se retirant, ce dernier a légué à l’homme moderne les grandes structures à travers lesquelles il se comprend, une conception du sujet, de la personne, du rapport au monde. Voir sur ce débat le numéro spécial d’Esprit : La religion sans retour ni détour, avril-mai 1986. [Note de Bertrand Méheust

[11Ce livre disponible en livre de poche (Folio essais n° 466) est aujourd’hui considéré comme un classique sur le religieux à mettre aux côtés de ceux d’Émile Durkheim (1858-1917), Rudolf Otto (1869-1937) ou Max Weber (1864-1920). Cette élogieuse réputation est parvenue tardivement jusqu’à moi, si bien que je ne l’ai lu que longtemps après sa parution. Son sous-titre « Une histoire politique de la religion » et son succès même me laissaient présager de son auteur, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, rédacteur en chef de la revue Le Débat et s’affirmant agnostique, un traitement sans doute brillant et savant qui m’informerait de l’évolution des idées contemporaines mais ne m’apprendrait pas grand-chose sur la religion chrétienne. Ma surprise fut donc grande de découvrir une étude du christianisme fondée sur une intelligence profonde de celui-ci, très éloignée des critiques superficielles et partiales, pour ne pas dire ignorantes, qu’on trouve dans tant d’autres ouvrages d’intellectuels contemporains. Au contraire, en construisant son exposé sur les tensions profondes qui sont au cœur de l’enseignement en paroles et en actes du Christ (qu’il qualifie très justement de « messie à l’envers », p. 231), Marcel Gauchet éclaire l’ossature des conceptions chrétiennes, révèle leurs multiples conséquences historiques et explique comment elles sont à l’origine du monde moderne.

« [L]a perspective adoptée, écrit-il dans la présentation de l’ouvrage, conduit à reconnaître la spécificité chrétienne comme un facteur matriciel et déterminant dans la genèse des articulations qui singularisent fondamentalement notre univers, qu’il s’agisse du rapport à la nature, des formes de la pensée, du mode de coexistence des êtres ou de l’organisation politique. Si a pu se développer un ordre des hommes à ce point en rupture avec les précédents (…), c’est dans les potentialités dynamiques exceptionnelles de l’esprit du christianisme qu’il convient d’en situer la première racine. Elles fournissent un foyer de cohérence permettant de saisir la solidarité essentielle, sur la durée, de phénomènes aussi peu évidemment liés que l’essor de la technique et la marche de la démocratie. Ainsi le christianisme aura-t-il été la religion de la sortie de la religion. » (pp. 10-11)

Bon nombre de ces conclusions m’étaient déjà familières car l’existence de tels liens ne pouvait avoir échappé à de multiples auteurs et depuis longtemps (on en trouve par exemple les linéaments dans le bref extrait de Rémy Chauvin de la note 1) mais leur présentation par Marcel Gauchet, à la fois vigoureuse et distanciée, en une fresque vaste, dense et unifiée m’a frappé. Je rangerai pour ma part ce livre auprès de certains de ceux de Claude Tresmontant (voir la chronique n° 248, Le futur de l’homme est le surnaturel – Éloge d’un philosophe atypique, Claude Tresmontant, 05.10.2015), René Girard et quelques autres, dont le point commun est de renouveler le regard sur le christianisme en cassant les idées toutes faites et les réflexes inculqués.

[12« La foi n’est pas croyance » affirme Aimé Michel, ce qu’il explicite ailleurs en ces termes : « La foi est une expérience personnelle aussi intransmissible que la grâce, bien plus primordiale que toute idée, interior intimo meo, comme dit saint Augustin. » (chronique n° 387, Le retour en force des grandes questions − Quand les physiciens relaient les philosophes, 18.01.2016). En se fondant sur la commune étymologie avec le mot « confiance », on peut ajouter que la foi du chrétien est confiance en quelqu’un (Jésus-Christ) avant d’être confiance en quelque chose (les idées, les articles du Credo par exemple).

La seconde affirmation « Nous ne voyons pas où nous allons » est un écho à la pensée de Pascal : « La fin des choses et leurs principes sont pour lui [l’homme] invinciblement cachés dans un secret impénétrable » (op. cit., fragment 185, p. 155). Ce n’est pas complètement vrai toutefois dans la mesure où le christianisme comporte un enseignement sur les fins dernières.

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