Chronique n° 326 parue dans F.C.-E. –N° 1781 – 30 janvier 1981

L’AMOUR N’EST PAS UNE ERREUR DE LA NATURE

Nous cherchons librement notre achèvement dans un monde infiniment compliqué

lundi 3 mars 2014

L’autre jour Emmanuel Leroy-Ladurie [1] proposait sur France Culture (je crois) son bilan des années 70.

Entre autres choses, ai-je cru comprendre, nous avons pendant ces dix ans assisté à la déconfiture des idéologies, ainsi qu’à une très « curieuse », et même « fascinante » remontée du fait religieux : la Pologne, Khomeiny, le Pape et autres « phénomènes ».

Remontée toutefois « marginale » dans nos pays avancés, perceptible surtout (ou peut-être « seulement » ?) chez l’intelligentsia de haut niveau – modèle Bernard-Henri Levy –, plutôt que chez l’intelligentsia moyenne qui fait la foule pensante.

Pourquoi ?

Parce que l’homme, j’entends l’humanité entière, surtout la nôtre, celle des pays « avancés », est en train de sortir définitivement de l’illusion laïque : il est de moins en moins facile, ou mieux, pour quiconque réfléchit, de plus en plus impossible de ne pas voir que l’image d’un monde causal, aveugle, sourd, livré aux seules voies cataclysmiques du hasard et de la nécessité, est en train de se dissiper sous nos yeux, cette fois à jamais.

La croyance en un tel monde était le dernier avatar de la superstition.

Nous sommes entrés dans un âge métaphysique et religieux. « Déchausse-toi, car le lieu que tu foules est saint « (Exode 3,5) [2].

Les anciens Chinois (a) enseignèrent que le monde est un char recouvert d’un dais rond, à neuf étages, gardés chacun par un tigre ou une panthère. Au milieu du char carré, il y a bien entendu la Chine. Au nord, au sud, à l’est, à l’ouest, il y a des barbares et des dragons, au-delà encore, des déserts, des mers, au-delà enfin, rien. Cette vision nous fait sourire.

Cependant nous avons cru jusqu’ici avec la Grèce que « l’homme est la mesure de toute chose » [3], et cela ne nous faisait pas sourire.

Notre esprit n’est pas au centre du monde

Cependant nous avons cru avec Laplace que « à condition de connaître l’état du monde à un moment donné, nous pourrons en déduire tous les états ultérieurs par le calcul », et cela ne nous faisait pas sourire. Cependant, il y a dix ans, Jacques Monod écrivait encore qu’il n’y a rien hors le hasard et la nécessité, et cela ne nous faisait pas sourire.

Or tout cela, c’est du pareil au même. Il est seulement plus facile de découvrir que notre corps, voire notre village n’est pas au centre du monde. Là où cela devient difficile (et amer, du moins en premier lieu), c’est quand il apparaît que notre esprit n’est pas plus au centre du monde que notre village, ou que la Chine. « Où étais-tu quand j’ai fait les étoiles ? » [4] Eh oui, où étais-tu ? C’est justement cela que notre âge, que pour cette raison je ne changerais contre aucun autre, est en train de découvrir : notre vrai néant dans l’immensité des choses, y compris celles de l’esprit. Pascal l’avait pressenti : « Notre esprit tient dans l’ordre des choses intelligibles le même rang que notre corps dans l’étendue de la nature. » [5] Ce qu’il n’avait pas pressenti, et que nous découvrons aussi, c’est que ce monde où nous sommes perdus a une histoire, et qu’il se comporte, si l’on peut dire, au long de ses insondables changements, comme une pensée.

Monod l’avait vu [6]. Mais il ne voulait pas que l’on y pense : il proposait à cet effet qu’on appelât « téléonomie » la finalité du monde, infatigable et sans bornes, et que l’ayant nommée, on pût tranquillement la confiner dans une oubliette. Ainsi l’homme aurait pu se confiner lui-même dans l’humain, ayant une bonne fois exorcisé les dragons et les déserts des quatre points cardinaux. Voilà ce qui n’est plus possible.

« Foutu machin » ou monde créé ? »

J’expliquerai une autre fois pourquoi, selon moi, ce n’est plus possible vers les plus hauts niveaux de la connaissance [7]. Il est important, peut-être essentiel pour l’avenir de l’humanité, qu’il en soit ainsi.

Mais Leroy-Ladurie a raison de dire que ces niveaux-là n’ont pas encore atteint la masse critique qui meut les foules. En revanche, dans nos sociétés avancées de l’Ouest ou de l’Est (b), tout le monde a compris que les choses telles qu’elles nous apparaissent et telles que nous devons quotidiennement nous en accommoder, ne portent pas en elles-mêmes leur explication. Ou, si l’on préfère, que le foutu machin où nous sommes requis de vivre est en lui-même absurde, hostile, angoissant, étranger. Borges faisait il y a peu cette glaciale déclaration : « J’attends avec impatience la mort qui me délivrera de l’universelle absurdité. » [8] Romain Gary, Montherlant, Hemingway, combien d’autres, n’ont pas eu la patience d’attendre.

Oh certes, je me rends compte qu’en écrivant cela j’enfonce un peu plus certains lecteurs dans leur mal d’être. Mais réfléchissons. Soit, prenons le foutu machin comme tel, acceptons comme ultime réalité ce monde des apparences tellement indifférent à notre fragilité, à nos malheurs, à notre désir de délivrance. Attention ! Il faut alors accepter cette image tout entière, c’est-à-dire vide de Dieu.

Si donc le monde est un désert, alors il faut aussi réfléchir à ceci : dans ce cas, c’est lui qui nous a faits. Qui nous a faits intégralement, y compris notre soif d’amour déçue, notre interrogation sans réponse, y compris même la condamnation forcenée que nous ne pouvons pas ne pas porter contre son silence, son indifférence, son absence.

Si l’on évacue Dieu, alors il faut admettre que c’est ce monde apparemment vide qui nous aime. Il est, ce monde vide, l’inventeur de l’amour qui nous habite, et que nous l’accusons d’ignorer.

Mais, m’objecta un jour Arambourg, le grand préhistorien matérialiste, athée et grand pessimiste, la vérité est que peut-être en effet l’évolution a inventé l’amour, seulement, c’est une erreur ! La nature est pleine d’erreurs. Elle a inventé l’amour et l’intelligence comme n’importe quoi d’autre, et nous en crèverons comme les dinosaures. Pourquoi ne crèverions-nous pas comme les dinosaures ? C’est mon idée : notre cœur et notre cerveau sont les erreurs qui nous effaceront de la terre.

Propos frappant ? Mais la comparaison est impossible car, entre autres choses, si c’est la nature qui nous a inventés, elle nous a inventés libres et inachevés. On ne peut accuser la nature ou, comme Henry Miller, Dieu, à la fois de nous avoir ratés et de nous avoir faits libres ! « La vérité nous a faits libres » [9], et c’est à nous de nous rater, ou de nous réussir.

Je me réjouis d’être un homme

Le dernier dinosaure a disparu sans savoir qu’il avait existé des dinosaures. C’est nous seuls qui l’avons appris, cent millions d’années plus tard, et les premiers. Le vertige nous prend quand on y pense, mais enfin, ce sont les faits : à travers un nombre infini d’aventures, nous avons été longuement cherchés et enfantés. Et nous voilà, tout ignorants encore, et déjà nous plaignant. Regretterions-nous que le monde ne soit pas un char carré surmonté d’un dais, mais quelque chose d’infiniment plus compliqué où nous cherchons, en toute liberté, notre achèvement ?

Eh bien, pas moi. Je me réjouis d’être un homme, avec, sur la tête, non point le petit dais rond, mais le ciel sans limites. Et ma faiblesse se félicite que la vérité, soucieuse de ne pas me consumer en se dévoilant d’un coup, veuille qu’à mon tour longuement je la cherche.

Aimé MICHEL

(a) Voir par exemple : Henri Maspero, La Chine antique, livre toujours passionnant malgré tout ce qui s’est passé depuis sa rédaction (1927) et la mort de Maspero dans un camp hitlérien (1945), peut-être plus encore passionnant par sa vision prophétique du passé. Édition actuelle : PUF, 1978, page 10.

(b) Sur l’Est on ne saurait se passer de lire Zinoviev, plus énorme encore que Soljénitsyne : L’antichambre du Paradis, Éditions l’Âge d’Homme, Lausanne 1980.

Chronique n° 326 parue dans F.C.-E. –N° 1781 – 30 janvier 1981. Reproduite dans La clarté au cœur du labyrinthe, Aldane, Cointrin, 2008 (www.aldane.com), pp. 624-627.


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 3 mars 2014


[1Emmanuel Leroy-Ladurie, né en 1929, est un historien célèbre qui s’est fait connaître du grand public par son livre Montaillou, village occitan de 1294 à 1324 publié en 1975 (disponible en Folio). Il a acquis une notoriété internationale grâce à ses travaux sur l’histoire du climat ainsi que sur l’histoire économique et sociale du monde rural. J’ai eu l’occasion de le citer à plusieurs reprises en marge des chronique n° 78, L’ascèse au laboratoire – De l’expérience scientifique à l’expérience intérieure (02.05.2011), à propose de l’histoire quantitative, et surtout des chroniques n° 177, Les hivers retardés – L’histoire du climat et les cycles solaires (17.08.2011) et n° 261 – Propos d’almanach, ou quel temps fera-t-il demain ? – Les vrais grands événements de l’Histoire ne sont pas politiques (04.03.2013), à propos de ses travaux sur l’histoire du climat.

[2Exode chap. 3, v. 5. Réfugié dans le Sinaï après avoir tué un Égyptien qui frappait un Hébreu, Moïse faisait paître un troupeau. Alors, « l’ange de Yaweh lui apparut dans une flamme de feu, du milieu du buisson. Et Moïse regarda, et voici que le buisson était tout en feu, et le buisson ne se consumait pas. Moïse s’en étonna et s’approcha pour comprendre. « Yaweh vit qu’il s’avançait pour regarder, ; et Dieu l’appela du milieu du buisson, et dit : “Moïse ! Moïse !” Il répondit “Me voici”. Dieu dit : “N’approche pas d’ici, ôte tes chaussures de tes pieds, car le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte”. Et il dit : “Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob”. » Moïse se vit alors confier la mission presque impossible de faire sortir d’Egypte les enfants d’Israël tenus en esclavage. A la question de savoir comment il se nommait lui-même, « Dieu dit à Moïse : “èhyèh asher èhyèh”, Je suis qui je suis. » puis encore « tu répondras aux enfants d’Israël, Je suis m’envoie à vous. »

Aujourd’hui sur le lieu-même où se serait produit l’évènement fondateur de la vocation de Moïse s’élève une chapelle où le visiteur ne peut pénétrer que déchaussé. Elle se trouve dans l’enceinte du couvent Sainte-Catherine, fondé en 527 par l’empereur Justinien dans le massif du Sinaï.

[3« Ce postulat avait été énoncé un peu avant Socrate par Protagoras d’Abdère, que Platon nous montre discutant sur ses vieux jours avec Socrate lui-même dans divers dialogues, dont l’un porte son nom : « L’Homme, dit Protagoras, est la mesure de toutes choses, des choses qui existent en tant qu’elles existent, et de celles qui n’existent pas en tant qu’elles non-existent. » Cette phrase célèbre, nous disent Platon dans le Théétète et Sextus dans son traité Contre les mathématiciens, se lisait à la première ligne de son livre intitulé La Vérité. » (Chronique n° 419, Une idée nouvelle : la providence, reproduite dans La clarté au cœur du labyrinthe, Aldane, Cointrin, www.aldane.com, pp. 100-104.)

Protagoras (env. 490-420 av. J.-C.) était un sophiste contemporain de Socrate (470-399). Les sophistes avaient en commun d’enseigner moyennant rétribution l’ensemble des connaissances nécessaires à la réussite sociale. Ils exaltent l’art de la parole qui permet à la science de se communiquer, même si cet art peut avoir le défaut de feindre des connaissances qu’on ne possède pas, voire de faire passer le faux pour le vrai. Platon (v.427-347) a sévèrement critiqué le manque de scrupule des sophistes sur ce point mais les modernes tendent à les réhabiliter parce qu’ils ont fait de la philosophie un métier et ont été les précurseurs de la logique (voir l’article de Pierre Aubenque sur la Philosophie antique dans l’Encyclopaedia Universalis).

[4Ce n’est pas une citation mais une allusion au chap. 38 du Livre de Job, un des chefs d’œuvre de l’Ancien Testament. Job, riche éleveur, « intègre et droit » au comble de la prospérité, perd tous ses biens, voit la mort de tous ses enfants et se trouve accablé par la maladie. Il se plaint de sa détresse tandis que ses amis affirment que s’ils souffrent c’est qu’il a péché, explication païenne que Jésus plus tard rejettera explicitement.

« Alors Yahweh répondit à Job du sein de la tempête et dit : Quel est celui qui obscurcit ainsi le conseil par des discours sans savoir ? Ceins donc tes reins, comme un homme : je t’interrogerai et tu m’instruiras. Où étais-tu quand j’ai fondé la terre ? Indique-le, si tu connais l’intelligence. Qui en a fixé les dimensions ? Le sais-tu ? ou qui a tendu sur elle le cordeau ? (…) Est-ce toi qui noues les liens des Pléiades, ou qui défais les chaînes d’Orion ? Est-ce toi qui fais lever les Hyades en leur temps, qui conduit l’Ourse avec ses petits ? Connais-tu les lois du ciel et établis-tu son pouvoir sur la terre ? »

Le rejet de l’explication païenne est ici implicite : Job résiste « et, ce faisant, commente René Girard, il avance – en frôlant peut-être l’athéisme – vers une religion où Dieu ne serait pas solidaire des foules vengeresses. Le texte est une critique implicite de la théologie qui faisait de l’exclu par les hommes l’ostracisé par Dieu. » (Quand ces choses commenceront… Entretiens avec Michel Treguer, Arléa, 1994, p. 53).

Mais encore, ce poème magnifique est un rappel toujours actuel de l’ignorance humaine et du tragique de sa condition. Comme l’écrivait Jean Fourastié : « Aujourd’hui, tous les intellectuels sentent le mystère formidable qui nous entoure et l’insignifiance des explications qui nous sont fournies. » (Lettre ouverte à quatre milliards d’hommes, Albin Michel, Paris, 1970).

[5Pascal, Pensées in œuvres complètes, L’Intégrale, Seuil (1963), p. 527. Aimé Michel avait placé cette citation en exergue de son livre Mystérieux Objets Célestes (Arthaud, 1958) dont la dernière partie intitulée « Ombre et silence » est une méditation sur l’inachèvement de l’évolution, sur l’idée que la raison humaine n’est pas le sommet de toute pensée et qu’en une multitude de points dans l’immense univers le niveau humain est déjà dépassé. Il s’agit d’un aspect central de la pensée d’Aimé Michel. Pour en savoir plus on peut consulter les chroniques n° 17, Voici l’homme (13.04.2009), n° 21, Le temps de la soif (22.02.2010), n° 22, L’étang pétrifié (11.05.2009), n° 50, La troublante loi de Good – Quand l’intelligence des machines aura commencé d’échapper à la nôtre (06.12.2010), n° 80, Questions aux philosophes (16.11.2009), n° 90, La grenouille au fond du puits − Les bêtes et les hommes sont assujettis aux limitations de leur cerveau (31.08.2011), n° 91, La fin de la nature humaine ? – Un avenir impensable : l’homme va changer de nature et devenir un autre être (26.09.2011), n° 168, La singularité de l’homme – De Jacqueline de Romilly à l’irrationnel dans la nature (10.01.2011).

[6Sur Monod, voir la chronique n° 33, Un biologiste imprudent en physique, 25.01.2010.

[7La présente chronique fait partie d’une série qui commence avec la chronique n° 324, De la jungle à l’amour – L’apparition de l’homme annonce la défaite finale de la loi de la jungle (mise en ligne le 10.02.2014) et se poursuit avec les n° 328, L’invraisemblable vérité : Dieu n’a pas pris conseil de M. de Condorcet (reproduite dans La clarté, op. cit. pp. 496-499), et n° 329, Superstition de notre temps : Comment se bâtit le matérialisme, (id., pp. 499-502), et d’autres.

[8Le grand écrivain argentin Jorge Luis Borges (né à Buenos Aires en 1899, mort à Genève en 1986) était agnostique. La publication de ses textes dans la revue Planète (dont Aimé Michel était un des collaborateurs) le fit connaître du grand public. La découverte de « L’écriture du Dieu » (Planète n° 2, décembre 1961), « Les deux qui rêvèrent » (n° 5, juin 1962) ou « La bibliothèque de Babel » (n° 10, mai 1963) marqua durablement les esprits. Voir aussi la chronique n° 64, L’« infirmité » de la mémoire – Louria et la mémoire phénoménale de Veniamin (07.02.2011), à propos de son personnage Irénée Funes à la mémoire absolue.

Les idées politiques à contre-courant de Borges sont évoquées dans la chronique n° 264, Les métamorphoses du péché – De la culpabilité à la honte et de la quête du pardon à celle de l’estime publique (04.11.2013).

[9« Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous libérera. » Jean, chap. 8, v. 32.

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