Chronique n° 428 parue dans France Catholique − N° 2084 − 12 décembre 1986

LE SAMIVEL DES RÊVES

Où il est aussi question de vanité triste et de Jonas dans la baleine

lundi 2 avril 2018

Si vous cherchez quoi vous offrir pour votre petit Noël, ou sinon à vous, à vos enfants, pour vous délecter hypocritement de leur cadeau pendant qu’ils feront leurs devoirs, courez à la plus proche librairie feuilleter le dernier album de Samivel, justement nommé le Samivel des Rêves. Je serais étonné que vous ne l’emportiez discrètement pour vous plonger dans le plus charmant univers inventé par un artiste vivant [1].

Parce qu’il a tout fait − des romans, des films, de graves études, des fables, tout ce qui peut sortir des mains d’un artiste universel − Samivel passe le plus souvent inaperçu de nos critiques spécialisés, réussissant le miracle de n’être connu que de ceux, heureusement très nombreux, qu’il enchante depuis plus d’un demi-siècle.

Partant de l’aquarelle, sa première vocation, qu’il domine, et de très loin, dans le monde de la haute montagne et de la féérie, il a su créer son univers particulier, fantastique, merveilleux, tendre, d’une élégance sans pareille, drôle, sachant voir toujours dans la divine création l’insondable humour de son Créateur [2]. Peint-il un poisson, un oiseau, un renard, et même un homme, il perçoit du premier coup d’œil la beauté et l’humour de Celui qui les fit, miracle dans ce siècle qui se complait à la hideur et au non-sens, qui ignore l’admiration et la bonne humeur [3].

J’ai tout retrouvé de lui dans ce Samivel des Rêves, la truculence du Moyen Âge heureux ressuscité par Régine Pernoud, la malice de La Fontaine, la beauté de la neige et celle des tropiques, la splendeur grouillante des forêts et des fonds marins, et mon prophète préféré, Jonas [4], parcourant le marché aux puces des entrailles de sa Baleine (« Centre Baleine, 1 km 650 », peut lire le perplexe naufragé du « Ville de Ninive », valise et parapluie en mains, méditant aux dangers de la Désobéissance). J’ai même découvert les images d’un album inédit qui donne l’eau à la bouche (alors, les éditeurs sont-ils aveugles ?).

La dernière Partie du livre révèle aux distraits qui ne connaissaient pas tout de l’œuvre énorme, le talent du fabuliste et du chansonnier : Trentième strophe de la Complainte de Jonas :

Lors ressortant â l’air libre
Par ce moyen naturel
(un hoquet du Monstre)
Le Prophète incomestible
D’un hoquet providentiel
Rend grâce d’abord au ciel...

Trente et unième strophe :

Sur la première guinguette
Que voit-il en lettres d’or ?
Ninive, trois kilomètres,
Hôtel Buchodonosor :
Jonas abordait au port !
 [5]

Entre temps (ou entre tant), nous aurons visité Brocéliande, l’adorable abbaye de Belledaine, ensevelie sous la neige, le Paradis des glaces polaires, et même les monstres de l’Ère Secondaire aux insondables entrailles, quelques-uns « En Rodage », d’autres mieux organisés annonçant « Hommes 60, Chevaux 20 ». Mais c’est assez commenté. Avec votre permission, je m’en vais reparcourir pour la vingtième fois l’album le plus consolant et roboratif de cette fin d’année. Bonnes fêtes en compagnie de Samivel ! (a).

Aimé MICHEL

(a) Le Samivel des Rêves, Editions Hoëbecke. Mais on trouve toujours aussi, réédités depuis des lustres « pour les enfants de 10 à 80 ans » : Goupil ; Brun l’Ours ; Les malheurs d’Ysengrin ; Bon voyage M. Dumollet : tous chez Delagrave, et, chez le Père Castor (Flammarion) : Merlin Merlot et Le Joueur de Flûte de Hamelin, et encore : Gargantua et Pantagruel, chez Delagrave.

Chronique n° 428 parue dans France Catholique − N° 2084 − 12 décembre 1986


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 2 avril 2018


[1C’est la seconde chronique où Aimé Michel présente l’œuvre de son ami Samivel. Cette fois elle lui est entièrement dédiée car il n’avait eu qu’à moitié les honneurs de la première (n° 377, Misraki–Samivel : La musique des âmes et celle des cimes), parue trois ans et demi auparavant. Nous ne sommes pas à Noël, mais peut-être pouvons-nous encore penser aux livres de Samivel comme cadeau de Pâques ? Pour autant que je puisse en juger, tous sont encore disponibles en librairie, y compris ce Samivel des rêves dont on pourra admirer l’aquarelle de la couverture en guise de mise-en-bouche (http://www.hoebeke.fr/ouvrages/228/).

[2Il est rarement question de l’humour du Créateur, même dans les présentes chroniques, sauf une allusion approbatrice ici et là, comme dans la chronique n° 415, Faber et sapiens, une pas banale histoire sur un livre de son ami et ex-patron Pierre Schaeffer : « Car Dieu plaisante dans les livres de Schaeffer, comme dans les Poèmes de Francis Jammes, par courtoisie, attentif à ne pas effaroucher notre faiblesse. » Aimé Michel était sensible à cette vision souriante de Dieu comme on peut s’en rendre compte dans sa « Prière de Jonas dans la baleine » reproduite ci-dessous à la fin de la note 5.

Lors de son discours de réception du Prix Jérusalem en 1985, Milan Kundera évoque non pas le sourire mais le rire de Dieu et y voit l’origine du roman : « Il y a un proverbe juif admirable : “L’homme pense, Dieu rit.” Inspiré par cette sentence, j’aime imaginer que François Rabelais a entendu un jour le rire de Dieu et que c’est ainsi que l’idée du premier grand roman européen est née. Il me plait de penser que l’art du roman est venu au monde comme l’écho du rire de Dieu. Mais pourquoi Dieu rit-il en regardant l’homme qui pense ? Parce que l’homme pense et la vérité lui échappe. Parce que plus les hommes pensent, plus la pensée de l’un s’éloigne de la pensée de l’autre. Enfin, parce que l’homme n’est jamais ce qu’il pense être. » (http://archipope.over-blog.com/article-21988501.html).

Bien sûr ce n’est pas que chez ces auteurs que Dieu plaisante mais dans la Bible même, ce dont on trouvera des exemples dans la note 4 ci-dessous et dans le livre de Didier Decoin, Jésus le Dieu qui riait, Le Livre de Poche, Paris, 2001. Aimé Michel m’avait d’ailleurs dit un jour que si nous étions si peu sensible à cet humour biblique, c’est que nous ne savions pas le reconnaître, entre autre parce que chaque peuple a sa forme d’humour particulière.

[3Cette remarque en passant sur « ce siècle qui se complait à la hideur et au non-sens, qui ignore l’admiration et la bonne humeur » mérite qu’on s’y arrête car c’est une caractéristique de notre temps et une des plus préoccupantes. Quelques extraits du livre célèbre de Jean Fourastié Les trente glorieuses (mais les livres célèbres sont-ils encore lus ?) peuvent aider à comprendre cet aspect de notre condition présente et sa singularité historique :

« Il suffit de parler (aujourd’hui c’est encore possible [Fourastié écrivait en 1978]) avec des personnes nées aux alentours de 1890 ou de 1900, qui ont connu, au moins dans leur enfance, les restes de l’atmosphère de la vie traditionnelle, pour mesurer la distance séparant la morosité, la grisaille de notre temps de l’ardeur, du primesaut d’antan. La France était gaie ; les Français chantaient. Pauvreté, oui ; mais entrain, faculté d’admiration et d’enthousiasme ; ardeur de vivre… De belles émissions de TV nous ont montré ces vieillards, ces personnalités. “C’était dur, mais on était content !” – “Les femmes chantaient en faisant le ménage ; les éboueurs en enlevant les ordures.” Je puis écrire que ce n’est pas une illusion tardive, une construction a posteriori. J’ai vécu, j’ai observé cette force vitale dans mon village ; on était fier de vivre, fier de tout […]. Aujourd’hui, finie la pauvreté, pléthore de biens, de services, d’informations ; frénésie de consommation et de voyage. Satiété (à seize ans, on a déjà “tout” vu). […] À ces espoirs infantiles (“Tout est possible”), à ces explosions, succèdent, en effet, des périodes qui, chez certains, vont jusqu’au désespoir. “On ne réalisera pas ses rêves. Le monde est mal fait. La vie est absurde.” […] Ce monde est incompréhensible, trop compliqué, trop immense. La France n’est qu’un bien petit peuple, divisé, pas courageux, pas sérieux… […] L’homme d’aujourd’hui, et surtout l’adolescent, se caractérise ainsi par une instabilité qui le fait passer d’espoirs vagues et indéfinis […] à la peur d’un monde immense et brutal, où n’existent que de fragiles facteurs de sécurité. Dans ses phases de dépression, l’adolescent interprète au plus mal les innombrables informations qui lui viennent de partout […]. S’il souffre, il faut qu’il se drogue ; s’il est contrarié, il violente ; s’il pense, il ressent son vide… Ainsi commence à se dessiner la physionomie mentale d’un homme riche, sans foi et sans Dieu. […] » (pp. 251-254). (Fourastié signale dans une note de bas de page que les « belles émissions TV » dont il parle sont celles de la série « Les Conteurs » d’André Voisin, probablement produite dans le cadre du Service de la Recherche de l’ORTF dirigé par Pierre Schaeffer, série dont Aimé Michel fut l’un des invités, voir http://www.ina.fr/economie-et-societe/vie-sociale/video/CPF86615558/aime-michel.fr.html).

Cette gaité, cette ardeur, cette faculté d’admiration, qui ont presque disparu de nos contrées, on peut encore la découvrir chez des jeunes de pays lointains, en Inde, à Taïwan, sans doute aussi en Chine, en Afrique et autres lieux que la morosité moderne n’a pas encore contaminés. L’expérience est revigorante mais interroge notre avenir.

Pourquoi les hommes ne sont-ils pas heureux dans le monde moderne ? La question n’est pas nouvelle assure l’anthropologue et philosophe René Girard dans son livre Mensonge romantique et vérité romanesque (Grasset, 1961, Livre de poche coll. Pluriel n° 8321, p. 138) car Stendhal se la posait déjà. En s’appuyant sur l’œuvre du grand romancier, Girard trouve l’origine du malheur d’être moderne dans ce qu’il appelle la vanité triste dont il propose l’analyse suivante :

« Les révolutionnaires croyaient détruire toute la vanité en détruisant le privilège noble. Mais il en est de la vanité comme de ces cancers inopérables qui se propagent dans tout l’organisme sous une forme aggravée lorsqu’on les croit extirpés. Qui peut-on bien imiter lorsqu’on les croit extirpés. Qui peut-on bien imiter lorsqu’on n’imite plus le “tyran” ? On se copie, désormais, les uns les autres. […] [L]a foule moderne […] n’a d’autre dieu que l’envie. » (p. 142)

« L’égalité croissante […] n’engendre pas l’harmonie, mais une concurrence toujours plus aiguë. Source de bénéfices matériels considérables, cette concurrence est une source de souffrances spirituelles plus considérables encore, car rien de matériel ne peut l’assouvir. L’égalité qui soulage la misère est bonne en soi, mais elle ne peut pas satisfaire ceux-là mêmes qui l’exigent avec le plus d’âpreté ; elle ne fait qu’exagérer leur désir. […] Il y a totalitarisme lorsqu’on parvient, de désir en désir, à la mobilisation générale et permanente de l’être au service du néant. » (pp. 160-161).

Girard développera par la suite ces idées pour en faire sa grande théorie de la violence mimétique : le désir est une maladie car on ne désire que ce que désire autrui, d’où résultent des conflits d’appropriation entre individus rivaux ou sociétés rivales. (Je passe ici sur les autres conséquences, tout passionnantes qu’elles soient, que Girard en tire sur le cycle de la violence et de la vengeance qui ne peut être brisé que par le sacrifice d’un « bouc émissaire », victime que toutes les sociétés tiennent pour coupable à l’exception du judéo-christianisme qui proclame au contraire haut et fort que la victime est en réalité innocente…)

L’intérêt de cette analyse pénétrante de René Girard n’a pas échappé à Jean Fourastié qui en a fait le commentaire suivant : « Le désir d’avoir, le plaisir d’avoir sont plus aigus à court terme, plus entraînants que le bonheur d’être ; ils engendrent cette envie indéfinie, cette recherche jamais satisfaite de satisfaction, que j’ai appelée […] à la suite de René Girard, vanité triste […]. La vanité triste dégrade le bonheur en plaisirs, désirs, distractions, frénésie… elle dégrade la charité et la fraternité, en justice, la justice, en égalité… l’espérance en attentes et revendications de court terme, incessantes et harassantes… elle détruit la foi, non seulement en Dieu, mais en la nature et en l’homme, la confiance ; elle brise la sérénité… Seule une vue surréelle de l’être et de l’avoir peut surmonter l’emprise de la vanité triste. » (Ce que je crois, Grasset, Paris, 1981, pp. 233-234).

Ces citations de Girard et de Fourastié montrent l’actualité et l’étendue du mal qu’elles décrivent, mal qui ronge nos sociétés en profondeur. Bien entendu, ces dernières commencent à voir les limites que la nature finie impose à nos envies insatiables, mais il y a loin de cette prise de conscience aux mesures concrètes destinées à en limiter les effets et plus encore au profond changement de mentalité que requiert le dépassement des frustrations qu’elle engendre. Ce changement est d’autant plus difficile à réaliser que la racine du mal se trouve dans les fondements mêmes de notre civilisation technique et scientifique avec d’une part la promesse de Descartes, en partie réalisée dans l’ordre matériel, de nous rendre « maître et possesseur de la nature », et d’autre part la métaphysique matérialiste-réductionniste élaborée par ses successeurs qui a engendré notre appauvrissement spirituel. Les défauts de ces conceptions classiques sont de plus en plus visibles mais la difficulté est de conserver ce qu’elles ont de positif sans sombrer dans le rejet indiscriminé de la technologie, de la science, et des libertés qui pointe son nez ici et là. L’un des enjeux est une écologie sans écologisme et une science sans scientisme. Peut-on vraiment penser que les désastres annoncés de la vanité triste pourront être surmontés par rien moins que l’instauration d’une nouvelle vision du monde, ouverte à ce que nous ignorons, accueillante aux idées d’irréductibilité de l’esprit, de libre-arbitre et de finalité, idées mises à mal par le matérialisme, qu’A. Michel et J. Fourastié ont promues toute leur vie, et que ce dernier qualifiait de « surréelles » en appelant de ses vœux une « religion que les prix Nobel puissent croire » ?

[4En effet, ce n’est pas la première fois qu’Aimé Michel nous parle de ce singulier prophète. En 1982, il confie : « Un de mes livres préférés dans la Bible, je veux dire un de ceux qui m’apprennent le plus à chaque relecture, est le Livre de Jonas. La prière de Jonas dans le ventre de la baleine me console et m’éclaire dans ce monde de ténèbres. » (Chronique n° 351, Les énigmes de l’homme de Néandertal : faut-il concilier tout cela avec la Bible ? – L’espèce humaine est-elle unique ?). L’année suivante, à propos d’une discussion sur les « contradictions » de la science et de la foi, il ajoute : « Prenons l’épisode le plus “réfutable” par la science, Jonas et sa baleine. (…) J’ai souvent entendu des croyants expliquer avec un peu de gêne qu’il faut prendre cette belle histoire de façon symbolique, qu’évidemment aucune baleine ne peut avaler un homme, qu’aucun homme supposé avalé ne survivrait plus d’une minute ou deux, mais que la fable comporte un enseignement, etc. On me permettra de trouver comiques ces explications et cette gêne. (…) » (Chronique n° 376, Du bon usage de la baleine – Pourquoi je prends la mystérieuse baleine de Jonas comme on la conte).

Le très court Livre de Jonas raconte avec humour l’histoire de Jonas le prophète malgré lui. Un jour Yahvé lui commande d’aller convertir Ninive, la grande ville ennemie, dont la malice est grande. Au lieu de cela Jonas prend la fuite et embarque pour un autre pays. Survient une terrible tempête envoyée par Yahvé. Effrayés les matelots cherchent le responsable et le sort désigne Jonas qui est jeté à la mer. La mer se calme aussitôt tandis que Jonas est avalé par un gros poisson où il prie trois jours durant avant d’être finalement recraché sur la terre. Yahvé s’adresse une seconde fois à Jonas qui n’a plus d’autres choix qu’avertir les Ninivites de la destruction imminente de leur ville. Contre toute attente, ceux-ci abandonnent leur mauvaise conduite et Yahvé leur accorde son pardon. Jonas est furieux car quoi de plus ridicule qu’un prophète dont la prophétie ne se réalise pas. Il réclame la mort à Yahvé et s’assoit. Yahvé fait pousser un ricin qui protège Jonas du soleil mais le lendemain il le fait sécher. Accablé de soleil, Jonas défaille et demande à nouveau la mort. Yahvé lui répond : « Tu t’affliges au sujet du ricin pour lequel tu n’as pas travaillé et que tu n’as pas fait croître, qui en une nuit a surgi et qui en une nuit a péri ; et moi, je n’aurais pas pitié de Ninive, la grande ville, dans laquelle il y a plus de cent vingt mille hommes qui ne distinguent pas leur droite de leur gauche, et une multitude d’animaux ! » Fin du récit.

Ce conte, daté dit-on du Ve siècle avant J.-C., vise à montrer que la miséricorde de Dieu s’étend non seulement aux Juifs mais à tous les peuples, y compris leurs pires ennemis (les Assyriens de Ninive, la grande puissance du temps) ; qu’elle ne se limite pas aux hommes mais s’étend aux animaux (c’est le dernier mot du récit) et aux plantes. Cet universalisme biblique est un point sensible, voir à ce propos les chroniques n° 406 et 409 sur la condition animale. Le Livre de Jonas montre aussi l’homme confronté à ses limites, à la détresse, à la mort ; Dieu lui conserve un amour inconditionnel malgré ses humeurs, ses faiblesses, ses trahisons et ses incompréhensions. Pour se départir d’une lecture superficielle de ce texte biblique et d’autres semblables (par ex. Job ou Qohelet, dont il a été question dans les chroniques n° 326 et 348) et y reconnaitre l’expression d’une pensée métaphysique originale, voir les remarques de Jean Bottéro et Claude Tresmontant dans la note 8 de la chronique n° 345. Remarquons pour finir que Jésus s’est identifié à Jonas en tant que rejeté, enfermé trois jours au tombeau et ressuscité.

Après tous ces préliminaires, voici la prière de Jonas telle qu’elle figure dans le deuxième des quatre brefs chapitres du livre (traduction du chanoine Crampon) :

Et Yahweh fit qu’il y eut un grand poisson pour engloutir Jonas ; et Jonas fut dans les entrailles du poisson trois jours et trois nuits.
Et des entrailles du poisson Jonas pria Yahweh, son Dieu.
Il dit : De la détresse où j’étais j’ai crié vers Yahweh, et il m’a répondu ; du ventre du chéol j’ai clamé ; tu as entendu ma voix.
Tu m’as jeté dans le gouffre, au cœur des mers, et l’onde m’enveloppait ; tous tes flots et toutes tes vagues ont passé sur moi.
Et moi, je disais : Je suis rejeté de tes yeux ; pourrai-je contempler encore ton saint temple ?
Les eaux m’enserraient jusqu’à la gorge, l’abîme m’environnait, l’algue encerclait ma tête.
J’étais descendu jusqu’aux racines des montagnes, la terre avec ses verrous refermés sur moi pour toujours !
Et tu as retiré ma vie de la fosse, Yahweh, mon Dieu !
Quand mon âme défaillait en moi, je me suis souvenu de Yahweh ; et ma prière est parvenue à toi, à ton saint Temple.
Ceux qui servent des vanités futiles, abandonnent celui qui les aime.
Mais moi, chantant la louange, je t’offrirai un sacrifice ; le vœu que j’ai fait, je l’accomplirai. De Yahweh vient le salut.
Yahweh parla au poisson, et celui-ci vomit Jonas sur la terre.

[5Aimé Michel apprécie d’autant plus cette complainte de Samivel qu’il a lui-même composé quelques années plus tôt un poème en prose intitulé « Prière de Jonas dans la baleine » que l’on trouvera ci-dessous (elle ne se trouve pas encore sur le site www.AimeMichel.fr). Exprimée avec cette bonne humeur teintée d’humour et d’abandon confiant qui sont l’inverse de la vanité triste, on y reconnait nombre de ses thèmes de médiation favoris, notamment ceux abordés dans les chroniques mises en ligne depuis le début de cette année. Cette prière a été publiée dans la revue Question de n° 31, juillet-août 1979, alors dirigée par Louis Pauwels, revue qui avait pris en quelque sorte la succession de la défunte revue Planète.

Encore un mot : cette prière est précédée d’un « Hymne à Zeus » composé par le philosophe Raymond Ruyer (sur celui-ci voir les chroniques n° 207, La gnose de Princeton – Vers un spiritualisme scientifique et n° 289, Le futur selon la gnose scientifique – Ces mécanismes à l’œuvre sous les yeux de tous et que nul ne veut voir, dont le propos est si bien accordée aux réflexions qui précèdent). Cet hymne commence par ces mots : « Qui que tu sois, quoi que tu sois, Zeus, Dieu, je te loue d’être impitoyable, de ne faire grâce à personne, de ne faire exception pour personne, de ne te préoccuper spécialement du salut de personne, de n’envoyer de sauveur à personne. » Et se termine ainsi : « Je te loue de m’avoir fait vivre et de me laisser vivre encore un moment avant de me laisser mourir – sans jugement dernier, sans rétribution ni punition – comme tu laisseras mourir toute l’espèce humaine, et tous les vivants. Du moins sur cette terre qui n’est pas promise à une vie éternelle, mais qui aura été une fenêtre sur l’éternité. »

L’hymne de Ruyer est suivi de la note suivante d’Aimé Michel : « J’aimerais faire de cet hymne une édition annotée, explicitant chaque mot en bas de page comme tant d’hellénistes ont fait à Cléanthe. Car chaque mot est allusion aux connaissances de notre temps, à ses ignorances, à ses interrogations. J’y soulignerais surtout la part réservée de l’espérance, qui pousse la science mais que la science tait, n’ayant d’objet que ce qui est, non ce qui sera. Le vrai prophète se garde de prophétiser, il ne laisse qu’entendre la promesse cachée. Le présent, dit Nietzsche, est lourd de l’avenir. » Surprenante note finale que je reprends à mon compte : j’aimerais moi aussi faire sur la Prière de Jonas ce qu’il aurait aimé faire sur l’Hymne à Zeus et pour les mêmes raisons, mais qu’il n’a pas fait et que je ne ferai pas non plus. Je laisserai ce soin au lecteur attentif qui pourra rattacher chaque phrase du poème qui suit à quelque chronique en commençant par celles mises en ligne ces deux ou trois derniers mois, sans oublier celles encore à venir.

Prière de Jonas dans la baleine
 
Qui que tu sois, ô Innommé, je Te loue en premier lieu de m’avoir donné la vie, à moi plutôt qu’à tant d’autres plus dignes qui ne furent et ne seront jamais.
Sois aussi remercié d’être, car si Tu n’étais pas, où en serions-nous ?
Et les théologiens, où en seraient-ils ?
Je me voulais homme, et j’en suis un.
Je me voulais sur cette terre, et j’y suis.
Je m’y voulais mortel car quel ennui quand rien n’arrive, et me voilà vieillissant.
Je m’y voulais angoissé, car quel bonheur sans angoisse ? et me voilà dans la Baleine. De tout cela, béni sois-tu.
 
En premier lieu aussi, je te rends grâce de m’avoir épargné la vision de l’Ultime Vérité, mais non son pressentiment. Car il n’est pas d’amour sans désir, et mon désir est infini.
De ce désir sans borne, je Te bénis surtout parce que tu m’as fait libre et myope, avide de choisir et de décider, mais ne voyant ni trop loin ni trop clair. Ainsi puis-je collaborer à Ta création en vagabondant après mes chimères.
Car c’est ainsi qu’avance Ton énorme machine : en poursuivant des chimères.
L’amibe rêve d’être deux amibes. Le lapin, deux lapins. L’anguille rêve du torrent quand elle est aux Sargasses et des Sargasses quand elle est au torrent. Le papillon rêve de pondre un œuf et la chenille de devenir papillon pour pondre d’autres œufs. J’admire ô Innommé, l’insondable facétie de ce tohu-bohu qui ne monte vers Toi qu’en jalonnant sa course d’ossements pétrifiés.
Il n’y avait que Toi, ô Innommé, pour inventer chose pareille et quand je pense que tu m’as donné d’y mettre mon grain de sel avant de déposer, le temps venu, mes propres ossements parmi la blanche traînée, je n’en reviens pas de Ton amour pour moi, et même je m’impatiente de ce voile derrière lequel je Te devine.
 
Ta profusion m’écrase. Que d’étoiles ! que de sauterelles ! que de baleines ! Quoique le système d’éclairage laisse à désirer ! Sois béni d’avoir choisi le hasard pour réaliser l’indicible : c’est là que je reconnais ton humour, que je ne saurais nommer autrement. Quand, en effet, je regarde jouer deux chevreaux, deux enfants, je sais que tu aimes le rire car tous les êtres en leur jeunesse rayonnent ta gloire. Ce n’est que plus tard qu’ils se bornent à n’être que ce qu’ils sont.
Or, d’où les as-tu tirés, sinon de ta douleur ?
C’est en se coupant par le milieu que l’amibe éternellement accomplit son rêve, et qu’éternellement tu enfantes dans la douleur. C’est pourquoi mon amour est infini, quoique faible et oublieux.
J’adore donc, ô Innommé, ta constance à façonner le Non-Être jusqu’au premier éclat de rire du premier enfant. Les dinosaures ne riaient guère mais il fallait qu’ils fussent pour que je sois.
 
Parfois, en pensant à ton infini labeur, je me demande si tu n’as pas voulu devenir l’un des tiens pour partager un temps leur faiblesse frivole et sujette aux songes, te reposant un temps de ta sagesse, non de ton agonie. Je T’adore donc d’avoir partagé ma détresse finale entre deux voleurs m’enseignant que même cette mort vaut d’être vécue.
 
Vers quels destins me portes-tu, ô Innommé, dans les flancs de Ta Baleine ? Toi seul le sais, qui la conduis dans les tempêtes. Béni sois-Tu de m’en cacher le terme s’il existe.
Béni sois-Tu de me cacher les mystères du temps.
Béni sois-Tu de m’avoir pris en marche dans ce coin du chaos où quatre-vingt-dix-huit pour cent d’hydrogène me montrent que tout ne fait que commencer et où mon imagination se lasse plus tôt de concevoir que la Tienne de fournir.
Béni sois-Tu enfin de ne m’avoir donné pour guide que l’amour de ce qui est, qui fait ce qui sera.
Dans cet amour obstiné qui est plus moi que moi-même, je reconnais Ton propre rêve, que Toi seul connais. Et encore, est-ce le cas ?
 
Aimé Michel

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