Chronique n° 478 – F.C. – N° 2281 – 16 novembre 1990

APOCALYPSE NOW ?

La catastrophe à laquelle nous avons échappé

lundi 28 octobre 2019

À Moscou (1) circule en ce moment une rumeur plus révélatrice que de longues explications : les boutiques sont de plus en plus vides mais « il paraît » (on le tient d’une source sûre) que quelque part, dans les environs de Moscou, chaque nuit vers deux heures du matin la Maffia ouvre clandestinement un marché où l’on trouve tout. Où se tient ce merveilleux marché riche de tout ce qui manque à la population ?

– On m’avait certifié que c’était à tel endroit. J’y suis allé, il n’y avait rien. Seuls les membres et clients de la Maffia sont informés.

– Mais comment la Maffia pourrait-elle réussir là où le gouvernement, malgré tous ses efforts, son armée, ses « organes », échoue manifestement ?

(Ricanement) – Le gouvernement ? Mais il est complice !

Ce genre de rumeur naît et circule dans toutes les situations de pénurie. C’est une loi historique. On en a des exemples dans l’histoire de Rome, de France, pendant la Guerre de Cent ans, les Guerres de religion, la Révolution.

Dans ce dernier cas, très bien connu, on disait que la pénurie était organisée par les accapareurs, ou affameurs qui stockaient les grains pour faire monter les prix et écorcher le peuple. Il y eut des lois contre les affameurs, avec guillotine au programme, il va de soi. Cette loi fut efficace : on dénicha quelques boulangers ayant encore un peu de farine, on leur régla leur compte promptement, on promena triomphalement leurs têtes sur la pointe des piques. La pénurie s’aggrava, à certaines dates de la Terreur devint totale, car qui se fût hasardé à aller chercher du blé en Beauce ?

Au même moment, avec les accapareurs, il y eut les détenteurs de trésors. S’il n’y avait plus de blé c’est qu’il était détourné, pourquoi n’y avait-il pas non plus d’argent ? C’est que tout l’argent du peuple était entre les mains de la noblesse, du clergé et des traîtres à la patrie qui les soutenaient. Partout où de l’argent (comme dans tout pays fonctionnant sur le commerce des biens) était déposé, on trouva des voleurs et on leur coupa la tête, ce qui paralysa complètement le peu de commerce subsistant.

De telles situations se reproduisent avec une régularité de cauchemar chaque fois, je l’ai dit, que s’installe une situation de pénurie [1]. Il faut être très informé de la mécanique économique pour comprendre ce qu’est une pénurie. « La preuve qu’il y a des bananes (du saucisson, du blé, etc.) c’est que si l’on y met le prix on trouve tout ce qu’on veut » : voilà la limite où atteint l’imagination humaine dans ces circonstances. Il y a comme un seuil infranchissable devant la règle N° 1 (et unique, d’ailleurs) du marché : ce qui est rare est cher. Enfonçons le clou : ce qui est très rare est très cher, et si tout le monde aspire à avoir chez soi le timbre unique ou le dernier Van Gogh, peint juste avant son suicide, ces deux pièces uniques disparaissent sur-le-champ au fond d’une caverne, d’où ils ne sortiront que contre des monceaux d’or.

Un état de pénurie n’est jamais l’absence absolue du produit recherché : c’est sa rareté. Cela s’exprime par la plus simple des équations mathématiques où, si l’on nomme P le prix et A l’abondance, on a P = 1/A, ou P × A = 1. C’est de là que tout découle. C’est une des idées simples et irréfutées qu’Alfred Sauvy entr’autres a longuement tenté d’expliquer dans ses recherches sur le marché [2].

Dans toute l’ex-Union Soviétique la pénurie est gravissime. C’est-à-dire qu’on ne trouve les choses qu’en les payant des prix exorbitants.

Situation psychologiquement désastreuse : tout individu à mine prospère est forcément un profiteur là-bas comme ici, « la preuve qu’il y a de tout et que l’on nous affame à dessein », etc. (voir plus haut). Il y a donc des accapareurs, des profiteurs. Le tout est de les trouver et de leur faire rendre gorge. Il y a des responsables de cet état catastrophique. Ils sont parmi nous. Qui sont-ils ?

Voilà comment se préparent les pogroms contre les juifs, contre les communistes, contre les partisans de Gorbatchev. Gorbatchev est l’objet d’un ressentiment quasi général, car seuls ses concitoyens ayant assez de connaissance des lois de la pénurie savent qu’il n’y est pour rien et qu’il fait ce qu’il peut, c’est-à-dire rien.

Car que peut-il, ou que pourrait-il, en somme ? Cherchez bien.

Il y a quelques années mon vieil ami l’économiste Gérard Lauzun [3] m’expliquait qu’il fallait réécrire le Manifeste du Parti Communiste pour expliquer simplement la sortie du socialisme [4]. Il réfléchit encore à ce projet, car il n’a rien trouvé. Lauzun est un homme très intelligent et imaginatif, mais il n’a rien trouvé pour sortir du « socialisme ». Il n’existe aucune voie théorique. Comme je l’ai parfois écrit, le « passage au socialisme », c’est le voyage des fiancées de Landru : aller simple. Il n’y a pas de retour.

J’entends souvent, ou je lis, que les Russes sont très intelligents et imaginatifs, qu’ils finiront par trouver ce que cherche Lauzun en vain. C’est ce que se dit jusqu’à la fin le voyageur perdu dans un désert et qui se traîne de mirage en mirage.

Le pays « socialiste » le plus « prospère » était la RDA. Il s’avère qu’elle cachait seulement mieux sa catastrophe et que même les robustes économistes de Bonn sont horrifiés [5]. Suis-je pessimiste en annonçant ici, par le présent article, que l’URSS n’échappera pas au pire, c’est-à-dire au chaos complet, aux monstrueuses famines, aux guerres civiles, aux grandes compagnies ravageant les dernières ruines ? Je l’espère, mais ne vois et ne suis capable d’imaginer aucun frein à la chute, aucune voie de secours où se précipiter [6].

Peut-être l’Occident arrivera-t-il à secourir ces centaines de millions d’affamés. Mais comment ? Tout se tient. À la source il y a la production agricole. Or cette production est déjà excellente. Seulement il faut la distribuer. Au moins un tiers de la production pourrit sur pied ou est récolté immature. Les deux autres tiers se promènent au hasard des voies ferrées, gèlent en route ou dans les silos, aboutissent parfois quelque part. Personne ne sabote. Personne ne profite. Les maffias existent peut-être, mais ce sont de petites maffias sans moyens.

Hélas, la malheureuse Russie et la plupart des peuples encore rattachés à son sort roulent vers l’abîme. Il faut ouvrir les yeux. On parle du programme de M. Rijkov, de celui de M. Eltsine. Ce ne sont que des mots. On parle du « sabotage par l’appareil ». Mais l’ « appareil » fait ce qu’il sait faire. Il vit en plein fantasme, et non sans crainte.

Ma pitié pour ces foules si proches de nous dans l’espace et le cœur est sans borne. Mais pourquoi ne pas le dire : ma peur aussi. Car dans le naufrage où ils sombrent quelque chose reste en état de marche : les 12 000 bombes atomiques. Comment finiront-elles ? [7] L’apocalypse ne règlerait rien. Mais elle peut naître du désespoir.

Aimé MICHEL

Chronique n° 478 – F.C. – N° 2281 – 16 novembre 1990


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 28 octobre 2019

(1) C’est la dernière des chroniques sur Moscou et l’URSS de la riche année 1990. Aimé Michel a en encore écrit deux autres à ce sujet à la fin de 1991, les n° 491 (30 novembre 1991) et surtout n° 492 (27 décembre 1991) que nous mettrons en ligne ultérieurement.


[1Autre exemple dont nous avons parlé récemment : les mauvaises récoltes en Ukraine au début des années 30 (note 5 de n° 461). Dans ce cas, cette « loi historique » a conduit à la réquisition des maigres vivres des paysans et de leurs semences, et a transformé les mauvaises récoltes initiales en une énorme famine.

[2Alfred Sauvy (1898-1990) a été l’un de nos économistes les plus connus et appréciés du grand public en raison de la clarté et de la pénétration de ses idées, de son humour, de son infatigable production (une quarantaine de livres de 1935 à 1980) et de son talent de démystificateur des idées communes en économie (un de ses livres les plus connus est Mythologie de notre temps). Voici quelques exemples des aphorismes de Sauvy :

« Le but de l’économie n’est pas le travail, mais la consommation. »

« Si le capitalisme subsiste en dépit de ses imperfections et de ses injustices, c’est parce qu’il n’y a pas de remplaçant présentable. »

« Les questions les plus sérieuses, intéressant le plus directement le bien-être des hommes, sinon leur vie, sont à peu près ignorées de l’opinion agissante, prenant figure de lointaine abstraction (…) ou traitées de piano, sans connaissance des données de fait les plus sûres (…), ce qui permet au sentiment d’édifier librement ses grandioses palais de rêve. »

« L’accroissement de la productivité augmente le nombre des emplois. »

« Quand 20% des entreprises sont arrêtés dans leur production, par le manque de certains équipements ou de certaines catégories de personnel, ce freinage entraîne le chômage des autres 80%. »

« C’est parce que, depuis deux siècles, les Occidentaux ont cherché à supprimer des emplois que le nombre des emplois a augmenté, dans une proportion inédite dans l’histoire. »

Jean Fourastié qui connaissait bien Sauvy et a souvent travaillé avec lui, le tenait pour un « grand homme de science, l’un des deux ou trois économistes les plus originaux qui soient aujourd’hui au monde » (La réalité économique, 1978, p. 197). L’un et l’autre ont beaucoup œuvré pour dissiper les idées communes mais fausses en matières économique et sociale, et pour expliquer clairement les fondements de l’économie. Leurs écrits qui se renforcent mutuellement n’ont d’ailleurs rien perdu de leur pertinence (voir le site http://www.fourastie-sauvy.org/vie-associations/site).

Dans son Histoire économique de la France entre les deux guerres (en 4 volumes, Fayard, Paris, 1965 à 1975), on prend la mesure de l’indépendance d’esprit et de l’originalité de Sauvy. Par exemple, il y fait l’éloge, chiffres en main des bons résultats économiques des impopulaires Pierre Laval, Paul Reynaud et Hjalmar Schacht, ce dernier ayant eu le tort d’être ministre de Hitler, et critique ceux déplorables et antisociaux des populaires Léon Blum et Roosevelt ! Ce qui montre qu’en matière économique, « les hommes sont jugés rétrospectivement sur leurs intentions et non sur leurs résultats », ce qui garantit le retour des mêmes erreurs. Le volume qui clôt cette passionnante série, La vie économique des Français de 1939 à 1945 (Flammarion, Paris, 1978), est une mine d’informations sur cette période exceptionnelle, révélatrice à ce titre de bien des mécanismes économiques qui passent autrement inaperçus. Il y est question entre autres de la relation entre prix et rareté. Voici quelques extraits à ce propos (pp. 233-235) :

« Les illusions sur la signification des prix, et par suite, sur les moyens de les manier remontent, a-t-il été dit, à Sumer. Elles se sont maintenues jusqu’à nos jours dans un état, si l’on ose dire, de fraîcheur remarquable. Plus encore qu’en aucun autre domaine, l’humanité, qui devrait avoir six mille ans de sagesse, retombe en enfance à chaque génération.

Que, placé devant le prix d’une marchandise, le consommateur ait tendance à le juger excessif est bien naturel. Mais, du même coup, il pense que, si ce prix était plus bas, il pourrait accéder à en consommer davantage. Arithmétique simple, qui ne tient pas compte des quantités disponibles, le plus souvent non connues du public.

Si élémentaire que paraisse, pour une société, l’impossibilité de consommer durablement plus qu’elle ne produit, cet argument n’entre jamais en jeu, parce que les données ne sont pas visibles. Le consommateur ignore les quantités et, par sa pression, inspire les mêmes déviations à ceux qui le défendent. C’est ainsi qu’après bien d’autres, la Révolution a fixé des prix maximaux et que bien d’autres l’ont suivie et la suivront, tant l’opération est commode et plaisante. »

« L’opinion est (…) persuadée que tous les produits, tous les hommes sans exception sont en excédent. S’il en était ainsi, un déficit budgétaire ou une expansion de crédit auraient pour effet une augmentation de la production en roue libre, alors qu’ils entraînent partout hausse des prix et déficit du commerce extérieur. »

[3J’ai eu la chance de rencontrer Gérard Lauzun en septembre 2000, chez lui au Kremlin-Bicêtre, pour évoquer sa vie, sa rencontre avec Aimé Michel et leur longue amitié.

Fraichement émoulu de Sciences-Po, où il avait fait ses études juste après la guerre, il avait choisi le journalisme, car il n’envisageait pas de passer sa vie dans un bureau. Il tient alors pendant dix ans à la radio une chronique hebdomadaire, « un billet parisien, plutôt humoristique ». Une fois gravée sur disque (il n’y avait pas de magnétophone à l’époque), l’émission était distribuée dans toute l’Union Française sous le titre « Message de France ». C’est dans ce cadre de radio Outre-Mer qu’il entre dans la « bande » de Louis Le Cunff, Michel Fromentin et Aimé Michel qui, eux aussi, travaillent pour la radio sur les Champs-Elysées (sur L. Le Cunff, homme de lettres et journaliste, voir note 7 de n° 433). Michel et lui se voient alors souvent. Après avoir déjeuné à la cantine, ils vont fumer dans un bistrot de la rue Washington. Ils tiennent ensemble la rubrique d’actualité scientifique « Demain » de Science et Vie. En dépit de son absence de formation scientifique, Lauzun se spécialise dans cette rubrique car des relations à l’Usine Nouvelle lui permettent de recevoir les revues scientifiques de l’époque : « Il suffisait de savoir lire l’anglais ! ». « Au 4e numéro je me suis mis à la rédaction. J’ai dit que ça ne pouvait pas continuer comme ça, qu’il fallait que ce soit bien écrit. Quand j’y ai été ça n’a pas été mieux mais j’y étais. Jusqu’à ce qu’il y ait une compression de personnel. »

Il travaille également pour la revue Direction où il est embauché comme journaliste économique. « J’étais tout le temps en déplacement, c’était très agréable. J’ai fait des voyages en France, en Europe, au Japon, surtout dans des pays en voie de développement, des reportages pendant 10-12 ans. Mon avantage était que j’avais compris comment marchait l’économie alors que les chefs d’entreprise en France n’étaient pas très informés. Jamais je n’ai été sédentaire. » Cela ne l’empêche pas d’avoir une vie germanopratine et politique très active. Il n’appartient à aucun parti politique mais participe, avec André Breton et les surréalistes, au Rassemblement Démocratique Révolutionnaire, un parti de gauche non communiste, non socialiste, de la gauche non administrative, fondé par un trotskiste. « Je me souviens avoir distribué des tracts avec Breton. L’antisoviétisme perçait dans nos propos mais on ne le disait pas à l’époque. J’étais un des rares ayant fait Sciences Po en 45-48 à ne pas avoir adhéré au parti communiste. J’avais lu Koestler et j’avais été accueillir Kravtchenko. » (Sur Koestler et sur Kravtchenko, voir n° 372).

« En fait, me confie-t-il, il n’y avait aucune raison objective pour qu’on ait fait ami-ami, Michel et moi. Mais son amitié m’a beaucoup apporté. Nous étions deux intellos anti-intellos. Souvent on allait chez lui. Il habitait rue de Vaugirard, au dernier étage, une chambre de bonne d’où on avait vue sur tout Paris. On dinait, on jouait aux échecs et on pouvait passer toute la nuit à discuter. Je ne sais plus de quoi on parlait : politique, évènements, gaullisme. Il était plus gaulliste que moi... » Un point cependant les rapprochait : ils étaient tous deux handicapés, l’un à la suite d’une maladie quand il n’avait que cinq ans (voir n° 375 et 378), l’autre d’un accident survenu à dix-sept ans. « Je suis juif », m’explique Lauzun, de son vrai nom Jean Bergstrasser, aussi sa famille était-elle allée se réfugier en zone libre pendant la guerre. « Nous étions, ma famille et moi (5 personnes), à Toulouse, le 11 novembre 1942 quand les Allemands ont envahi la zone libre. Je venais d’avoir mon bac et je comptais rejoindre le général en Afrique. Le 19 novembre, je suis monté à l’avant d’un tramway, j’ai glissé et j’ai eu les jambes gravement atteintes. Était-ce une réponse inconsciente à la situation ?... Du fait de cet accident, nous étions sous les projecteurs vichistes et allemands. Sans cet accident nous aurions été déportés mais ils nous accordèrent un sursis, monnayé au demeurant par des pots de vin au Bureau des Affaires Juives qui était tenu par des malfrats. Nous étions assignés à résidence. Je suis resté à l’hôpital jusqu’en mai 1943. Techniquement j’aurais dû mourir. Le chirurgien voulait m’amputer des deux jambes. Ma mère a refusé. J’ai ainsi pu conserver une jambe. Nous nous sommes retrouvés à Cabrerets dans le Lot où un ami d’enfance nous avait prêté une maison. ».

En 1958, Lauzun fait partie du Club Jean Moulin fondé par Daniel Cordier et Stéphane Hessel, avec le concours d’anciens résistants, hauts fonctionnaires et journalistes antigaullistes effrayés du risque de dictature. Bien que son nom n’y figure pas, il me dit avoir joué un rôle majeur dans le rapport collectif du club, L’État et le Citoyen (Seuil, Paris, 1961).

De 1960 à 1980, Lauzun et Michel ne se voient plus que deux ou trois fois par an. Puis, l’heure de la retraite venue, leurs rencontres deviennent à nouveau plus fréquentes. Ils découvrent Zinoviev ensemble. Puis les ennuis de santé les rapprochent encore. Ils s’écrivent des lettres « rigolotes », visitent ensemble la maison de Jeanne d’Arc à Domremy alors que Michel est en convalescence à Épinal (voir note 1 de n° 448) Pourtant ils sont loin de partager les mêmes idées. Déjà du temps de leur jeunesses Lauzun, proche des surréalistes, « ouverts au rêve, à la rencontre, à l’amour, au vagabondage » mais opposé à la science-fiction, tenait Michel pour un « rationaliste » et les ovnis pour des histoires pas sérieuses.

À propos de la revue Planète, créée par Louis Pauwels et gros succès des années 60 (voir note 4 de n° 89 et note 1 de n° 318), il me dit : « C’est Michel qui a fait Planète. Mais il a accepté le servage de Pauwels, ce que je n’ai pas compris. Je lui ai reproché cet accommodement qui l’arrangeait par certains côtés. Pauwels aurait bien créé une secte. Ce n’était pas un homme public, il n’était pas entraînant... ». Puis, il poursuit : « Michel présente un mélange d’orgueil et d’humilité. Il est difficile de faire le partage. On peut se poser la question de leurs parts respectives mais lui-même sans doute n’aurait pas pu y répondre. Il y a chez lui plus ouverture que cohérence. Son artisanat c’était l’art de tirer rapidement l’essence de n’importe quoi, d’exprimer concisément l’essentiel de vastes lectures. C’était là son coup de patte. Mais il n’a pas laissé le bouquin de 100 pages qui exprimerait la quintessence de sa pensée. »

« Il ne m’a jamais envoyé les articles qu’il écrivait, ne m’avertissait pas de la sortie de ses livres, il ne m’a jamais mis au courant. Ce n’était pas notre sujet de conversation. Pour ma part je n’ai jamais écrit de livre, sauf une biographie de Freud dans la collection “Savants d’aujourd’hui” chez Seghers. Nous ne parlions pas de religion, sinon sous l’angle sociologique. Ça ne nous intéressait pas. Il savait que l’idée de Dieu m’a toujours fait bailler. Il l’admettait. Ça ne servait à rien qu’on se dispute... Il me présentait ses propres idées d’un point de vue journalistique, au moins le feignait-il. On s’amusait à parler de n’importe quoi en en tirant des conséquences abstraites. On traitait des aspects spirituels mais par des propos métaphysiques, c’est-à-dire les grandes idées que l’on peut enchaîner en système. C’est différent de la spiritualité où le système est maintenu par en haut. On parlait d’Occam, de la querelle des universaux, de Giordano Bruno. J’ai lu ce dernier parce que j’ai fait partie d’un groupe de philosophes mené par un ami de Bataille. On étudiait un texte par saison : Spinoza, Platon, Dostoïevski. Cela a duré 7-8 ans. On se réunissait chez l’un d’entre nous et on mangeait ensuite. »

En octobre 1992, les deux amis se voient pour la dernière fois. « Je ne l’ai pas vu mourir. Il était affaibli et marchait de plus en plus difficilement. Il est vrai que compte tenu de mes propres ennuis de santé je ne désirais sans doute pas voir les siens. »

Nous étions convenus de nous revoir à la campagne, Lauzun et moi, pour poursuivre cet entretien. Fin novembre, il me rappelle à la sortie d’un séjour à l’hôpital pour me confirmer ce projet. En janvier, nous échangeons encore quelques mots au téléphone mais il est très fatigué. En mai, au retour d’un voyage à l’étranger, j’apprends son décès survenu, me dit-on, aux environs de Pâques 2001, me laissant un goût amer d’inaccompli.

[4Lors de notre entretien, Gérard Lauzun m’avait dit à propos d’une de ses visites à Aimé Michel : « J’avais été lui lire une transformation du Manifeste du Parti Communiste revu comme un manifeste du libéralisme absolu. Dans le style de ces films anti-maoïstes après 68 qui reprenaient des films maoïstes en les détournant de leur sens. » Sans doute s’agit-il le même évènement, mais pris sous un autre angle, que celui évoqué par Aimé Michel. C’est un des multiples points, même si l’un des moindres, sur lesquels j’aurais bien aimé qu’il m’apporte quelques explications complémentaires ! (Sur le Manifeste de Marx et Engels, voir n° 474.)

[5La RDA était la première des économies socialistes avec une productivité supérieure de 30 % à celle de l’URSS, de la Pologne et de la Hongrie. Le pays passait pour l’une des premières puissances industrielles du monde, devant l’Italie et la Grande-Bretagne. Cet avantage tenait en partie aux échanges avec la RFA et à l’accès libre de ses produits au marché de la communauté européenne, mais surtout à une population disciplinée et amoureuse du travail bien fait qui veillait à ce que les choses marchent en dépit des difficultés inhérentes à une économie planifiée.

Dès les années 70, la RDA, comme les autres pays du bloc socialiste, a montré des difficultés à suivre les développements technologiques occidentaux. Le problème était connu de ses dirigeants mais leurs tentatives de le résoudre ont échoué. Un exemple frappant est celui de l’industrie mécanique qui représentait près de la moitié des exportations est-allemandes. En 1970, les coûts de production de ce secteur en RDA étaient 1,8 fois plus grands qu’en République Fédérale Allemande (RFA). En 1988, ils étaient 6 fois supérieurs ! Autre exemple : au milieu des années 70, plus du tiers du total des investissements annuels ont été investis dans la réalisation d’une puce électronique d’un mégabit ; la puce fut mise au point, seulement le prototype obtenu ne fut utilisé dans aucun produit industriel, sans doute parce que cette puce était trop coûteuse à produire.

Ce déclin technologique a été aggravé par une politique économique insensée. Pour tenter de maintenir le niveau de vie de la population, les dirigeants ont investi dans les biens de consommation et les logements au détriment de l’industrie. Résultat : en 1990, la moitié des installations étaient obsolètes et posaient de graves problèmes de pollution. (https://www.persee.fr/doc/polit_0032-342x_1990_num_55_1_3925).

En juillet 1990, après des mois de discussion, le chancelier ouest-allemand Helmut Kohl décida l’unification économique et monétaire de la RFA et de la RDA, sur une base simple : un mark-Est contre un Deutschemark. Cette « thérapie de choc » eut un effet plus brutal que prévu : comme les industries est-allemandes produisaient à des coûts prohibitifs, elles ne purent plus vendre, les faillites se multiplièrent et le chômage grimpa en flèche. En 1991, le PIB de l’ex-RDA tomba à 60 % de son niveau de 1989. Les investisseurs ouest-allemands rachetèrent les secteurs où une adaptation du personnel qualifié était facile (banques, assurances, hôtels, commerces) mais hésitèrent là où de lourds investissements étaient nécessaires (industries en général). (https://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2011-2-page-97.htm). Cette crise a entrainé la chute du taux de natalité à 0,77 enfant par femme, un record historique mondial. Depuis ce taux est remonté mais il reste au niveau ouest-allemand (vers 1,5-1,6), ce qui est très insuffisant pour assurer le renouvellement des générations et va déséquilibrer de plus en plus le rapport des actifs aux inactifs.

Aujourd’hui encore, les différences entre les länder de l’ex-RDA et ceux de l’ex-RFA sont importantes : depuis plus de vingt ans leurs courbes du chômage fluctuent de manière identique mais en conservant un rapport de 1 à 2 tandis que les salaires (qui se sont améliorés) demeurent 30 % inférieurs. L’ex-RDA a perdu 2 millions d’habitants depuis la réunification, si bien que la population est retombée à son niveau de 1905 (14 millions d’habitants) et pourrait encore décroitre de 12% dans les 15 prochaines années, sauf apports extérieurs.

[6Dans ses dernières années, Aimé Michel était obsédé par le devenir de l’URSS, puis de l’ex-URSS. Il passait ses nuits à écouter les émissions en ondes courtes pour tenter de savoir ce qui s’y passait. Il était persuadé que le système était si profondément corrompu qu’il ne pouvait repartir, et qu’une famine menaçait. [B.M.]

Sur cette inquiétude, voir n° 471, et note 8 de n° 440. Sur Radio Moscou, voir n° 453 et note 1 de n° 461. Il fait de fréquentes allusions à ces écoutes commencées en 1988.

Finalement, ce que ni Gérard Lauzun ni Aimé Michel n’étaient capables d’imaginer à la fin de l’année 1990 s’est produit l’année suivante : le 25 décembre 1991 l’URSS s’est désintégrée et, dans la foulée, la Russie est sortie du socialisme en adoptant la propriété privée et l’économie de marché. Même si les catastrophes massives que craignait Aimé Michel ne se sont pas produites, ces changements inattendus se sont faits dans la souffrance. Une étude publiée en 2009 dans le journal médical britannique The Lancet en a révélé les conséquences démographiques (D. Stucker, L. King et M. McKeen, « Mass privatisation and the post-communist mortality crisis : a cross-national analysis », vol. 373, pp. 399-407).

Résumons les observations de ces auteurs. Certains économistes préconisaient une transition vers le capitalisme aussi rapide que possible, avec libéralisation des prix et du commerce, suppression de l’inflation et privatisation de masse des entreprises. D’autres experts conseillaient une transition progressive de manière à laisser le temps aux institutions de contrôle de se développer. Boris Eltsine opta pour la première solution et certains ex-pays socialistes d’Europe firent de même (par ex. République tchèque, Roumanie, Ukraine, Arménie). D’autres pays (Pologne, Hongrie, Slovaquie, Croatie …) optèrent pour la seconde solution.

Comme en ex-RDA, la thérapie de choc provoqua un fort accroissement du chômage car les entreprises peu productives de l’ère soviétique ne furent pas immédiatement remplacées par de nouvelles entreprises, en particulier dans les industries lourdes et manufacturières où les employés ne pouvaient pas être aisément réemployés ou formés à de nouveaux métiers.

Ce chômage eut pour conséquence une élévation de la mortalité des adultes. Cet effet fut très fort en Russie où la population perdit presque cinq ans d’espérance de vie entre 1991 et 1994 en raison du stress psychosocial, de l’accès réduit aux soins médicaux (qui étaient surtout offerts sur les lieux de travail), de la corruption accrue, etc. En moyenne, l’espérance de vie à la naissance chuta de 69,8 ans en 1991 à 68,4 ans en 1994 dans les pays qui adoptèrent la thérapie de choc, contre une diminution de 70,4 ans à 70,0 ans dans les autres pays. Parmi ces derniers, la Pologne et la Croatie enregistrèrent même un accroissement régulier de leur espérance de vie de presque un an sur cette période.

L’étude du Lancet révèle l’importance d’un autre facteur : l’appartenance à une organisation sociale (syndicat, église, club sportif, organisation politique). Pour les 18 pays concernés, la baisse du taux de mortalité a été d’autant plus forte que la proportion de la population membre de telles organisations était plus faible (5 % en Roumanie, 8 % en Russie, contre 48 % en Tchéquie), ce qui confirme l’importance de l’insertion sociale dans la santé des individus.

Après 1994, les bénéfices des réformes économiques ont commencé à se manifester. Dans les pays à transition progressive, l’espérance de vie à la naissance a dépassé dès 1996 son niveau de 1991, mais dans les pays à transition brusque il a fallu attendre 1999. En Russie, l’espérance de vie a atteint un creux en 2003 (65 ans) mais elle remonte régulièrement depuis (71,6 ans en 2016), dépassant ainsi le maximum atteint durant l’ère soviétique (69,5 ans en 1988). À titre de comparaison, l’espérance de vie en France était de 77 ans en 1991 et dépasse actuellement 82 ans (2016).

Ces faits illustrent les liens étroits qui unissent l’économie et la démographie, liens qu’Alfred Sauvy a si bien mis en évidence. L’allongement de la vie des Russes est l’un des meilleurs indicateurs de l’évolution du pays : il montre qu’au-delà des fluctuations du rouble et du PIB du pays, l’économie de la Russie est en amélioration constante.

[7Ce nombre de 12 000 concerne les têtes nucléaires stratégiques. On en trouve confirmation dans un tableau du NRDC (National Resources Defense Council), une ONG américaine de protection de l’environnement créée en 1970. Il s’agit d’un maximum, atteint en 1989, qui n’a cessé de diminuer depuis. Au dernier comptage donné par le NRDC, en 2002, ce nombre était tombé à 5 200 (voir https://commons.wikimedia.org/wiki/File_talk:USSR_nuclear_warheads_1949-2002.png). Toutefois, le nombre total de têtes nucléaires, stratégiques et tactiques, a atteint son maximum en 1986 (40 700) ; il était encore de 36 000 en 1989 et de 8500 en 2002. Le dernier essai nucléaire soviétique eut lieu en octobre 1990.

En 1990 toujours, le nombre de missiles balistiques intercontinentaux (SS-11 et SS-25 à une seule tête nucléaire, SS-18 à 10 têtes, etc.) était de 1064 emportant 4 278 têtes nucléaires. Là aussi leur nombre n’a cessé de décroitre par la suite (585 missiles et 2 284 têtes en 2005, d’après http://archive.wikiwix.com/cache/?url=http%3A%2F%2Fwww.nti.org%2Fdb%2Fnisprofs%2Frussia%2Fweapons%2Ficbms%2Ficbmstat.htm). Cette période de réduction semble maintenant terminée avec une stabilisation autour de 500 lanceurs et 2400 têtes nucléaires (https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/00963402.2016.1170359).

Au moment de la désintégration de l’URSS, un quart des missiles balistiques étaient en dehors de la Russie dans les diverses républiques indépendantes. Russie et États-Unis agirent promptement pour dénucléariser ces pays mais de nombreux missiles y restèrent. Avec l’aide financière des États-Unis, la Russie s’activa de 1991 à 1999 pour les retirer. Dès 1996, tous les silos du Kazakhstan et de Biélorussie étaient détruits et ceux d’Ukraine l’étaient en 2001. Plus grave pour la Russie : 75 % des infrastructures nécessaires à la production de missiles étaient en dehors du pays. Cette perte, cumulée à la réduction drastique du budget militaire diminua fortement sa capacité de production et l’obligea à accroitre la durée de vie de ses missiles (https://www.nti.org/learn/countries/russia/delivery-systems/).

Une autre source d’inquiétude mérite mention. Le chaos qui suivit la désintégration de l’URSS conduisit diverses entités militaires et individus à exporter des technologies et composants de missiles. L’étendue de cette aide est inconnue mais on suspecte qu’elle a bénéficié aux programmes de fusées et missiles de nombreux pays comme l’Inde, la Chine, le Brésil, l’Irak, la Lybie, la Corée du Nord et l’Iran. Bien que la Russie ait signé en 1995 un accord de limitation des exportations dans ce domaine sensible, on pense que ces « fuites » ont continué jusqu’à la fin des années 90.

Autre problème : l’URSS a construit 5 navires de guerre et 247 sous-marins à propulsion nucléaire, les 2/3 étant affectés à la Flotte du Nord. En 2004, 192 sous-marins avaient été désarmés mais seulement 91 démantelés, les 71 autres attendaient d’être vidés de leurs moteurs et des restes de combustible nucléaire (estimé à 30 fois la charge du réacteur de Tchernobyl). En particulier, dans la baie d’Andreieva, près de Mourmansk, sur la mer de Barents, à une cinquantaine de km de la frontière norvégienne, la flotte de sous-marins était à l’abandon depuis avant même la chute de l’URSS et la Russie n’avait pas les moyens de la démanteler. Leur démantèlement a bénéficié de l’aide américaine, norvégienne et allemande (depuis 2008). Pour le traitement du combustible, le coût du nettoyage, évalué à 260 millions d’euros, a été pris en charge pour moitié par la Russie et pour moitié par des pays occidentaux (Banque européenne de Développement BERD et sept pays : Allemagne, Canada, Danemark, Finlande, France, Norvège et Royaume-Uni). Le premier bateau chargé de déchets nucléaires a quitté Mourmansk en juin 2017 à destination de l’usine de traitement de Maïak dans l’Oural. L’opération en cours doit durer dix ans. Mais bien d’autres sites en Russie et hors de Russie exigent des interventions de décontamination et de sécurisation dont le coût se compte en milliards d’euros (voir https://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/heritage-sovietique/nucleaire.shtml).

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