Chronique n° 409 – F.C. – N° 2033 – 13 décembre 1985

QUESTIONS DE BÊTES MAIS POINT BÊTES

Conscience animale 2 – La douleur des bêtes

lundi 18 décembre 2017

Ma chronique du 4 octobre sur « Ce que je voudrais dire au Grand Corbeau » [1] continue d’alimenter (merci à mes correspondants) mon courrier, et, Dieu merci, personne jusqu’ici ne m’a jeté la vieille tarte à la crème « Comment osez-vous nous faire perdre notre temps avec la douleur des bêtes, alors que le Sahel... alors que la Pologne... alors que l’Afghanistan... alors que l’avortement... »

Tant mieux ! Mais, d’un autre côté, dommage, car me voilà obligé de répondre à une lettre qu’on ne m’a pas écrite. Du moins qu’aucun lecteur de F.C. ne m’a écrite, car cette lettre, pour cette fois absente, je l’ai cent fois reçue jadis, quand je publiais dans La Vie des Bêtes et Animal Life [2]. Je la connais par cœur. Alors, allons-y ! [3]

1) « Une seule âme humaine vaut plus que toutes les bêtes de l’univers. »

Je veux bien, mais je n’en sais rien. Le Créateur de l’homme et des bêtes ne m’ayant pas fait part de Son Système de poids et mesures, je suis quand même enclin à respecter toute Sa création, à tout hasard.

2) « Dans la Genèse, il nous a été dit de régner sur tous les animaux. » [4]

Parfaitement ! De régner sur eux. Souhaitons donc de tout notre cœur que Dieu, notre Seigneur et Roi, règne sur nous avec plus de bienveillance que nous sur eux. Et, à tout hasard, si notre cœur n’éprouve aucune pitié spontanée envers le royaume qui nous fut donné dès la Genèse, demandons-nous parfois s’il nous plairait que notre Seigneur et Roi régnât sur nous comme nous sur eux.

3) « Hypocrite, n’avez-vous pas tout à l’heure mangé une côte d’agneau ? »

C’est vrai. Mais l’homme est un être historique, doté par Dieu d’une raison qui le fait évoluer. Aristote tenait l’esclavage pour un mal provisoirement inévitable, et appelait de ses vœux le jour où l’homme, par son ingéniosité, saurait se passer d’esclaves. « Hypocrite, aurait-on pu dire à saint Paul, vous prêchez l’égalité des hommes et cependant vous enjoignez à l’esclave d’obéir à son maître comme à Dieu ? »

Les siècles ont passé, et qui a aboli l’esclavage ? Les peuples chrétiens, chez qui la science née de l’esprit grec a pu créer les conditions rêvées par Aristote et Virgile (IVe Eglogue), où l’esclavage a cessé d’être un mal inévitable et s’est éteint, réalisant tant bien que mal l’égalité prêchée par saint Paul [5].

J’appelle parfois la science notre sixième Évangile [6] (le cinquième étant la Tradition), puisqu’elle étudie la Pensée Divine réalisée dans la Création. C’est une boutade : la science ne nous apprend rien sur nos devoirs. Mais elle ne cesse d’en créer de nouveaux, de mettre à l’épreuve, et parfois de faciliter notre obéissance à la loi d’amour. Il est plus facile maintenant de soulager la misère et la souffrance, ne serait-ce qu’en la découvrant. Le monde entier a frémi sous le choc des images diffusées depuis le volcan dévastateur, les secours sont venus du monde entier. Il ne tient qu’à vous de signer un chèque pour la Croix-Rouge.

Qui se soucia de Krakatoa en 1883, qui même en Europe en entendit parler ? C’était une petite île entre Java et Sumatra. Elle explosa le 27 août à 10 h 20. La détonation fut entendue jusqu’aux Indes, aux Philippines, en Australie, à 4 800 km. Quand on put l’approcher, deux mois après, la terre brûlait encore les pieds et toute trace de vie avait disparu. À Sumatra, la couche de cendres (brûlantes) atteignait un mètre.

Grâce aux Hollandais, alors voisins, on eut une étude scientifique poussée du cataclysme, mais la tragédie humaine ne peut qu’à peine être mesurée, et rétrospectivement. Les survivants des îles voisines s’étaient, entre-temps, débrouillés comme ils avaient pu. C’était il y a tout juste un siècle [7].

J’ai mangé ma côte d’agneau, mais je dis que la boucherie, ce mal « provisoirement inévitable », disparaîtra un jour comme l’esclavage. Comment ? Je ne sais. Comment eût-on expliqué aux Français de 1883 que leurs petits-enfants assisteraient dans leur salle à manger à l’éruption d’un volcan sud-américain [8] ? Que les secours du monde entier commenceraient d’affluer dès le lendemain ? Le jour viendra où l’on pourra manger de la viande sans voler l’agneau à sa mère.

Le sort des hommes est un drame peut-être plus urgent. Chaque chose en son temps. C’est pourquoi saint Paul proclama l’égalité des hommes, non leur révolte. La libération viendrait par la conjugaison de l’enseignement et du progrès qu’il ne pouvait discerner au temps où il enseignait, mais qu’il appelait.

4) « Si c’est ainsi, affreux scientiste, parlez-nous donc un peu de la vivisection ! »

Aïe ! Ici nous changeons d’interlocuteur. Dès que l’on parle de la souffrance animale, on en vient bientôt là. C’est une polémique qui ne tarira qu’avec l’expérimentation sur les animaux, et j’approuve qu’il en soit ainsi et qu’il existe des « anti-vivisectionnistes » vigilants. Ils forment et entretiennent une conscience indispensable [9]. Leurs arguments sont forts dès que l’on admet la réalité de la douleur animale, et surtout à l’encontre des expériences qui étudient précisément la douleur : si l’animal souffre comme l’homme, pourquoi interdire l’expérimentation sur l’homme ? Pourquoi condamner les médecins nazis ?

Il est bon que ces questions soient posées, même si elles sont actuellement insolubles. Mais il ne faut pas, à l’excès, traiter les expérimentateurs comme s’ils n’avaient pas leur propre conscience.

Des expériences atroces comme celles de Pavlov sur ses chiens ne sont plus possibles maintenant. La loi, en Occident du moins, les interdit. Il faut que la loi soit observée, mais la loi ne fait qu’officialiser le consentement public. On le voit bien, hélas, avec l’avortement [10]. Il ne sert à rien de persécuter des savants aussi conscients que quiconque de ce qui n’est pas tolérable. Cela dit, je n’ajouterai pas un mot sur ce sujet, considérant, non sans douleur, qu’il faut d’abord supprimer l’expérimentation sur l’homme telle qu’on la pratique notamment dans les hôpitaux « psychiatriques » de l’URSS [11].

5) Si l’on va au fond de ces problèmes, on n’en trouve toujours finalement qu’un seul : qu’est-ce qui est « provisoirement inévitable » ? Il s’agit d’une idée malheureusement impossible à définir convenablement.

On m’a conté l’histoire d’un couple d’instituteurs à la conscience si vive qu’après avoir milité contre l’expérimentation animale, ils devinrent végétariens. Très bien ! Puis ils lurent que les plantes aussi souffrent (c’est une hypothèse soutenue par de curieuses expériences difficiles à juger). Après de longs tourments, jugeant que toute vie était criminelle, ils se suicidèrent. Ils avaient poussé à sa limite une certaine logique.

Nous savons, nous, que la souffrance n’est pas tellement négative qu’un Dieu n’ait voulut mourir sur la Croix. C’est une leçon sur un sujet qui dépasse la raison : « Je ne peux pas te l’expliquer : alors je te donne mon exemple. » N’oublions pas non plus que ce sacrifice divin fut précédé par l’interdiction du sacrifice animal : « Je suis l’Agneau qui ôte les péchés du monde. » L’Agneau… [12]

Aimé MICHEL

P.-S. – Merci à ceux qui m’ont écrit sur ce sujet, et que ceux qui n’ont pas reçu de réponse veuillent bien la trouver ici, avec mes excuses.

Chronique n° 409 – F.C. – N° 2033 – 13 décembre 1985


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 18 décembre 2017


[1Il s’agit de la chronique n° 406, Ce que je voudrais dire au grand corbeau – Conscience animale 1, mise en ligne la semaine dernière. Il y est question des sentiments que les bêtes partagent avec nous (amour, honte, fidélité, loyauté, douleur morale), tel l’amour de l’agneau pour sa mère qui est, certes, psychologiquement différent du nôtre, mais dont les manifestations physiologiques mesurables sont identiques « sous le rapport de la douleur et de l’intensité ». L’homme n’est même pas le seul être qui sait qu’il sait : les primates, les dauphins, les éléphants, les corvidés semblent bien avoir eux aussi cette capacité puisque certains individus de ces espèces parviennent à se reconnaître dans un miroir. On commence donc à reconnaitre chez l’animal certaines modalités de la conscience qu’on distingue chez l’homme comme la « simple » conscience et la conscience de soi.

Cette réflexion scientifique et philosophique se poursuit ici par un examen des conséquences éthiques et théologiques qui découlent d’une reconnaissance de la conscience animale. Cette seconde chronique, inséparable de la première, prend la forme d’une réponse en cinq points à des objections toujours aussi répandues. Plusieurs des thèmes favoris de l’auteur (l’ignorance présente, les limitations de la raison, l’évolution passée et à venir, l’irréductibilité de la conscience, etc.) s’entrecroisent et viennent, non pas résoudre, mais poser et densifier la question du statut de l’animal, de sa place dans un univers providentiel. L’ensemble est un condensé de sa pensée qu’une seule lecture ne saurait épuiser.

[2On trouve sur le site http://www.aime-michel.fr/ quelques-uns de ses articles sur la vie animale parus dans La Vie des Bêtes, Découvrir les animaux et Atlas. Dans une brève notice biographique manuscrite datant de 1971 ou 1972, Aimé Michel mentionne être l’auteur d’« une centaine d’articles dans la Vie des Bêtes et Animal Life ».

[3La dimension théologique de la question animale est traitée de manière convergente par de nombreux auteurs qui a des degrés divers déplorent la pauvreté de la réflexion à ce sujet. L’écrivain et apologiste C.S. Lewis dans l’avant-dernier chapitre intitulé « Souffrance animale » de son livre sur Le problème de la souffrance reconnait à la fois l’importance du problème (« tout ce qui donne des raisons plausibles de mettre en doute la bonté de Dieu est vraiment important ») et le fait que la Révélation en dise peu à leur sujet si bien que « nous ne savons ni pourquoi ils ont été créés, ni ce qu’ils sont, et tout ce que nous disons à leur sujet est spéculatif ». Dans la vision cosmologique qu’il suggère, l’homme garde une place centrale : « les bêtes ne sont pas coordonnées à l’homme mais lui sont subordonnées, et leur destinée est de part en part reliée à lui » ; leur immortalité fait partie du nouveau ciel et de la nouvelle terre, en lien organique avec le processus de la chute et de la rédemption du monde, « car si la cosmologie chrétienne est vraie en quelque sens que ce soit (je ne dis pas en un sens littéral), alors tout ce qui existe sur notre planète est lié à l’homme ». Jean Guitton confirme la pauvreté de la réflexion sur les animaux dans une conférence présentée au colloque « Droits de l’animal et pensée chrétienne » en octobre 1986 : « ... La théologie de l’animal n’a pas été faite, regrette-t-il, elle n’est même pas commencée ; ce sera la tâche des Chrétiens du XXIe siècle... » (Pour quelques indications sur Lewis on se reportera aux chroniques n° 24, 358 et 401, et sur Guitton, à la chronique n° 296). Parmi les ouvrages entièrement consacrés à ce sujet, je n’en mentionnerai que trois qui se complètent mutuellement.

Le premier et le plus ancien, L’animal, l’homme et Dieu (Cerf, Paris, 1978) de Michel Damien, a bien vieilli car il pose le problème dans toute l’ampleur qu’on lui reconnait aujourd’hui et je le recommanderai volontiers à qui souhaite une initiation rapide et passionnée à l’« écologie biblique ». L’Église, remarque l’auteur, n’a pas imposé d’obligations de foi au sujet des bêtes, laissant ainsi le champ libre à ceux qui pensent que « les animaux ne sont que de la viande ou des instruments de travail ou de distraction ». Il s’interroge sur ce silence, cet oubli : « Pourquoi la religion d’amour fondée par le Christ a-t-elle méprisé les bêtes ? Ce refus de la nature a eu des conséquences catastrophiques en forgeant des mentalités inadaptées aux problèmes de notre temps. Nous détruisons la nature et ne savons comment assurer la survie des générations futures. » Il soutient, exemples à l’appui, que la Bible « proclame la valeur des animaux et des plantes plus qu’aucun défenseur de la nature ne l’a jamais fait » mais que les théologiens ne l’ont pas compris. Les mêmes qui jugeaient la femme inférieure à l’homme « ordonnée seulement à engendrer et remplacée avantageusement par l’homme pour toute autre chose » ne laissaient « aucune chance aux animaux d’être mieux considérés ». « Le sens des relations entre homme et femme étant perdu, celui entre l’humanité et l’univers ne pouvait guère être trouvé » (p. 101). « Des penseurs religieux ont cru exalter avec plus de force la transcendance divine en dévalorisant la nature et en se désolidarisant d’elle. Ils ont construit des systèmes excluant toute vie non humaine. Ils n’ont pas pu échapper à l’impasse où ils s’engouffraient : ils n’ont pu éviter de définir les fins dernières de l’animal dans les termes exacts où le matérialisme définit le destin de l’homme. Une partie de la pensée de ces chrétiens était athée. Les bêtes leur apparurent à la lettre comme des humains mutilés de l’éternité, des caricatures d’hommes sans âme ni avenir ». (p. 112). Le ton, on le voit, est très critique. Michel Damien avait proposé à Aimé Michel, dont il était l’ami et dont il partageait les vues, d’en écrire la préface, ce qu’il fit. Mais, sans doute en raison de sa vigueur à dénoncer l’aveuglement des théologiens, cette préface fut refusée par l’éditeur. (On pourra se faire une idée du peu d’estime d’A. Michel pour certains théologiens et de son ironie mordante à leur sujet dans la chronique n° 87, L’énigme du deuxième cadavre).

Les racines scripturaires et le développement de la théologie de l’animal sont présentés par Andrew Linzey, prêtre anglican et professeur de théologie à Oxford aux solides attaches universitaires, dans plusieurs ouvrages très engagés en faveur des droits des animaux dont Théologie animale (SCM, Londres, 1994 ; traduction française, éd. One Voice, Strasbourg, 2009). Il y a bien des points d’accord entre la pensée d’A. Michel et celle d’A. Linzey comme on pourra en juger par les extraits du livre Évangile animal (1998) de ce dernier reproduits sur le site http://www.cahiers-antispecistes.org/evangile-animal/. J’en donne un exemple dans la note suivante.

L’ambition de l’historien lyonnais Éric Baratay dans son livre L’Église et l’animal – France, XVIIe-XXe siècle (Cerf, Paris, 1996) est tout autre : non pas faire œuvre de théologien mais replacer le sujet dans son contexte historique de long terme en analysant les nombreux écrits des clercs (catéchismes, ouvrages édifiants, textes doctrinaux, etc.), sans négliger l’iconographie des églises et des ouvrages religieux. Son article « Le Christianisme et l’Animal : Une histoire difficile » (Ecozona, 2 : 120-138, 2011 ; https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00659716), dont j’ai déjà parlé à propos de la chronique n° 406, donne une version résumée de sa démarche et de ses résultats. Il montre qu’il faut « se garder de croire en l’existence d’une, et une seule, position chrétienne, inhérente au christianisme, et d’une représentation consubstantielle à l’Occident par son intermédiaire ». En réalité « la relation du christianisme à l’animal est une construction temporelle, d’ordre social et culturel » qui présente une dynamique historique complexe. « Du fait du caractère elliptique ou symbolique ou allégorique de l’Ancien Testament, et de la brièveté du Nouveau, le discours chrétien (précisément des clercs) sur l’animal est construit par l’adjonction de divers héritages permettant d’interpréter ou de compléter les Livres », notamment le néoplatonisme et autres philosophies issues d’une civilisation hellénistique « inégalitaire et ethnocentrique ». Selon ce discours, l’animal a une âme mais matérielle, contrairement à celle de l’homme. L’anthropocentrisme l’emporte alors que « l’importance des versets favorables aux animaux dans l’Ancien Testament aurait pu permettre le développement d’une autre conception, celle de François d’Assise ». Au XIIIe siècle Thomas d’Aquin tente de concilier la foi avec l’aristotélisme et opère une distinction tranchée entre l’homme et l’animal, attribuant la raison à l’un et l’instinct à l’autre. « On n’a pas assez réfléchi, remarque E. Baratay, sur l’influence qu’a pu avoir la représentation du paradis dans l’imaginaire collectif, car ce monde sans bêtes a été proposé, des générations durant, comme l’archétype d’un habitat qui serait enfin celui de l’homme, de lui seul. »

Ces observations conduisent E. Baratay à conclure que « le christianisme ne pense l’homme que par la dévalorisation de l’animal ». Les théologiens conservent cette conception jusqu’à nos jours, ce qui explique « leurs réticences envers les mouvements contemporains de protection qui sont, dans l’ensemble, favorables à l’idée d’une âme spirituelle et d’une survie des bêtes » et leurs dénonciations de l’amour pour l’animal. Aussi bien « le franciscanisme a toujours été admis et revendiqué par l’Église tout en étant marginalisé ». Mais à partir de la fin du XIXe une autre conception émerge qui prône le respect de l’animal en tant que « créature vivante, sensible, intelligente et souffrante », voire pourvue d’une âme spirituelle. Si ce mouvement, « poussé par les transformations sociales, à condition qu’elles persistent, » se poursuivait, le catholicisme connaitrait « une inflexion majeure dans son histoire ».

Du même auteur je recommande vivement l’article « Comment analyser les récits de souffrance animale ? Pour une lecture pluridisciplinaire à propos de la première guerre mondiale » (https://sites.google.com/site/ericbaratay/publications). Il cite et analyse finement un texte émouvant d’Erich Maria Remarque dans À l’Ouest, rien de nouveau qui illustre à la fois la présente chronique et témoigne de ces expériences élémentaires de l’humanité dont parlait André Varagnac que nous ne connaissons plus (voir la chronique n° 423, Minuit à Pékin – Du passé qu’on oublie au futur qu’on ne peut concevoir).

[4Cette injonction de « régner sur les animaux », qui a été l’objet de tant d’interprétations abusives, se trouve dans le premier récit de la création (Genèse, 1, 28) : « Dieu leur dit : “Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre et soumettez-la, et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre” ». Elle ne doit pas être séparée du verset (2, 15) du second récit de la création : « Yahweh Dieu prit l’homme et le plaça dans le jardin d’Eden pour le cultiver et pour le garder. »

En accord avec Aimé Michel, Andrew Linzey commente au chapitre 9 de son Évangile animal : « Les humains sont faits à l’image de Dieu et sont chargés de dominer (1, 26-28). Cependant, la domination ne signifie pas la tyrannie mais la responsabilité. Enfin, les humains reçoivent, comme les animaux, l’injonction d’être végétariens, de vivre sans violence (1, 29-30). Pour cette raison, Dieu “vit tout ce qu’il avait fait et voici, cela était très bon” (1, 31). » Puis Linzey ajoute, en opérant un retournement du temps d’esprit très michelien : « Il se pourrait que le chapitre 1 de la Genèse ne soit pas tant une description de ce qui a été, que de ce qui est encore à venir » avant de conclure « Voilà ce qu’est, selon moi, notre rêve ».

[5Virgile dans sa IVe Églogue (voir la note 12 de la chronique n° 406, mise en ligne la semaine dernière) dépeint un Âge d’or où la disparition de l’esclavage n’est pas mentionnée explicitement. Les textes d’Aristote et de saint Paul sur l’esclavage sont plus directs mais pas encore dépourvus d’ambiguïtés parce qu’en leurs temps l’esclavage paraissait inéluctable.

La position d’Aristote à ce sujet est exposée au début du premier livre de la Politique (http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/Aristote/tablepolitique.htm). Dans son article « Aristote et l’esclavage » (http://bcs.fltr.ucl.ac.be/FE/13/esclavage.htm), Marie-Paule Loicq-Berger de l’université de Liège remarque qu’il s’agit de la seule réflexion systématique que l’Antiquité ait laissée sur cette institution nécessaire à son économie, mais que ce n’est pas un exposé logique et cohérent, d’où des difficultés d’interprétation. Le texte commence par poser que les hommes sont inégaux ; les uns sont destinés à commander et les autres à obéir, mais les deux catégories sont liées par un même intérêt. L’esclavage est donc naturel, juste et bénéfique. Toutefois, il faut distinguer l’esclavage naturel et l’esclavage conventionnel (celui des prises de guerre qui appartiennent au vainqueur selon la coutume antique) : la légitimité de ce dernier n’est pas fondée. En outre « Après Platon et avant Épicure, Aristote lui-même, dans un testament dont l’authenticité est aujourd’hui universellement admise, affranchit plusieurs esclaves des deux sexes : attentif à tous et à chacun, le Maître assure l’avenir matériel et moral de la maisonnée servile non moins que celui de sa propre famille. » M.-P. Loicq-Berger tente de résoudre ces contradictions en suggérant que « là où le philosophe tâtonne, l’homme Aristote n’hésite pas, dans la réalité vécue, à régler la question tout autrement que ne l’avait fait le théoricien : avec le cœur. »

On ne trouve dans les lettres de Paul aucune remise en cause de l’esclavage en tant qu’institution, ainsi quand il écrit « Esclaves, obéissez en tout à vos maîtres d’ici-bas (…) Quoi que vous fassiez, travaillez de toute votre âme, comme pour le Seigneur et non pour des hommes. (…) Maîtres, traitez vos esclaves avec justice et équité ; vous savez que, vous aussi, vous avez un Maître au ciel » (Colossiens, 3, 22-23 ; 4, 1). Par contre, en rupture avec Aristote, l’inégalité entre les êtres humains est fermement abolie ; Paul y insiste de nombreuses fois : « Vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. Il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme. » (Galates, 3, 27-28). « Aussi bien est-ce en un seul Esprit que nous tous avons été baptisés pour ne former qu’un seul corps. Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres, et tous nous avons été abreuvés d’un seul Esprit » (1 Co 12, 13). « Là il n’est plus question de Grec ou de Juif, de circoncision ou d’incirconcision, de barbare, de Scythe, d’esclave, d’homme libre ; il n’y a que le Christ qui est tout et en tout » (Col 3, 11).

Comment Paul articule-t-il la théorie et la pratique ? Sa courte Lettre à Philémon témoigne de son attitude concrète. Onésime, un esclave de Philémon s’est enfui (pour des raisons qui ne sont pas précisées), a rencontré Paul alors en captivité (ou plutôt en résidence surveillée) et s’est converti auprès de lui. Paul renvoie alors l’esclave à son maître avec ces mots :

« Je te le renvoie, lui qui est comme mon cœur. (…) S’il a été éloigné de toi pendant quelque temps, c’est peut-être pour que tu le retrouves définitivement, non plus comme un esclave, mais, mieux qu’un esclave, comme un frère bien-aimé (…). Si donc tu estimes que je suis en communion avec toi, accueille-le comme si c’était moi. S’il t’a fait du tort ou s’il te doit quelque chose, mets cela sur mon compte. Moi, Paul, j’écris ces mots de ma propre main : c’est moi qui te rembourserai. (…) Confiant dans ton obéissance, je t’écris en sachant que tu feras plus encore que je ne dis. »

Paul réclame plus que l’indulgence de Philémon envers Onésime, peut-être même son affranchissement, mais ce n’est pas certain parce que si Paul avait jugé l’esclavage contraire à la foi chrétienne il l’aurait dit et redit. À ses yeux, le seul véritable esclavage est celui du péché. Le sens de son enseignement est souligné par André-Jean Festugière (L’enfant d’Agrigente, Cerf, Paris, 1941) : « Ayant rapporté le massacre de tous les serviteurs d’une maison, Tacite ajoute : vile damnum (dommage de nulle valeur). À ces déshérités la Bonne Nouvelle donnait tout : le sens de leur dignité, de leur personne humaine. Un Dieu les avait aimés, il était mort pour eux. Il leur assurait, dans son royaume, la meilleure place. Le patricien n’avait ici nul avantage. » (pp. 104-105). La transformation des esprits envers les esclaves a précédé et rendu possible leur libération physique.

[6C’était également l’avis de Jean Fourastié : « À l’heure actuelle, la Révélation se poursuit sous la forme de la science expérimentale. » (J. Fourastié et R. Laurentin : L’Église a-t-elle trahi ?, Beauchesne, Paris, 1974, p. 106).

[7Le Krakatoa situé entre les deux grandes îles de Java et de Sumatra en Indonésie fait partie de la ceinture de feu du Pacifique. L’éruption de cette île volcanique inhabitée commence en mai 1883 et s’achève le 27 août par plusieurs énormes explosions. L’onde de choc de la dernière déchire les tympans des marins dans le détroit de la Sonde et est entendue à Perth en Australie à 3200 km et au milieu de l’océan indien à 4800 km. Un tsunami d’une quarantaine de mètres de haut déferle sur l’île de Sebesi, distante de 13 km, dont les 3000 habitants sont tous tués, puis ravage les côtes de Java et Sumatra. Les autorités néerlandaises évaluent à une trentaine de milliers le nombre des victimes mais selon une autre estimation ce nombre pourrait être quatre fois plus grand. De hautes vagues sont observées jusque dans la Manche. L’année suivante les températures mondiales baissent de 1,2 °C. Depuis 1927 un nouveau volcan émerge progressivement dans la caldeira créée en 1883. Il atteint aujourd’hui plus de 300 m de haut avec un dôme de lave épaisse d’une centaine de mètres qui fait craindre une explosion violente dans un futur indéterminé. Comme la population de l’Indonésie n’était que d’une quarantaine de millions d’habitants en 1900 mais atteint aujourd’hui les 270 millions, on imagine ce que sera le nombre des victimes. On estime d’ailleurs que la menace des volcans est supérieure à celle des astéroïdes.

[8Le 15 novembre 1985, le Nevado del Ruiz, volcan colombien de 5390 m entre en éruption faisant fondre une partie de la glace et de la neige qui couvre ses flancs. Un torrent de boue et de cendres dévale vers la ville d’Armero à 40 km de là et l’atteint deux heures plus tard à 23h30 faisant déborder la rivière qui longe la ville. Presque toutes les habitations sont détruites et une vingtaine de milliers de personnes y trouvent la mort. La tragédie, pourtant annoncée par les scientifiques, ne fut pas évitée pour des raisons multiples : mauvais état du téléphone, informations erronées, carences des autorités, dans un pays en voie de développement préoccupé par la guérilla (une centaine de morts au Palais de Justice de Bogota la semaine précédente).

[9La vivisection a fait l’objet d’une étude historique par Jean-Yves Bory (La douleur des bêtes. La polémique sur la vivisection au XIXe siècle en France, Presses Universitaires de Rennes, 2013). Elle est pratiquée comme une partie de la dissection bien avant qu’on ne la nomme (le mot est apparu en 1820). Elle se répand en France plus qu’ailleurs avec le développement de la méthode expérimentale en biologie : les écoles vétérinaires et les chirurgiens y ont recours pour apprendre à opérer avec sang-froid et les physiologistes pour comprendre les fonctions du corps. À l’époque, la physiologie française est la première au monde ; des savants éminents comme François Magendie (1783-1855) ou Claude Bernard (1813-1878) s’y illustrent qui font grand usage de la vivisection.

Un témoin de l’époque, ancien élève de l’école vétérinaire de Maisons-Alfort, décrit les exercices qui se pratiquent alors sur de vieux chevaux, dans la cour de l’école, deux fois par semaine durant les mois d’été : « Une grande cour où une soixantaine d’élèves dans un costume étrange, les habits souillés de sang et de boue, les bras nus et ensanglantés, luttent avec sept ou huit malheureux chevaux… Depuis cinq heures du matin, les opérations succèdent aux opérations, les tortures aux tortures… D’abord la victime se révolte : ce sont des hennissements de désespoir auxquels se mêlent les cris de colère des opérateurs… puis le sang coule ; le fer, le feu font justice des forces du condamné… Alors il ne lutte plus… Mais, et je l’ai vu lorsque le cheval est vigoureux… l’animal délivré de ses liens a pu se relever et faire quelques pas, marchant sur sa chair (car on a arraché la corne des pieds)… » (C. Aubrion, Bull. SPA, XIV, 226-227, 1868).

On comprend qu’une telle méthode engendre des contestations de plus en plus nombreuses à mesure que son usage s’étend et atteint son apogée dans les années 1860-1880. Les unes viennent du monde scientifique et mettent en doute la valeur scientifique des résultats qu’elle permet d’obtenir. Les autres viennent du public avec le mouvement de protection de l’animal ; né en Angleterre avec la RSCPA en 1824 à l’initiative des protestants évangélistes (voir aussi la note 2 de la chronique n° 406), il se propage en Prusse, en France (création de la SPA en 1845) et dans le monde. Comme la SPA ne condamne pas la vivisection mais uniquement son abus, la RSCPA (société royale pour la prévention de la cruauté envers les animaux) interpelle les pouvoirs publics français en 1863. Mais les débats sont étouffés par l’Académie de médecine en raison du « messianisme rationaliste » de l’époque et du statut d’« esclave » des animaux. En 1880, le débat rebondit avec la création de la ligue antivivisection qui tient la vivisection pour un viol. Des femmes à la forte personnalité (Anna Kingsford, Marie Huot,…) inspirées par la Société Théosophique de Mme Blavatsky y jouent un rôle majeur. Cette fois encore l’autorité scientifique l’emporte puis cesse de répondre aux critiques tandis que le mouvement antivivisectionniste s’essouffle et disparait. Il renait en 1900, mais la guerre survient qui met un terme provisoire aux débats…

Cette étude de J.-Y. Bory est inspirée par les travaux de Bruno Latour qui entend traiter les deux camps opposés des controverses de manière symétrique, sans tenir les uns pour rationnels et intelligents et les autres pour irrationnels et obscurantistes. L’auteur y est parvenu dans une large mesure même s’il n’évite pas toujours l’écueil d’un procès à charge et d’une minimisation des acquis scientifiques. L’auteur est conscient de la difficulté : il remarque que « la vivisection s’est développée “pour la science” » et « la contestation (…) “contre la science” », et il s’interroge sur cette dernière : « comment se fait-il qu’elle ne fut pas “pour les animaux” ? » Il admet son « parti pris favorable aux antivivisectionnistes » parce qu’une neutralité sur un tel sujet est, à son avis, impossible (pp. 20-21). On retrouve cette même difficulté de nos jours, ce même risque de dérive antiscience, avec les controverses sur l’expérimentation animale, l’élevage industriel, la libération animale et, de manière plus générale, l’écologie et la protection de la nature, qui sont le prolongement des controverses du XIXe siècle sur la vivisection.

[10Sur l’avortement, voir la chronique n° 190, Avortement et biologie – Les effrayantes perspectives ouvertes par les progrès de la biologie.

[11Les hôpitaux psychiatriques ont servi en URSS à « traiter » les dissidents politiques et les non conformistes. Le sujet est évoqué dans la chronique n° 299, C’est la faute à Rousseau ! – L’influence des mass media n’appartient à personne.

[12Aimé Michel transpose la parole de Jean-Baptiste selon Jean (1, 29) : « il voit Jésus venir à lui et il dit : “Voici l’Agneau de Dieu, celui qui ôte le péché du monde” ». Les commentateurs évoquent à ce propos l’agneau pascal, qui, immolé pour la première fois lors des plaies d’Égypte (Exode 12, 3-11), a permis la délivrance du peuple juif ; il ne faut en briser aucun os (Exode 12, 46). Jean (19, 36) y fait clairement allusion dans son récit de la Passion « cela est arrivé pour que s’accomplît l’Écriture : Aucun de ses os ne sera brisé ». Les commentateurs évoquent également le serviteur souffrant d’Isaïe : « Maltraité il s’inclinait et n’ouvrait pas la bouche ; tel l’agneau conduit à la boucherie » (Isaïe, 53, 7).

Cette comparaison du Christ à un animal humble et sans défense a été bien mise en valeur par le futur cardinal Newman dans le sermon du Vendredi Saint prêché en 1842 à l’Université d’Oxford : « Pensez (…) à vos sentiments relatifs à la cruauté infligée aux bêtes et vous allez ressentir ce que l’histoire de la Croix et de la Passion du Christ aurait dû éveiller en nous ». (John Henry Newman, Douze Sermons sur le Christ, Seuil, Paris, 1995, pp. 148-150. Newman a été béatifié en 2010 par Benoît XVI).

Lors de sa conférence d’octobre 1986 (voir note 3), Jean Guitton, qui a longuement médité l’œuvre de Newman, en a prolongé la pensée en ces termes : « En réfléchissant sur l’animal, on se trouve au cœur de ce qu’il y a de plus incompréhensible dans le mystère chrétien : la souffrance de l’innocent ; nous voilà en présence d’une forme de souffrance encore plus mystérieuse que celle de l’homme pécheur (racheté par la souffrance du Christ innocent mort pour les fautes de celui-là). La souffrance d’un être pur et innocent – l’animal – nous oblige à projeter sur la bête des lumières nouvelles. ».

Ces réflexions conduisent à inverser les perspectives, à mettre l’accent non plus seulement sur ce que la théologie enseigne (ou non) sur la condition animale, mais aussi sur ce que la condition animale révèle de certains aspects de la pensée chrétienne qui autrement demeureraient incompris ou mal compris. On se souvient peut-être de la « Lettre ouverte à François Mauriac sur le mal fossile » qu’Aimé Michel publia en préface au livre d’André de Cayeux Trente millions de siècles de vie (André Bonne, Paris, 1958) dont j’ai dit quelques mots dans la note 8 de la chronique n° 257, Le Dieu des savants – Les horreurs de la nature et la loi morale dans un univers animé par une pensée (voir aussi n° 131 note 3 et n° 257 note 8). Dans cette lettre angoissée et peut-être désespérée, il méditait sur ce que révélait de l’Univers la souffrance d’animaux innocents. C’est cette même méditation qui se poursuit en conclusion de la présente chronique. Elle dit plus en quelques phrases que nombre d’insatisfaisantes explications à la fois sur l’état du Monde et la mort cruelle et infamante du Christ : « Je ne peux pas te l’expliquer : alors je te donne mon exemple. »

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