Chronique n° 378 parue dans France-Catholique – N° 1913 – 12 août 1983

JE VOUS SALUE MARIE : LE MIRACLE SECRET

Qui sommes-nous pour prétendre savoir quel miracle nous convient ?

lundi 4 septembre 2017

Il y a bien longtemps, un enfant aux membres inertes était plongé à Lourdes dans une piscine [1]. Les ans ont passé, l’enfant est devenu un homme d’âge, il se souvient et découvre que le miracle à Lourdes, est le plus souvent intérieur et secret [2].

Les brancardiers saisirent l’enfant aux membres morts [3] et le plongèrent dans la piscine en priant à haute voix. Au loin, comme le bruit de la mer, montait la prière de la foule.

L’enfant aux membres morts frissonna. Il imaginait sa mère perdue à genoux dans l’océan, sa mère qui espérait le miracle.

Lui savait qu’il n’y aurait pas de miracle. Depuis un temps qui lui paraissait infini, il avait vécu l’échec de l’amour penché sur lui : « Es-tu mieux avec ce coussin ? Ne souffres-tu pas un peu moins si je te retourne un peu, comme ceci ? » Pauvres parents, qui eussent donné leur vie, qui même la donnaient, ne réussissant qu’à convaincre de leur impuissance l’enfant aux membres morts.

Il frissonnait dans l’eau glacée, indifférent aux gestes qui manipulaient son corps inerte, l’âme pleine d’une pitié cynique. Ce que l’amour ne peut, qui le pourra, ou quoi ? Pauvres gens, pleins d’une impossible espérance, priant ensemble comme les vagues de la mer qui toutes meurent sur le rivage.

Cette pensée désespérée que l’enfant ne confiait à personne

Lui seul savait l’inutilité de leur prière. Rien n’est plus calme et désespéré que le cynisme d’un petit enfant, fleur empoisonnée exhalant son poison. À toutes leurs questions, il répondait par une moue et un sourire. « Je le sais bien, pensait-il, sans le dire, que vous faites ce que vous pouvez. Mais que pouvez-vous ? Aucune volonté, aucun sentiment ne change rien à rien, ce qui me tient est comme le soleil qui tourne dans le ciel, comme le vent, comme les feuilles qui tombent. Priez-vous pour que le soleil change sa course, pour que la neige tombe en été ? Ce qui me tient est quelque chose qui nous ignore tous, c’est une montre qui tourne aveuglément, qui n’entend pas vos paroles. » Et souvent lui venait une pensée qu’il ne confiait à personne, car elle n’eût pu qu’ajouter au malheur de ceux qui l’aimaient. Une pensée terrible qu’un jour il retrouverait dans un livre : « Maudit soit le jour où je suis né ! Maudite soit la nuit où l’on s’écria avec joie : un garçon nous est venu ! » (a) [4].

Plus d’un demi-siècle a passé, car jamais le soleil n’arrête, ni ne ralentit ni n’accélère sa course.

Tous ceux qui priaient pour l’enfant aux membres morts et qui pleuraient sa douleur sont ensevelis dans le temps. Le temps a passé sur lui aussi. Comme dit la Bible, il a vu ses enfants et les enfants de ses enfants. Il a vu de bien plus grandes douleurs que la sienne, et même il se reproche d’avoir appelé douleur ce qui n’était qu’un moment de sa vie, une vie comme beaucoup d’autres et même sans doute plus douce que la plupart.

La solitude qui fut la sienne aux premiers jours de sa vie a changé de sens en devenant autre.

Ce qui n’avait pas de sens, un jour s’est mis à luire

Ce qui même n’avait pas de sens, un jour s’est mis à luire, doucement, éclairant son insondable mystère d’être. Derrière l’amour impuissant penché sur lui, un autre amour aux incompréhensibles desseins s’est laissé entrevoir.

Quand il se rappelle la prière de la foule, il se repent de n’avoir pas cru au miracle. Le miracle n’est pas forcément ce qu’imagine un enfant, et même un homme, également aveugles au futur et à ce que doit être le futur pour que leur destinée soit accomplie.

« Avant que naissent Orion et les Pléiades, je pensais à toi. Je pensais à l’ombre que tu portes en toi, où ton regard même n’atteint jamais et qui est plus toi que toi-même. Je t’ai aimé tel que tu es ; tel que tu t’ignores en cette vie, tel que tu te découvriras à la fin dans l’éclat de ma lumière. »

Ainsi pense souvent l’enfant devenu vieux et instruit de son ignorance, ou plutôt ainsi quelqu’un pense en lui.

Le cynisme secret, la rancœur désespérée contre ce qui est, l’infini désir d’être autre ou de n’être plus pour échapper au ver rongeur de la souffrance [5], voilà ce que seul le miracle abolit [6].

Foule au cœur plein d’espoir agenouillée devant la Grotte, hommes et femmes confiants en un amour plus qu’humain, comme vous êtes inspirés ! Dans l’obscurité sans borne du monde, sans doute brillez-vous comme les étoiles au seul regard qui voit la vérité.

Ce n’est pas toujours le miracle attendu qui se produit, mais qui sommes-nous pour prétendre savoir quel miracle nous convient ? [7]

Demandez et l’on vous donnera. Oui, dit l’enfant devenu vieux, on vous donnera, mais non pas forcément ce que tu demandais, non pas même ce que demandait ta mère angoissée à genoux dans la foule, et qui maintenant sait, mais maintenant seulement.

Demandez et l’on vous donnera. Pourquoi alors demander ? Pour dire sa foi à Qui donne. Pour remercier d’avance Qui donne, quel que soit le don, même incompréhensible [8]. Pour être un avec la lumière cachée qui éclaire ce monde obscur, montant comme un grand feu devant la Grotte.

Aimé MICHEL

(a) Job 3, 3.

Chronique n° 378 parue dans France-Catholique – N° 1913 – 12 août 1983


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 4 septembre 2017


[1Par trois fois, en 1981, 1983 et 1984, Aimé Michel a écrit une chronique spéciale à l’occasion de la fête de l’Assomption. (J’avais donc prévu d’envoyer celle-ci pour le 15 août, mais F.C. ne paraissant pas en ce mois d’août, je le fais avec trois semaines de retard, en espérant que l’agitation de cette période de rentrée ne sera pas trop défavorable à sa méditation).

Deux de ces chroniques, la première et la dernière, éclairent un aspect essentiel de la féminité ou de la maternité, là où leur auteur lui-même ne vit longtemps, comme aujourd’hui la majorité de nos contemporains, que vaine sensiblerie et mythe suranné. « [L]’Assomption, écrit-il dans la chronique du 14 août 1981, nous révèle la sublime vérité de la femme, l’essence intemporelle et charnelle qui la transporte à travers les divagations de l’histoire vers sa divine destinée (n° 343, L’Assomption : la femme en sa sublime vérité – Marie signe de contradiction en un temps de profanation de la chair féminine). Dans celle du 10 août 1984 il constate à nouveau l’adéquation de la Révélation aux attentes de l’humanité : « Il fallait (…) une femme née de la terre pour que tout malheur fût consolé. Il la fallait de chair et de sang, ayant connu les douleurs de l’enfantement et les angoisses qui suivent (…). C’est cela qu’il fallait, rien moins. Et c’est ce qui est. » (n° 389, Son nom est Marie – Dans une petite église saxonne, l’émoi de la maternité absolue).

Dans la présente chronique, parue en 1983, Aimé Michel médite sur ces douleurs et ces angoisses au travers d’un exemple précis : le sien et celui de sa famille. Au-delà des foules de Lourdes, de l’attente du miracle qui le plus souvent ne se produit pas, il y a la souffrance des innocents et la révolte qu’elle engendre même chez un enfant qui n’a pas encore atteint l’âge de raison. On se trouve sans doute ici au point d’origine (et de convergence) des réflexions de l’auteur. On est aussi au cœur de la pensée chrétienne, « signe de contradiction » et réconciliation des contraires.

[2Dans l’exemplaire du journal qu’il conservait, Aimé Michel a quelquefois corrigé à la main les fautes typographiques et autres qui s’y étaient glissées à l’impression. Pour cette chronique-ci, outre l’ajout de la référence au livre de Job, il a rayé le chapeau entier. Je ne sais s’il en était l’auteur repentant ou s’il avait été ajouté par la rédaction.

[3La poliomyélite a frappé l’auteur en 1924 : « J’avais cinq ans, a-t-il écrit ailleurs. J’étais un enfant débordant d’énergie. Le maître parlait, et je l’écoutais en regardant l’ombre des feuilles sur ma main. Et soudain quelque chose en moi s’est effondré. Je n’ai plus vu le soleil, ni le gazon, ni l’ombre des feuilles sur la main. Je n’ai plus été que douleur, et le son de cette voix, lointain, comme la fenêtre éclairée au fond du bois du Petit Poucet. Quand le lendemain je retrouvai la lumière, ce fut pour découvrir la solitude. Je voulus bouger la main et ne pus pas. Ni la main, ni le bras, ni les jambes, ni la tête, ni rien. Je n’avais plus rien de tout cela. Ce qui la veille était un corps, maintenant n’était plus que douleur. Une douleur compacte énorme et immobile, comme un fauve en digestion. Un fauve noir, d’une patience et d’un poids infinis, s’était couché sur moi et dormait. Je pouvais hurler : je hurlai. » (« Ma douloureuse et prophétique enfance », Planète n° 27, mars-avril 1966.)

Outre le voyage à Lourdes, une opération fut faite à Lyon (cet épisode est évoqué dans la chronique n° 375, Le temps et le lapin, qui sera mise en ligne prochainement).

(La polio est une maladie virale infectieuse. Dans quelques cas, le virus ingéré par voie orale gagne le sang et la moelle épinière où il détruit certains neurones moteurs. Il en résulte une paralysie surtout des membres inférieurs, mais aussi des membres supérieurs et des muscles thoraciques dont les conséquences peuvent être mortelles. Un vaccin contre la polio a été mis au point en 1953 qui a été rendu obligatoire en France à partir de 1964. En dix ans il a permis de faire disparaitre la maladie dans notre pays. Dès 1975, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a décidé un programme d’éradication du poliovirus. Mais des rumeurs propagées par des imans intégristes en pays musulmans ont fait croire que le vaccin était une invention américaine destinée à stériliser les femmes et inoculer le sida. Des cas de paralysie continuent donc d’être enregistrés au Nigéria, au Pakistan et en Afghanistan. Voir par exemple l’article d’Audrey Plessis : http://www.doctissimo.fr/html/dossiers/poliomyelite/15924-poliomyelite.htm).

[4On trouve dans la Bible (notamment dans Job et dans l’Ecclésiaste) plusieurs passages qui expriment cette critique de l’état du monde et cette révolte qui se retrouveront plusieurs siècles plus tard au cœur de l’athéisme. D’ailleurs, ce n’est pas un accident si l’athéisme est né en terre chrétienne car il ne pouvait naître qu’après la pleine reconnaissance de la liberté de conscience et de l’autonomie du monde (voir à ce propos les notes de la chronique n° 404, Errance – Après avoir chassé Dieu qui est en nous, nous l’accusons de son absence).

Sur le livre de Job, voir la note 4 de la chronique n° 326, L’amour n’est pas une erreur de la nature et la fin de la note 8 de la n° 345, Limite et grandeur de l’intelligence scientifique. Sur l’Ecclésiaste voir la note 3 de la n° 348, L’auteur biblique à Polytechnique – La Science et le récit de la Genèse – 2.

[5Ce désir de disparition de sa conscience, de son être, est mentionné dans une autre chronique : « Tout à l’heure, quand la mère s’est penchée sur lui, déjà il avait pensé cela : n’être plus, n’avoir jamais été... Moussi, pauvre Moussi qui bronche sous l’attache, tu ne sais pas ton bonheur. Tu souffres, mais seul. Personne n’est malheureux à cause de toi, avec toi, pour toi. » (n° 167, Conte de Noël : Jamais plus… – Méditation sur le mystère des choses qui s’en vont et cependant à jamais demeurent, voir aussi la note 1 de ce « conte »). Cette pensée négative, qui fait écho à celle de Job et à celle des philosophes modernes (n° 392, « Plus intérieur que mon plus intime »), s’est muée avec le temps en une autre, qui est comme son inverse positif : la gratitude d’avoir été appelé à l’être, source de joie ultime, comme il l’écrit de la gratitude de son ami Paul Misraki (n° 377, Misraki-Samivel) qu’il vint à partager.

[6Cette maladie aura de multiples conséquences.

Elle l’orientera vers une vie d’étude : « il a fallu le hasard d’une épidémie de poliomyélite pour me rendre impropre au travail manuel auquel j’étais normalement voué et pour m’orienter vers une carrière disons intellectuelle. » (Planète, n° 7, nov.-déc. 1962).

Elle déterminera (ou renforcera) l’incroyance de son enfance, de sa jeunesse et d’une grande partie de son âge mûr. Dans une lettre à Pierre Schaeffer du 22 février 1970, il explique : « Dès l’âge de cinq ans j’étais menteur, je haïssais mes parents, et seules m’intéressaient les choses défendues. J’ai eu à 4 ans la révélation que Dieu était une faribole inventée par les grandes personnes pour m’emm… et qu’au mieux, s’il existait, il était aussi haïssable que mon père et ma mère. Je faisais des rêves où j’étais grand comme une montagne et où j’écrasais tout ça du talon. De toute façon, dès cet âge-là, j’ai tenu pour mensonge tout ce qui venait des grandes personnes. Et je m’en souviens très, très bien, car j’étais immobilisé par la polio et n’avais d’autre jouet que ma cervelle (même mes bras étaient paralysés, au début, et les mouches se baladaient impunément sur mon nez). Ce n’est qu’à la longue et au prix de 20 ans de réflexion que je suis revenu de ces saines idées. Pour Dieu (quoique ce mot soit déjà un mensonge) il m’a fallu 40 ans. » (Sur cette évolution, voir mon commentaire en note 6 de la chronique n° 388, La science et l’ultime secret des choses – Avouer son ignorance est le premier pas de toute vraie science. Sur Pierre Schaeffer, voir la n° 415, Faber et sapiens, une pas banale histoire – À propos d’un livre inclassable de Pierre Schaeffer).

En contrepartie, « n’ayant d’autre jouet que sa cervelle », la maladie lui fera découvrir très tôt la singularité et le mystère de la conscience. Ces expériences, de la douleur abjecte et solitaire au début, puis d’une pensée libre dans un corps paralysé par la suite, influenceront toutes ses réflexions. Par exemple : « est-on bien sûr, s’interroge-t-il, que cette mesure que l’on fait de la douleur à l’aune de la conscience ne comporte aucune obscurité ? Et que, par exemple, la douleur de l’enfant soit moins profonde ? Que chacun réponde à cette question selon son cœur. Quant à moi, si mon passage dans ce monde me donna jamais quelque idée de l’enfer, ce fut vers l’âge de cinq ans, et toute douleur depuis ne m’est apparue que comme une pâle réminiscence de cet âge qui n’était pas encore de raison ». (n° 10, Le coup de pied de Malebranche – « Cela crie, mais cela ne sent pas »).

[7Aimé Michel s’est beaucoup intéressé aux « miracles », particulièrement aux phénomènes physiques du mysticisme, en tant que contreparties visibles d’états intérieurs qui sont, eux, scientifiquement inobservables ; il y a consacré de nombreux articles et un livre (voir à ce propos n° 153, Un substitut de la contemplation – Electroencéphalographie et mysticisme). Par contre, il a peu parlé à ma connaissance des apparitions mariales de Lourdes et d’ailleurs et des guérisons inexpliquées qu’on y signale (n° 405, Les apparitions – À propos d’un roman de Jean-Pierre Tennevin).

Il y a bien des années, j’étais allé à Paray-le-Monial pour voir par moi-même les guérisons qu’y accomplissait, disait-on, le père Tardif. « Il y a dans l’assistance, affirmait-il du haut de l’estrade, une personne qui souffre de… (suivait la description de quelques symptômes). Cette personne est maintenant guérie, qu’elle lève la main ». Et, le plus souvent, quelqu’un levait la main. Je me souviens qu’il y avait devant moi un homme jeune, agenouillé, peut-être sourd m’avait-il semblé. Vint le tour des sourds, mais lui ne fut pas au nombre de ceux qui assuraient avoir recouvré l’ouïe ce jour-là. J’en fus peiné mais peut-être avait-il bénéficié de quelque autre grâce ?

Me revint alors à l’esprit l’histoire de ce paralysé sur sa chaise roulante qu’on avait plongé tout entier dans la piscine de Lourdes et qui en était sorti… avec des pneus neufs ! Je n’étais pas loin du cynisme d’Aimé Michel enfant, celui-là même qu’il devait plus tard balayer à l’approche de la cinquantaine : « Même la douleur, l’angoisse, l’incertitude, le doute, la décrépitude et la mort solitaire, je trouve ça formidablement passionnant, et je crois, comme Pangloss bouffé par la vérole, que c’est vraiment le meilleur des mondes possibles. Sans blague. » (Même lettre à Schaeffer que ci-dessus). On aura reconnu là la leçon constante de toutes ses chroniques, leçon qui pourrait sembler outrecuidante si elle ne venait d’un homme ayant « une connaissance intérieure de la souffrance comme il en est peu » (cette dernière remarque est de Pierre Emmanuel peu avant sa disparition, en septembre 1984, à la suite d’une lettre qu’il reçut d’Aimé Michel, voir note 4 de la chronique n° 391, Jusqu’où sa main nous conduisit – La mort du poète Pierre Emmanuel).

[8Ce « même incompréhensible » renvoie à une idée majeure d’Aimé Michel sur les limitations non seulement de nos connaissances mais aussi de nos aptitudes intellectuelles. Elle sert d’assise à sa critique du puissant mouvement qui depuis les Lumières rejette la possibilité même du miracle et d’une révélation (voir entre autres n° 78, L’ascèse au laboratoire – De l’expérience scientifique à l’expérience intérieure ; n° 160, La science et le mystère – Rousseau, Gödel et saint Vincent de Paul ; n° 298, La Bible confrontée aux affirmations de la science – Refuser un Dieu plat, glissé sous la porte de Freud et de Marx).

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