Chronique n° 246 parue dans F.C. – N° 1533 – 30 avril 1976

LES RUINES D’ATHÈNES

L’effondrement de la civilisation antique et l’irrationnel dans la Nature

lundi 7 septembre 2015

Leurs lecteurs le savent bien : si différents soient-ils de tempérament, à quelque époque qu’ils appartiennent, les hellénistes expriment presque toujours un je ne sais quoi de calmement désespéré, comme jadis les stoïciens [1]. C’est qu’entre tous les savants, eux seuls savent vraiment que l’homme peut atteindre aux plus lointains confins de sa nature, puis s’effondrer, se perdre dans le désert, boire jusqu’à la lie la coupe de l’échec et de l’humiliation, mourir, disparaître même du souvenir de ses semblables.

J’en connais quelques-uns, Français et Anglais, et ne me lasse pas de les écouter. Pour le profane, un helléniste, c’est un linguiste comme un autre. Seulement, le grec n’est pas une langue comme les autres. Il ne suffit pas de lire le grec pour comprendre Aristote, Thucydide, Héraclite, Plotin. Il faut encore hausser son esprit jusqu’à ces hommes prodigieux.

La principale différence entre la littérature grecque et toutes les autres, c’est que la grecque ne fait pas de cadeau. Les grands génies modernes, Shakespeare, Goethe, même les philosophes, Descartes ou Berkeley, parlent à l’homme moyen, qu’ils élèvent jusqu’à eux. Les Grecs, non. Ils supposent que leur interlocuteur est leur égal (ils pouvaient supposer cela). Aussi les vrais hellénistes ne sont-ils pas seulement des linguistes. Ce sont des esprits supérieurs, souvent géniaux (a).

Je crois (me contrediront-ils ?) qu’un homme qui a parcouru l’aventure grecque depuis, disons Hérodote jusqu’à Proclus et Jamblique [2], porte en lui un ressort irrémédiablement brisé : ce ressort si naturel à l’homme, semble-t-il, et si nécessaire, qui s’appelle la foi en l’avenir. On ne peut plus s’empêcher de considérer l’évolution des choses avec scepticisme et défiance quand on a une fois ressenti quels pouvaient être les espoirs légitimes d’un contemporain d’Aristote et d’Alexandre, et qu’on sait ce qu’il en advint.

Comme nous, les Grecs de cette époque avaient maîtrisé les mécanismes de la raison et de la science. Comme nous, ils en voyaient les fruits s’accumuler, éclairant progressivement la nuit de la nature. Ils commençaient à jauger le ciel et la terre. Ils prévoyaient les éclipses, non plus empiriquement, mais en claire connaissance du phénomène et de ses mesures. Bientôt Eratosthène calculerait exactement la circonférence terrestre, la distance de la lune, Strabon en déduirait l’existence de continents inconnus, prédirait la présence de terres habitables et tempérées dans l’hémisphère Sud. La médecine se dégageait de la magie. Dans tous les domaines on voyait l’homme sortir des ténèbres de l’ignorance et de l’irrationnel [3].

Était-il insensé cet homme, ce Grec, n’était-il pas au contraire raisonnable de croire que sa part divine, clairement saisie par Platon, était en train de se libérer à jamais, qu’un être nouveau prenait pour toujours à travers lui son essor vers le Vrai, le Beau, le Bien ?

Et pourtant, quelques siècles plus tard, tout cela sombrait dans le sang et l’oubli. Non pas tellement sous les coups des Barbares (qui n’auraient demandé qu’à s’éduquer) que par un mystérieux pourrissement interne, un dégoût, un rejet délibéré. Peu à peu, les hommes se mirent à préférer les sectes bizarres, les grigris, la divination, la magie ; la spéculation sur les rêves, les ésotérismes fabriqués de toutes pièces par des charlatans.

On est saisi d’effroi quand on lit l’analyse de ce changement dans les livres de Nilsson, par exemple. Mon Dieu, se dit-on, ce savant serait-il un Swift déguisé en historien ! Sous couvert de grec, ne nous raconte-t-il pas notre siècle finissant en essayant, de nous épouvanter ! Car ne sommes-nous pas en train de vivre tout cela, le désenchantement à l’égard de la science et de la raison, le « spiritual promotion business » (b), les révélations transmises par les Martiens, le fanatisme des sectes et des partis ?

Puis on regarde la date : non, Nilsson écrivait il y a quarante ans et plus, c’est bien du monde antique qu’il nous parle, non de notre temps, qu’il n’a pas connu. Ce n’est pas pour nous épouvanter qu’il décrit comme une tragédie la suite de ce que nous voyons présentement. C’est parce que cela s’est passé ainsi. Cela s’est passé ainsi la dernière fois. Si les hellénistes ont si souvent ce je ne sais quoi de désespéré, c’est qu’entre tous les savants, eux seuls trouvent à leur méditation un goût amer de déjà vu et de menaçante prémonition [4].

Dans ses Cinq étapes de la religion grecque, Gilbert Murray explique l’effondrement de l’Antiquité par ce qu’il appelle « a failure of nerve », un effondrement nerveux [5] : selon lui, l’homme antique n’a pas pu supporter l’univers glacé de la raison et de la liberté. Le christianisme est venu le sauver de ce vide, répondant à son ardent appel d’une révélation infaillible.

Mais ce que nous voyons maintenant de nos yeux nous invite à chercher ailleurs que dans cette explication réductionniste du christianisme la cause du premier naufrage de la science (c). Si la science grecque est morte, et si la nôtre, quoique progressant à une allure accélérée, a complètement trahi l’espoir idéologique mis en elle par Hegel, Renan, Auguste Comte, Stuart Mill, échouant à fonder une morale et une spiritualité, ne serait-ce pas plutôt parce que l’irrationnel existe réellement dans la nature ? Ne serait-ce pas que Hegel a formulé la plus profonde des contre-vérités philosophiques en affirmant que « tout ce qui existe est rationnel et tout ce qui est rationnel existe » ? [6]

Si l’homme antique n’a pas pu se satisfaire de la science grecque, c’est peut-être, non par suite d’un effondrement nerveux, mais bien parce que la science grecque a échoué, comme la nôtre risque encore de le faire, devant la réalité de l’irrationnel dans l’homme et dans la nature. La raison humaine n’est pas la culmination de toute pensée possible. Certaines choses existent qui la dépassent et la dépasseront à jamais, et ces choses-là nous entourent, et nous les devinons.

Je sens bien la sottise de dire cela en si peu de lignes, mais la supériorité de notre science sur celle des Anciens, c’est qu’elle a déjà su reconnaître sa place à l’irrationnel en le tournant par la statistique et la probabilité. Seule, certes, la physique a su faire sa révolution, mais il faudra bien que la biologie aussi s’y mette, et après elle la science de la pensée, qui reste à créer [7]. Ces révolutions auront lieu, si l’homme s’en laisse le temps. L’histoire ne recommence jamais exactement !

Aimé MICHEL

(a) Par exemple, pour ne citer que des morts, Wilamowitz, Nilsson, Mario Meunier [8].

(b) Selon l’expression de Suzanne Gordon dans son dernier livre (Lonely in America, Simon et Schuster édit., 1976).

(c) Murray note bien d’ailleurs que la Gnose, le Mithraïsme, le Plotinisme, les Oracles chaldaïques, d’autres sectes, exprimèrent aussi le rejet du rationalisme ancien.

Chronique n° 246 parue dans F.C. – N° 1533 – 30 avril 1976


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 7 septembre 2015


[1Sur les stoïciens et le stoïcisme, cette « philosophie pour temps de crise », voir la note 3 de la chronique n° 227, Le coq d’Asclépios – La mort devient un acte délibéré, mise en ligne le 26.01.2015.

[2Ce sont dix siècles de pensée grecque qu’Aimé Michel embrasse ici du regard. Les quelques noms qu’il indique fournissent d’utiles points de repère dans le temps et l’espace.

Hérodote (environ 484-420 av. J.-C.), le père de l’Histoire, naquit en Asie Mineure une quinzaine d’années avant Socrate et une cinquantaine d’années avant Platon (environ 428-347) ; il fit de longs séjours à Athènes au temps de Périclès au Ve siècle av. J.-C.

Huit siècles plus tard le néo-platonisme fondé par l’Égyptien Plotin (205-270 ap. J.-C.) devint le mouvement philosophique le plus important de cette période. Les néoplatoniciens tenaient Platon non pour un savant philosophe mais pour un maître inspiré dispensateur d’une sagesse éternelle. Jamblique (242-325), Syrien de langue grecque, disciple de Pythagore et de Platon, successeur de Plotin et du Phénicien Porphyre dont il fut l’élève à Rome, était un fervent adepte du paganisme en son déclin face à la montée du christianisme. Dans son Traité des mystères d’Égypte en faveur de la théurgie (des pratiques et des rites proches du spiritisme contemporain invoquant les dieux en vue d’utiliser leurs pouvoirs ou de déifier l’âme) il illustra une opinion fréquente chez les philosophes de son époque que la plus haute sagesse métaphysique et religieuse venait non de Grèce mais d’Égypte. (Il a été brièvement question de cet ouvrage dans la chronique n° 330, Marthe Robin, ou la lumière du soir – Une mystique pour une fin de siècle consciente de son infinie solitude, 31.03.2014).

Au Ve siècle, alors que l’empire romain d’Occident s’effondrait, le néoplatonicien Proclus (ou Proclos, 412-485), né à Constantinople, après des études à Alexandrie vint à Athènes. Il y fut l’élève de Plutarque et de Syrianus et y resta le reste de sa vie comme maître de l’école platonicienne. Une partie de son œuvre est perdue mais nombre de ses livres subsistent en littérature, mathématique, astronomie, physique, philosophie et métaphysique. Il s’efforça d’actualiser la pensée de Platon et de Jamblique et de proposer une synthèse rationnelle fondée sur une tradition philosophique vieille alors d’un millénaire. Le dernier maître de l’école d’Athènes, Damascius (vers 485-544), naquit peu après (ou avant) la mort de Proclus. La théologie athénienne apparaissant comme la rivale de la théologie chrétienne et ses adeptes étant suspects de magie et d’astrologie, Justinien, empereur romain d’Orient, décida de fermer l’école en 529. Le néoplatonisme perdura à Alexandrie et dans le christianisme lui-même avec l’œuvre de l’Irlandais Jean Scot Erigène (810-870).

[3Eratosthène de Cyrène (vers 275-195 av. J.-C.), contemporain d’Archimède, vécut une vingtaine d’années à Athènes où il fréquenta les platoniciens et les stoïciens. Ptolémée III Évergète l’appela à Alexandrie pour être le précepteur de son fils et le conservateur de la célèbre bibliothèque de cette ville. La plus grande partie de son œuvre diverse (philosophie, musique, astronomie, histoire…) est perdue et il ne subsiste que des fragments de son œuvre scientifique. En se fondant sur le parallélisme des rayons solaires, la rotondité de la Terre et la distance séparant deux villes situées sur le même méridien, Syène (Assouan) et Alexandrie, il mesura l’angle (7° 12’) sous lequel on voyait le Soleil de ces deux villes à la même heure et en déduisit que la circonférence terrestre était 44 000 km, fort proche de la vraie valeur (40 000 km). (Mais la postérité préféra retenir la valeur de 30 000 km calculée par un de ses successeurs et largement popularisée par Ptolémée : elle fit autorité jusqu’au XVe siècle).

Strabon né (vers 63 av. J.-C. à 25 environ) originaire d’une ville d’Asie Mineure suivit les cours de plusieurs philosophes et fit un premier séjour à Rome l’année de la mort de César (44 av. J.-C.), suivi de plusieurs autres. Il écrivit d’abord un ouvrage d’histoire, presque entièrement perdu, puis une Géographie, décrivant le monde alors connu et que Rome venait d’unifier.

[4Martin P. Nilsson analyse la conception religieuse du monde et de la vie de la première civilisation moderne dans son livre Les croyances religieuses de la Grèce antique (trad. par M. Ghyka ; Payot, Paris, 1955 ; réédition Gérard Monfort, Brionne, 1984) dont l’ampleur de vue et la clarté sont bien éloignées de la fade érudition sur les dieux et leurs cultes. Il y suit l’évolution séculaire des croyances religieuses en distinguant deux grandes crises. La première se produisit au Ve siècle avant notre ère, après la victoire des Grecs sur les Perses à Salamine et à Platées, lorsque la vieille religion succomba sous la critique rationaliste et que l’irréligion se répandit parmi les gens cultivés. La seconde crise, le retour aux croyances religieuses, commença un siècle après la conquête du monde par Alexandre le Grand (mort en 323 av. J.-C.) et ne prit vraiment fin qu’avec la victoire du christianisme. C’est cette période de cinq siècles dite hellénistique que Nilsson analyse longuement dans le 3e et dernier chapitre de son livre. Essayons de donner une idée de ses réflexions mûries par une vie consacrée à l’étude de la religion grecque (voir note 9), car même si l’histoire ne se répète pas, le fait même que l’évolution des idées et des mentalités aient de si lourdes conséquences ne peut manquer de nous interroger.

Le début de cette période coïncida avec l’abandon de la conception primitive du monde, celle d’une terre réduite à un disque plat entouré par l’Océan sous la voûte du ciel. Le monde s’agrandit, la Terre devint un globe flottant dans l’espace entourée de l’atmosphère et des sept sphères planétaires. Mais ce progrès des connaissances entraîna dans son sillage le succès d’une astrologie d’origine babylonienne avec son déterminisme et ses forces occultes que la science de l’époque, trop peu ou pas expérimentale, ne savait pas distinguer des forces naturelles (sur cette astrologie voir la chronique n° 325, Einstein, prophète de l’imprévisible – La querelle du déterminisme, 13.04.2015). Ce fut l’un des signes du fléchissement de la pensée rationnelle face aux influences orientales.

Au début de l’époque romaine la Grèce était appauvrie et dépeuplée, les Grecs s’avérèrent incapables d’analyser et de clarifier les apports étrangers comme ils l’avaient fait jusqu’alors. Des hommes nés et élevés dans l’atmosphère intellectuelle de leurs patries respectives comme Plotin, Porphyre et Jamblique (voir note 1) apportèrent des influences orientales qu’ils revêtirent de formes grecques. L’une des conséquences de la première mondialisation fut que la mentalité orientale l’emporta sur la mentalité grecque.

La science s’écroula. « Un sentiment de fatigue pesait sur le monde antique, écrit Nilsson. On était las de chercher et d’explorer, on préférait à la science une vie bien organisée et heureuse. (…) La science devint vassale de la religion. La soi-disant science de cette époque est spéculative et mystique et appelle à son secours le commerce avec le monde surnaturel et ses manifestations. Elle a toujours, comme la magie, un but pratique ; elle ne cherche plus pour l’amour de la recherche elle-même. »

« Le néo-platonisme, en essayant de défendre l’ancienne religion, se fourvoya, car il était trop “scientifique”, tout en faisant passer la science après l’illumination mystique. La religion peut être fortement influencée par la science, mais elle oublie son essence véritable lorsqu’elle essaie d’englober trop de science dans ses conceptions. Ceci fut précisément l’erreur de la religion néo-platonicienne, même si elle proclamait souvent son mépris de la science. »

Le rationalisme se mua en une foi mystique et occulte. La superstition et la sorcellerie se répandirent. Les idées mystiques se manifestèrent dans l’hermétisme, le gnosticisme, le néo-platonisme et la théurgie. On chercha à atteindre la délivrance par l’extase dont on observa les manifestations extérieures comme la lévitation. On s’initia aux Mystères (d’Isis, de Mithra, de Dionysos,…) pour « renaître à nouveau ». On convoqua les morts dans des séances spirites pour connaître l’avenir. Avec l’appui de Plutarque et de Celse, on remplit le vide entre la terre des hommes et la résidence supralunaire des dieux par une multitude de démons, bons et méchants. « Les gens cultivés recevaient les mets délicats de la théosophie, le peuple se contentait du pain quotidien de la superstition. Les états psychiques maladifs sur lesquels reposent les phénomènes susmentionnés sont contagieux, et se propagèrent donc largement. »

Le christianisme partageait la croyance aux miracles, à la sorcellerie et aux démons (parmi lesquels il plaça les dieux païen). Cependant, si les états extatiques, le don de prophétie, le don des langues, etc. jouèrent au début un rôle important dans les communautés chrétiennes, « ces phénomènes furent bientôt écartés, comme plus tard les utopies appelées chiliasme. Le christianisme métaphysique, le gnosticisme fut de même repoussé, et aussi plus tard la théologie trop spéculative d’Origène. Le résultat de tout cela fut que le christianisme représenta la réaction saine contre les illusions occultes et la nébulosité théosophique. » Il l’emporta aussi sur la théosophie hellénistique « parce que celle-ci était incompréhensible pour la majorité des individus. » Il renonça aux spéculations cosmologiques et à l’enseignement mystique de la délivrance par l’illumination (gnosis) et « remplaça cet enseignement par la confiance dans le Père céleste : “Notre Père qui êtes aux cieux.” » (Ce sont les derniers mots du livre de Nilsson).

[5« A failure of nerve » est le titre du chapitre de Cinq étapes de la religion grecque concernant l’époque hellénistique (à partir du IVe siècle av. J.-C.). Gilbert Murray (1866-1957) y explique en accord avec Nilsson que l’état d’esprit des auteurs de cette époque, lors de la quatrième des cinq étapes qu’il discerne, tant païens (par exemple Julien ou Plotin) que chrétiens (par exemple Évangiles, Apocalypse, saint Grégoire ou saint Jérôme), est fort différent de celui des grands classiques (par exemple Sophocle ou Aristote). « Il se manifeste par une tendance croissante à l’ascétisme, au mysticisme et, en quelque façon, au pessimisme ; il montre une diminution de la confiance en soi, de la joie de vivre et de la foi dans les résultats des efforts humains, un renoncement à la recherche patiente et une prière pour une révélation intégrale, une indifférence complète au bien-être de l’État, et la consécration de l’âme à Dieu. (…) Certaines émotions deviennent plus fortes, la sensibilité augmente, la joie de vivre tarit. »

[6Ce sujet de « l’irrationnel » est au cœur de la réflexion d’Aimé Michel. Comme il l’écrit quelques lignes plus bas, il y a « sottise de dire cela en si peu de lignes » et grand risque d’incompréhension. Conscient de cette difficulté il y reviendra la semaine suivante, tout aussi brièvement mais avec des exemples précis. Ces notes étant déjà bien longues je ferai de même et j’y reviendrai la semaine prochaine. En attendant, rappelons déjà qu’on peut trouver des éclaircissements à ce sujet dans la chronique n° 168, La singularité de l’homme – De Jacqueline de Romilly à l’irrationnel dans la nature (10.01.2011).

[7C’est le message central des chroniques rassemblées dans L’étoffe du monde, la première partie du recueil La clarté au cœur du labyrinthe (Aldane, Cointrin, 2008) : l’irrationnel n’est pas contraire à la science, il peut être maîtrisé. Se trouvent ainsi circonscrits les dangers liés à l’autre « irrationnel », celui des ovnis, de la parapsychologie, des mystiques. Aimé Michel jette ici les bases d’un « nouvel esprit scientifique » capable d’étendre ses investigations dans des domaines qui lui échappent en grande partie (évolution, conscience, etc.).

[8Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff (1848-1931) est un philologue allemand, professeur à l’université de Göttingen, grand spécialiste de la littérature grecque qu’il présenta dans des cours célèbres et dont il donna des éditions critiques toujours citées.

Martin P. Nilsson (1874-1967) est un philologue suédois, professeur à l’université de Lund, spécialiste de la religion grecque, hellénistique et romaine (voir http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2010/09/ex-libris-martin-p-nilsson/). Deux de ses livres ont été traduits en français : La religion populaire dans la Grèce antique (dont la version anglaise est disponible en ligne, http://www.sacred-texts.com/cla/gpr/index.htm) et Les croyances religieuses de la Grèce antique (voir la note 4). La version anglaise d’un autre de ses ouvrages, L’origine mycénienne de la mythologie grecque, est également disponible en ligne (http://www.sacred-texts.com/cla/mog/index.htm). On trouvera un résumé de sa vie et de son œuvre dans une note de Christophe Hugot (http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2010/09/ex-libris-martin-p-nilsson/) et surtout dans l’éloge funèbre prononcée par André-Jean Festugière (http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1967_num_111_3_12140). Je relève une phrase révélatrice au début de cet éloge : « Il appartenait à une famille de paysans. Un accident survenu dans son enfance le rendit infirme d’une jambe, ce qui, disait-il avec quelque regret, l’avait obligé à devenir professeur alors qu’il eût bien mieux aimé suivre la voie de ses pères » ; elle s’applique parfaitement à Aimé Michel puisque, comme il l’écrit « il a fallu le hasard d’une épidémie de poliomyélite pour me rendre impropre au travail manuel auquel j’étais normalement voué et pour m’orienter vers une carrière disons intellectuelle. » Leur origine paysanne joua un rôle déterminant dans leur œuvre, leur vision du monde et de la société (voir la chronique n° 228, Le Q.I. d’Ivan Denissovitch, 03.09.2012).

Mario Meunier (1880-1960), fils aîné d’un boulanger des Monts du Forez, apprend le latin avec le curé de son village et le grec avec les Bénédictins de Marseille. Il se fait connaître du grand public par une introduction à la mythologie classique La légende dorée des Dieux et des Héros (1924) et ses traductions des grands auteurs grecs. Admirateur de Pythagore il écrivit aussi Apollonius de Tyane ou le séjour d’un Dieu parmi les hommes (Bernard Grasset, Paris, 1936) qu’il s’attacha à réhabiliter car son image avait été « quelque peu ternie au cours de l’histoire par l’emprise croissante du Christianisme » (selon les mots de l’article « Mario Meunier » de Wikipédia). En 1929, il avait également publié Récits sacrés de l’ancien et du nouveau Testament (réédité en 1998 sous le titre Récits de la Bible par Clovis, Etampes) pour « remédier, dans la mesure du possible » à un oubli aux « regrettables et néfastes effets » : « En devenant de plus en plus ignorants des récits bibliques et évangéliques qui imprégnèrent l’âme de leurs aïeux, nos contemporains ont rompu le lien principal qui les rattachait à la foi, à la culture, à l’histoire, à l’art de l’Europe durant plus de quinze siècles. »

En cette période d’oubli officiel non seulement de la culture biblique mais aussi de l’Antiquité classique, il n’est pas inutile de relire ce qu’en disait Mario Meunier :

« Grâce à lui [son professeur de grec à Marseille], je n’ai pas connu l’ennui de feuilleter désespérément un dictionnaire. Nous lisions ensemble les auteurs grecs et, quand un mot m’arrêtait, cet admirable maître s’essayait d’abord à m’en faire deviner le sens, puis me le découvrait lui-même si ma jeune science restait à court. À chaque beau passage, à chaque image émouvante, il m’arrêtait, commentait, citait les auteurs français, jusqu’aux plus modernes, qui s’en étaient inspirés. Ainsi, je fus pénétré de 1’importance de la littérature grecque ; je sentis quelle avait été son influence sur notre culture, sur la formation de notre âme, et je compris que le maintien de cette culture était la condition du développement harmonieux de tout notre être. »

« Les lettres grecques sont les gardiennes de la civilisation. Elles sont indispensables à la haute éducation intellectuelle. Comment s’appuyer pour former une âme d’homme sur des systèmes d’éducation qui sont sans racines dans le passé et qui ne sont fondés que sur le caprice passager d’une hypothèse plus ou moins scientifique qui, comme toutes les hypothèses, ne saurait vivre longtemps. »

« Plus que tous les autres peuples, les Grecs ont su mettre du mouvement et de l’ordre dans leur pensée et, par cela même, la rendre vivante. Aussi, si l’on veut arriver à pénétrer cette pensée, c’est par la voie des lettres qu’il faut s’y engager. D’ailleurs, le latin et le grec ont, de par leur propre étude, une valeur éducative incomparable. Les habitudes de réflexion, de méthode et d’analyse auxquelles l’esprit doit se plier s’il veut saisir tout le mécanisme de ces langues, en font une des disciplines les plus robustes et les plus stimulantes de l’esprit. » (Cités dans la courte biographie de Marguerite Fournier, http://homere.iliadeodyssee.free.fr/traducteur/meunier/meunier01.htm).

Encore un mot sur son testament spirituel : « Que mes funérailles soient simples (…). Qu’une messe soit dite à Saint-Séverin (Paris) et une autre à Saint-Jean-Soleymieux, dans l’église où je fus baptisé et dans laquelle ont prié ma mère et ceux des miens disparus avant moi. Soyez sans chagrin de mon départ, j’ai fait de mon mieux et j’ai la certitude d’avoir employé ma vie au service du Divin et du Beau. Je meurs donc tranquille et reposé, et je vous confie à la grâce de Dieu. Soyez heureux. » (cité dans l’introduction des Récits de la Bible, op. cit.).

Parmi les autres hellénistes qu’Aimé Michel admire mais ne nomme pas parce qu’ils sont encore vivants en 1976 on peut citer Eric-Robertson Dodds (1893-1979 ; voir les chroniques n° 148, Janet et la découverte de la conscience – Ou comment des découvertes importantes peuvent sombrer dans l’oubli, 22.07.2013, et n° 264, Les métamorphoses du péché – De la culpabilité à la honte et de la quête du pardon à celle de l’estime publique, 04.11.2013), André-Jean Festugière (1898-1982 ; voir les chroniques n° 207, 07.07.2014, et n° 324, , De la jungle à l’amour – L’apparition de l’homme annonce la défaite finale de la loi de la jungle, 10.02.2014), Georges Dumézil (1898-1986, voir la chronique n° 227, Le coq d’Asclépios – La mort devient un acte délibéré, 26.01.2015), Jacqueline de Romilly (1913-2010, voir la chronique n° 168, La singularité de l’homme – De Jacqueline de Romilly à l’irrationnel dans la nature, 10.01.2011). De nos conversations j’avais déduit qu’il connaissait personnellement M. Meunier, G. Dumézil et J. de Romilly.

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