Chronique n° 461 parue dans France Catholique − N° 2200 − 31 mars 1989

MOSCOU : UNE CONSTITUANTE À PIED D’ŒUVRE

L’URSS de Gorbatchev en février 1989 et le poids du passé

lundi 15 avril 2019

Chaque jour [1], m’efforçant de comprendre et de deviner, j’ai suivi la campagne électorale d’où sort en ce moment la première assemblée jamais « élue » en Russie depuis le coup de force de Lénine en octobre 1917. Elle va devoir réviser la Constitution. En fait, elle est − ou bien l’on veut nous faire croire qu’elle est − ce que fut il y a cette année deux cents ans notre Assemblée Constituante, initiatrice de tant de choses dont le monde parle encore [2].

Chaque jour j’ai écouté des candidats, voire des candidats à la candidature. De toutes sortes : académiciens, artistes, mineurs, paysans, cheminots − ou bien, comment le savoir ? des apparatchiki jouant ce rôle, comme MM. Marchais et Krasucki sont « ouvriers ».

Ils expliquaient leur programme. Un rêve ! Supprimer la pollution (il a beaucoup été question de pollution), arrêter les projets de prestige « ne servant pas directement au bien du peuple », baisser de 18% les dépenses d’armement [3] (des pourcentages, jamais de précisions sur, par exemple, le rôle de l’Armée Rouge chez les « pays frères »), restituer au peuple la « propriété socialiste » des terres « étatisées sous Staline », la propriété socialiste étant n’importe quoi qui marche et le mot « socialiste » faisant passer ce n’importe quoi en l’imputant à Lénine grâce à la citation idoine. Lénine n’ayant cessé de discourir que pour défuncter subitement, on est sûr, en cherchant, de trouver ladite citation. La plus extraordinaire dont j’ai été récompensé est tout simplement cette constatation lapidaire : « Le marxisme, cela ne marche pas ». Soixante-douze ans pour la dénicher !

Ce qui marche, c’est « le socialisme ». Qu’est-ce que le socialisme ? Personne n’en sait plus rien, mais qu’importe puisqu’on connaît « son avant-garde éclairée, le Parti communiste d’URSS ».

Je ne peux m’empêcher de persifler un peu, et cependant je suis convaincu que derrière cette comédie se préparent les événements les plus importants du siècle, plus importants que les deux guerres mondiales. Ce furent d’horribles carnages mais qui laissaient sans réponse la question de vie ou de mort des survivants : « L’humanité va-t-elle ou non se suicider ? » Nous allons le savoir en observant les Actes de l’Assemblée Constituante d’URSS.

Gorbatchev, comme naguère de Gaulle, ne dit pas où il va. Il ne cesse de faire et de dire des choses qui eussent paru inimaginables un an plus tôt. Tout paraît indiquer qu’il veut tout simplement reprendre l’histoire là où la Révolution d’octobre l’a usurpée.

Fin février, il a fait une tournée d’une semaine en Ukraine, sa seule tournée électorale. Je m’étonne que les média [4] occidentaux n’aient pas fait leurs manchettes sur ce qui se passa et sur ce qui fut dit au cours de cette semaine et les semaines suivantes.

D’abord, pourquoi l’Ukraine ?

L’Occident croit que l’Ukraine est une province russe. Tout le monde a oublié que, quand les armées nazies entrèrent en Ukraine, elles furent accueillies par des fleurs, des fêtes, des hourrahs. Les armées de Hitler ! Le fou assassin eut vite remis les choses au point, massacres, fusillades, déportations, villages et villes rasés. Et pourtant l’Ukraine des années 40 venait de subir le génocide de la prétendue « dékoulakisation », les campagnes dépeuplées par Staline ne commençaient qu’à sortir de l’horreur [5]. Pour de nombreuses raisons anciennes et récentes, l’Ukraine n’est pas la Russie aux yeux des Ukrainiens. Pendant sa campagne en Ukraine, Gorbatchev a tout fait pour effacer ces rancœurs, mais elles transparaissaient à travers les images sonores.

« M. Gorbatchev est arrivé ce matin dans la ville de X, disait le speaker, et dès sa descente d’avion la population a engagé la conversation avec lui. »

Le reportage enregistré, dont Radio Moscou ne donnait que quelques secondes, suffisait pour entendre l’étrange « conversation » : la foule excitée tempêtait, et pas d’enthousiasme ! Manifestement, chacun avait des explications à demander. Je ne connais pas l’ukrainien, mais le bruit d’une foule houleuse est le même dans toutes les langues. M. Gorbatchev criait dans le micro, reprenait le dessus, la foule se calmait. Même scénario dans chaque ville. Dans chaque ville aussi, Gorbatchev, avant toutes choses, allait déposer une gerbe de fleurs au pied de la Statue Sacrée, rappel et hommage à celui qui avait donné la terre aux paysans et stigmatisé en mourant la « brutalité de Staline » [6]... à celui peut-être aussi qui avait diagnostiqué la non viabilité du marxisme.

Le plus intéressant fut un meeting chez les mineurs du Donetz. Alors, là, on put entendre très clairement les huées, surtout de furieuses voix féminines. Le speaker, construisant après coup son montage, expliquait avec un calme désabusé ou prudent que « la discussion avait notamment porté sur les difficultés du ravitaillement ». Le hurlement des ménagères disait plutôt : « La pérestroïka, on s’en f... ! Nous voulons de la saucisse ! des pommes de terre ! des logements ! » Je n’invente pas, c’est ce que disaient déjà sur un ton moins excité les ménagères de Sibérie qui osaient bousculer le camarade Secrétaire général l’été dernier.

Voici donc l’Assemblée élue. Ce qu’elle va être, ce qu’elle va faire, nul ne le sait.

L’écoute assidue de Radio Moscou m’a convaincu que Gorbatchev, dépositaire de tous les pouvoirs, veut enfin faire la révolution confisquée à la Douma par les Bolcheviks en 1917. Une vraie révolution par le bas, car aucune révolution ne se fait par le haut. Et qu’il compte pour cela sur l’audace des nouveaux députés. Va-t-on voir surgir dans ses rangs des hommes de la trempe de Mirabeau, Sieyès, La Fayette ? Je suis convaincu aussi que c’est le secret espoir de Gorbatchev.

Il y a des difficultés nombreuses :

1) L’URSS n’a pas de Tiers État. Son ordre économique, si l’on peut nommer ordre un complet chaos, serait celui d’une France où tout, en 1789, eût appartenu à un Haut Clergé ne croyant plus ni à Dieu ni à diable. Gorbatchev ne peut compter que sur les divisions de son Haut Clergé ci-devant communiste. Je dis ci-devant, car il y a bien un parti communiste, mais il n’y a plus de doctrine communiste (« le marxisme, cela ne marche pas »).

2) En effet, si Gorbatchev a sur sa gauche un Boris Eltsine et sur sa droite un Egor Ligatchev [7], tous sont bien d’accord pour répudier ce qui est en plein effondrement. Eltsine veut aller plus vite. Ligatchev veut sauver la suprématie politique de son clergé, mais en larguant la doctrine. Si l’on veut des comparaisons, Eltsine c’est Mai 68, Ligatchev c’est Salazar [8].

3) Il y a l’armée. Mais l’armée se fait-elle des illusions ? J’ai entendu un général expliquer qu’une armée solide ne pouvait subsister sur une économie en déroute. Je pourrais rapporter d’autres citations. Ce qui est à craindre, c’est une révolution des imbéciles au sein de l’armée, conduisant à des tentatives de type Pinochet.

4) Il y a les nations captives. Mon sentiment est qu’elles ne sont plus captives que de leurs propres P.C. et que l’URSS les évacuera si cela se fait « dans l’honneur », c’est-à-dire dans les formes, par exemple sur demande déposée par voie diplomatique. La Hongrie en est peut- être là [9].

5) Il y a les nationalités. On ne voit aucune doctrine chez celles-ci, seulement des ressentiments. Cela suffit pour faire couler le sang.

6) Il y a le vide politique en Russie même. Tous les Russes vivants ont passé leur vie en prison. Les idées les plus folles naissent du rêve et de l’irréalité. Ne citons que le mouvement Pamiat, antioccidental, antimarxiste, hypernationaliste, antisémite (ils accusent pêle-mêle les juifs d’avoir inventé le marxisme, d’avoir fourni au Bolchevisme ses meilleurs chefs, d’avoir inspiré la terreur anti-paysanne, d’avoir assassiné la Russie traditionnelle, de truster les bonnes places, et maintenant d’être derrière Gorbatchev, bel amalgame à la Mein Kampf. Pamiat est assez effrayant, et malheureusement ses slogans simples. Résumé : la faute aux juifs !) [10].

7) Il y a l’ignorance du citoyen soviétique sur ce qui se passe (et s’est passé) en URSS : pas de statistique valable, pas d’histoire fiable ni ancienne, ni récente, primauté aux rumeurs, défiance universelle, psychose obsessionnelle.

Le vendredi 10 février, moins de 15 jours après le voyage de Gorbatchev, Radio Moscou annonçait laconiquement toute la journée : « Dans la République Socialiste d’Ukraine, 50% des services administratifs ont été supprimés, soit la moitié. Le personnel correspondant a été réengagé dans les tâches utiles ou dirigé vers des stages de formation. Les locaux libérés seront transformés en dépôts, ateliers, bureaux ou appartements ».

50% des services administratifs supprimés dans toute une République ! Comment est-ce possible ? Peut-on imaginer M. Rocard supprimant la moitié de l’administration française ? Ou bien s’agit-il du Parti communiste d’Ukraine ? Ou encore de ce que Boris Eltsine appelle une « décision déclarative » (mot que j’ai appris de M. Eltsine), consistant à déclarer n’importe quoi et à feindre que cela se fera ? Mystère. Il n’en a plus été question à la date où j’écris [11].

Aimé MICHEL

Chronique n° 461 parue dans France Catholique − N° 2200 − 31 mars 1989.


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 15 avril 2019


[1Ce « chaque jour » n’est pas une exagération. Aimé Michel a déjà expliqué auparavant qu’il ne manquait pas d’écouter Radio Moscou sur les ondes courtes (voir les chroniques n° 451 et n° 454). Cela fait une dizaine d’années qu’il pratique cet exercice de temps en temps, avant que l’accélération des évènements ne le rende quotidien En effet, dans un article du Figaro du 9 mars 1978, intitulé « Faites votre apprentissage sur les ondes courtes » il explique ce qu’il a découvert « l’autre jour à la faveur de la grève de nos télévisions et radio » :

« Un soir d’abord, stupéfait de la fraicheur de ce que j’entendais, puis deux ou trois soirs encore, pas plus (je dirai plus loin pourquoi) : j’ai écouté Radio-Moscou.

Ce n’est pas difficile : il suffit de prendre les ondes courtes, ces méconnues.

Les ondes courtes, allez savoir pourquoi, c’est l’empire de Radio-Moscou. Je croyais que des conventions internationales avaient réparti ces ondes entre les nations. Peut-être, mais écoutez-les pour vous faire une opinion. En français, en anglais, en allemand, en italien, en espagnol, en poldène, à destination de tous les pays du monde et à toute heure du jour et de la nuit, on n’entend que Radio-Moscou. Plus, naturellement, les brouillages qui empêchent les Russes d’écouter nos propres émissions.

Et dans toutes ces langues, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, Radio-Moscou répète les mêmes choses que l’on sait par cœur dès le troisième jour. Quelles choses ? Très claires, très peu nombreuses, selon des recettes qui nous rappellent les mêmes souvenirs que les brouillages. Les voici :

1/ L’URSS est pour la Détente entre les peuples, la Non-intervention dans les affaires intérieures, pour la Paix. (…)

2/ Les impérialistes veulent, en s’armant, empêcher les progrès de la détente, de la non-intervention et de la paix. (…)

3/ (Le plus passionnant des thèmes de Radio-Moscou) : Camarades des pays d’Europe, ne vous laissez pas abuser par la dernière invention des impérialistes qui voudraient bien nous diviser par le prétendu eurocommunisme. (…) Mais, camarades, vous savez bien qu’il n’y a au monde qu’un seul parti des travailleurs au combat ! (…)

Pour illustrer cette lutte des partis frères, Radio-Moscou lit chaque jour des lettres de camarades français adressées au service français de Radio-Moscou. C’est passionnant, vous dis-je. Enfin, trois jours. Parce qu’après, on le sait par cœur.

Je me demande pourquoi nos télévisions et radio ne retransmettent pas Radio-Moscou., disons une heure par jour. Française, Français, écoutez Radio-Moscou ! MM. Mitterrand et Fabre surtout, écoutez Radio-Moscou !

Mais patience, cela viendra. En même temps, sans doute, que le brouillage des ondes impérialistes parlant français. »

[2L’Assemblée constituante siège du 9 juillet 1789 au 30 septembre 1791, d’abord à Versailles puis à Paris. Ses 1200 députés promulguent la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, organisent la France en départements, districts, cantons et communes, abolissent la noblesse héréditaire, les privilèges, la vénalité des offices, les corvées, la torture ; accordent la citoyenneté aux juifs, abolissent les lois restrictives à l’égard des protestants. Par contre, ils ne suppriment pas l’esclavage, ne reconnaissent ni le droit de grève ni les coalitions ouvrières, n’instaurent pas le suffrage universel, subordonnent l’Église à l’État et provoquent un schisme entre prêtres assermentés et prêtres réfractaires qui dégénère en persécutions et révoltes. La Constituante instaure une monarchie constitutionnelle où la bourgeoisie prédomine.

L’Assemblée législative qui lui succède a la charge de mettre la constitution en œuvre mais elle est divisée. Elle ne dure même pas un an car elle ne survit pas à l’insurrection populaire du 10 août 1792 dirigée contre elle et contre le roi. Le 21 septembre 1792, la Convention nationale lui succède, la monarchie est abolie (an I de la République) et le roi exécuté quatre mois plus tard le 21 janvier 1793. La Terreur commence…

Sur l’interprétation de ces évènements fondateurs, notamment à travers la controverse ayant opposé les historiens Michel Vovelle et François Furet lors du bicentenaire de la Révolution, voir note 4 de n° 462.

[3Cette réduction de 18 % des dépenses militaires est dérisoire eu égard à leur poids excessif dans l’économie du pays, voir note 2 de n° 457.

[4En bon latiniste, Aimé Michel n’a pas mis d’accent sur le « e » ni de « s » à media qui est déjà un pluriel (singulier medium, ce qui signifie milieu, moyen). L’usage majoritaire s’est éloigné du latin tant au singulier (un média) qu’au pluriel (des médias). On francise le latin et pourquoi pas l’anglais ?

[5Ce quart de siècle (1920-1945) ukrainien mérite qu’on s’y arrête un instant (même si la Pologne et les Pays baltes le mériteraient autant) car il est un condensé des malheurs auxquels conduisent la volonté de puissance et la négation des individus. La période se prête aux superlatifs tant les évènements et épreuves y ont présenté un caractère extrême (à ce jour). Les quelques exemples qui suivent ne sont que des résumés dont la brièveté et l’abstraction révèlent autant qu’elles cachent les horreurs physiques et morales qu’ils décrivent.

Les trois républiques caucasiennes (Ukraine, Biélorussie, Géorgie) devinrent soviétiques après leur conquête par l’Armée rouge, en 1920 pour les deux premières et au début de 1921 pour la Géorgie. Cette conquête bénéficia de la complicité des communistes locaux et des ouvriers russes qui étaient très nombreux dans les centres industriels de ces pays. En 1921-1922 la collectivisation des campagnes provoqua des famines. En 1931 et 1932, les récoltes en Ukraine furent mauvaises et très en dessous des objectifs. Les koulaks (grands propriétaires) furent accusés de saboter le plan quinquennal en stockant illégalement les céréales. Les autorités chargèrent des activistes de retrouver ces stocks inexistants : ils réquisitionnèrent en fait les ressources alimentaires des agriculteurs et les semences ! Pour assurer leur survie, les paysans abattirent les animaux y compris les chevaux de labour. Les famines catastrophiques aggravées par diverses répressions provoquèrent entre 2,6 et 5,8 millions de morts (entre 8% et 18% de la population) alors même que l’URSS exportait des céréales par ailleurs.

Le 22 juin 1941 à l’aube, les trois millions de soldats du Reich (près des trois-quarts de ses effectifs, le plus grand rassemblement de troupes de l’Histoire) franchirent la frontière en plusieurs points sur un front de plusieurs milliers de kilomètres en rompant par surprise le Pacte germano-soviétique (voir n° 368). Au Sud, le groupe d’armées, après avoir progressé difficilement au début, réussit une vaste manœuvre d’encerclement autour de Kiev. Les Allemands perdirent 200 000 hommes dans cette bataille (tués et blessés) et les Soviétiques un million (400 000 tués, 500 000 exécutés ou morts de faim sur place, et le restant déporté en Europe centrale). En décembre l’avance allemande fut stoppée. En mars 1942, les Allemands avaient déjà perdu plus du tiers de leurs hommes, la moitié de leurs officiers et près de la moitié de leurs chars et canons. Les pertes soviétiques étaient beaucoup plus importantes mais les « sous-hommes », habitués aux privations, résistaient, même quand tout espoir était perdu. À Stalingrad, qui fut l’une des batailles les plus sanglantes de l’histoire militaire, la 6e armée allemande dut finalement se rendre en janvier 1943 (91 000 prisonniers dont la moitié moururent de faim et de mauvais traitements en quelques semaines, seuls 6 000 survivront à la guerre).

Le projet nazi de juillet 1941 prévoyait l’expulsion vers la Sibérie de 64% de la population ukrainienne (en pratique c’était une condamnation à mort), le reste étant conservé comme main d’œuvre servile avec éradication physique du judaïsme et suppression du christianisme (voir le livre sobre et factuel de Xavier de Montclos, professeur d’histoire contemporaine à l’université Lumière-Lyon II, Les chrétiens face au nazisme et au stalinisme, Éditions complexe, Bruxelles, 1983, qui présente une synthèse sur les politiques antichrétiennes menées par Hitler, surtout, et Staline, ainsi qu’un bilan de l’attitude des chrétiens face à ces totalitarismes). Hitler avait donné l’ordre à la Wehrmacht et aux S. S. d’exterminer les commissaires et fonctionnaires communistes (ainsi que les Juifs) et de faire régner la terreur dans les populations civiles pour leur ôter toute velléité de résistance. Mais nombre d’officiers supérieurs ne souhaitaient pas s’aliéner les populations et prendre des mesures autres que celles nécessaires à la victoire.

Au cours de l’été et de l’automne, les Ukrainiens réservèrent un bon accueil aux troupes allemandes (ce qui se produisit aussi ailleurs, tout au long de la ligne de front) et manifestèrent un surprenant réveil religieux. « Après le départ de l’armée rouge, des prêtres qui avaient jusqu’alors vécu dans les situations les plus diverses, comme maçons, artisans, ouvriers agricoles, ou dans une clandestinité plus précaire, se faisaient connaître publiquement. S’adressant à la Kommandantur, ils obtenaient d’organiser des paroissiens. » (op. cit., p. 91). Des églises étaient remises en état en quelques jours par les paroissiens. Après vingt ans de persécutions religieuses, « partout l’assistance aux offices étaient considérable. On demandait le baptême pour les enfants, et des célébrations de ce sacrement commencèrent, qui se poursuivirent sans discontinuer durant les mois suivants ». En certains endroits on dispose de données quantifiables. « C’est le cas pour le diocèse de Kiev. Des mille sept cents dix églises qu’il comptait avant la révolution d’Octobre, il n’en restait que deux à l’arrivée des Allemands en septembre 1941. En 1943, il y en avait environ huit cents, desservies par un peu plus de mille prêtres, soit 72 % du clergé d’avant 1917. Ce qui permet d’apprécier la vigueur de l’élan initial. » (X. de Montclos, op. cit., p. 93).

Par la suite, les autorités allemandes s’attachèrent à favoriser la rivalité entre l’Église autonome d’Ukraine (seize évêques en 1942, surtout à l’Est, conservatrice et politisée) et l’Église autocéphale (bien implantée en Ukraine occidentale, quinze évêques). Elles instaurèrent le pillage économique et la terreur policière si bien que l’état d’esprit de la population changea assez vite. Des groupes de résistants se constituèrent et eurent une audience croissante.

Staline, de son côté, tirant les leçons politiques du réveil religieux, restaura l’autorité du chef de l’Église russe en septembre 1943. Il préparait ainsi habilement la reprise des territoires occupés par les Allemands.

[6L’opinion de Lénine sur Staline est exprimée dans des lettres destinées au Congrès du Parti, connues sous le nom de Testament de Lénine, qu’il dicta à ses secrétaires en décembre 1922 et janvier 1923. Voici les deux passages en question, écrits à onze jours d’intervalle :

« Le camarade Staline en devenant secrétaire général a concentré un pouvoir immense entre ses mains et je ne suis pas sûr qu’il sache toujours en user avec suffisamment de prudence. D’autre part, le camarade Trotski (…) se distingue non seulement par ses capacités exceptionnelles – personnellement il est sans conteste l’homme le plus capable du Comité Central actuel – mais aussi par une trop grande confiance en soi et par une disposition à être trop enclin à ne considérer que le côté purement administratif des choses. » (Note datée du 25 décembre 1922)

« Post-scriptum. Staline est trop brutal, et ce défaut, pleinement supportable dans les relations entre nous, communistes, devient intolérable dans la fonction de secrétaire général. C’est pourquoi je propose aux camarades de réfléchir au moyen de déplacer Staline de ce poste et de nommer à sa place un homme qui, sous tous les rapports, se distingue de Staline par une supériorité – c’est-à-dire qu’il soit plus patient, plus loyal, plus poli et plus attentionné envers les camarades, moins capricieux, etc. » (4 janvier 1923)

Sachant ce qui s’est passé avant et par la suite, on ne peut qu’être saisi à la lecture de ces quelques phrases qui illustrent deux faits difficiles à assimiler : d’une part, le sort du monde, la vie et la mort de millions d’hommes, semblent dépendre à certains moments fatidiques du choix de quelques hommes ; d’autre part, leur sensibilité personnelle contraste avec leur insensibilité aux souffrances qu’ils imposent aux populations. Un article de Moshé Lewin et Jean-Jacques Marie « Les derniers mois de la vie de Lénine d’après le Journal de ses secrétaires » paru en 1967 dans les Cahiers du monde russe et soviétique (https://www.persee.fr/doc/cmr_0008-0160_1967_num_8_2_1704) éclaire les circonstances personnelles et politiques dans lesquelles ce testament a été rédigé et par la même, son contenu.

Côté personnel, Lénine, qui a échappé à un attentat le 30 août 1918 (il sera suivi d’une terrible répression), connait par la suite des ennuis de santé : d’abord fatigues, maux de tête et insomnies, puis, en 1921, difficulté à trouver ses mots. En mai 1922, il est frappé d’un premier accident vasculaire cérébral dont il se remet, puis d’un second le 13 décembre 1922. La troisième attaque commence le 7 mars 1923. Le 10 mars, la moitié de son corps est paralysée et il perd l’usage de la parole. C’est, à 53 ans, la fin de sa vie politique. Lénine meurt dix mois plus tard, le 21 janvier 1924. L’autopsie révèle une artériosclérose des artères cérébrales qui sont rigidifiées et presque bouchées par les plaques d’athérome. Cette maladie est inattendue car Lénine ne présente aucun des facteurs de risque habituel, il n’est pas obèse, ne fume pas et boit peu. Toutefois, une étude récente a montré que son père, son frère et ses sœurs étaient morts (au même âge pour son père) avec les mêmes symptômes, ce qui suggère une mutation génétique.

Les circonstances politiques tiennent à la montée du pouvoir de Staline et aux inquiétudes de Lénine quant à l’unité du parti et aux lourdeurs d’une bureaucratie envahissante. « Au début de l’année [1922], écrivent Lewin et Marie, Lénine avait accepté ou suggéré lui-même la nomination de Staline au poste nouvellement créé de Secrétaire général. Ce poste n’avait pas encore d’importance essentielle. Mais au cours de l’année 1922 – et l’absence de Lénine y fut pour beaucoup, le poste et son titulaire prirent de l’importance à la surprise, peut-être, de Lénine lui-même. Tandis que la capacité de travail de Lénine s’affaiblissait et que la direction des affaires publiques lui échappait de plus en plus, Staline s’affirmait comme un meneur, se rodait, prenait de l’assurance, non seulement sans Lénine mais assez souvent contre lui. Il s’entourait aussi d’hommes qui lui convenaient, une coterie à sa dévotion se cristallisait progressivement sans même que la plupart des dirigeants eux-mêmes s’en rendissent compte. » (p. 265).

La première note, dictée peu après le second AVC, traduit l’inquiétude de Lénine quant aux rivalités personnelles qui lui font craindre une division du parti, mais il ne peut proposer un dauphin et il n’a peut-être pas encore de préférence entre Staline (44 ans) et Trotski (43 ans ; les autres membres du Bureau politique du Comité central qu’il mentionne dans sa note sont Zinoviev et Kamenev, 40 ans tous les deux, Boukharine, 34 ans, et Piatakov, 32 ans). D’où ce souci d’équilibre de la formulation où « louanges et blâmes sont si judicieusement répartis et si visiblement pesés, que leur caractère intentionnel saute aux yeux » (p. 286). Cependant, « [m]algré son équilibre formel, savamment conçu, dans l’analyse psychologique des personnes, le “testament” enregistre un fait primordial qui détruit d’avance tout l’équilibre qu’il tentait d’instaurer : l’un des chefs cités – et un seul – occupait une position politique privilégiée et détenait un “pouvoir immense”. Les autres étaient donc extrêmement désavantagés. » (p. 287)

La seconde note en janvier corrige le déséquilibre de la première. Il y a lieu de penser que ce retournement est dû à une altercation entre Staline, a qui a été confié la charge de veiller à l’isolement du malade et aux soins qui lui sont prodigués, et Nadejda Kroupskaïa, épouse et secrétaire de Lénine. Cette dernière écrit à Kamenev le 23 décembre 1922 (et non 1923 comme imprimé dans l’article de Lewin et Marie) : « Staline s’est permis hier une algarade des plus grossières contre moi, à propos d’un petit mot qui m’a été dicté par Lénine avec l’autorisation des médecins. (…) Je sais mieux que tous les médecins de quoi l’on peut et de quoi l’on ne peut pas parler à Ilitch, car je sais ce qui l’émeut ou ne l’émeut pas, et en tout cas, je le sais mieux que Staline. » Elle demande à être protégée de ses insultes et menaces indignes et termine : « Je suis moi aussi un être vivant, et mes nerfs sont tendus à l’extrême ». L’attitude de Staline s’expliquerait par la colère non maitrisée que provoque le rapprochement de Lénine avec Trotski. On ne sait pas quand Kroupskaïa a révélé l’incident à son mari (à moins que celui-ci l’ait deviné) : il ne réagira explicitement que le 5 mars 1923 dans une lettre adressée à Staline où il lui reproche d’avoir insulté son épouse et exige des excuses. Staline, conformément à son habitude, s’exécutera (p. 298)

Lewin et Marie pensent que si Lénine n’avait pas été terrassé par la maladie, la structure de l’État soviétique aurait été très différente de ce qu’elle est devenue sous Staline (p. 289) mais la plupart des autres historiens contestent cette conclusion jugeant que Lénine n’a infléchi ni son recours à la violence (massive durant cette période par élimination des opposants : paysans affamés, clergé qui les soutient, ouvriers en grève, etc.) ni à des mesures bureaucratiques pour lutter contre la bureaucratie.

Le « pouvoir immense » de Staline « conduira à la liquidation physique des cinq autres dirigeants par le sixième » : Zinoviev et Kamenev sont exécutés en août 1936, Piatakov, en janvier 1937 et Boukharine, en mars 1938 ; Trotski, écarté dès 1929, est assassiné en août 1940 à Mexico. Dans une lettre aux accents religieux dictée à sa femme avant son exécution, Boukharine exprime encore son espoir fervent dans l’avenir du Parti : « Je quitte la vie. Je suis accablé par l’impuissance ressentie face à la machine infernale qui, avec des méthodes [barbares], déploie une force [gigantesque], produit des mensonges à la chaîne selon un plan soigneusement concerté. À moi seul, qui ne suis en rien coupable, je vais entraîner dans ma perte des milliers d’innocents. Je m’adresse à vous, génération future des dirigeants du Parti, sur qui repose la mission historique de faire la lumière sur les crimes qui, dans cette époque terrible, étouffent le Parti. Je demande à la génération future des dirigeants du Parti de réhabiliter ma mémoire et de me réintégrer dans le Parti. Sachez, camarades, que sur le drapeau que vous portez, en marche triomphale vers le communisme, il y a aussi une goutte de mon sang. »

En guise de conclusion, on pourra lire le récit de la mort de Staline vue par sa fille en note 4 de n° 301.

[7Sur le conflit entre Eltsine et Ligatchev, voir note 3 de n° 457.

[8Antonio de Oliveira Salazar (1889-1970), dirige le Portugal de 1932 à 1968. Sur son régime et sa fin, voir n° 215, Pluralisme normalisé – La Révolution des Œillets vue de France (août 1975).

[9C’est ce qui s’est produit.

[10Pamiat, qui signifie mémoire en russe, se définit comme « mouvement national chrétien orthodoxe patriotique national du peuple ». Cette organisation ultranationaliste regroupant plusieurs courants à partir de la fin des années 70 entend défendre la culture russe contre les Maçons et les Juifs. Profitant de la glasnost, le mouvement s’exprime dans les médias et organise des manifestations. Il est très critiqué par les journaux soviétiques et certains de ses membres sont exclus du parti communiste malgré le soutien de hauts responsables du Comité central, du ministère de la Défense et du KGB. Le mouvement connait plusieurs scissions et recompositions, et donne naissance à d’autres mouvements néo-nazis comme l’Unité nationale russe (années 90) et le Mouvement contre l’immigration illégale (années 2000).

Voici deux exemples de la prose de Pamiat sous forme d’extraits de lettres de son leader, D. Vasiliev (mort en 2003) envoyées respectivement à Boris Elstine et Vladimir Poutine (https://web.archive.org/web/20071214025531/http://www.pamyat.ru/opinions.html) :

« Votre entourage juif (...) vous a déjà fait bon usage et n’a plus besoin de vous. Vous partagerez le destin de Napoléon, Hitler, etc., qui étaient des dictateurs maintenus par les sionistes (...). Le but du sionisme international est de s’emparer du pouvoir dans le monde entier. Pour cette raison, les sionistes luttent contre les traditions nationales et religieuses d’autres nations et élaborèrent à cette fin le concept franc-maçonnique du cosmopolitisme. »

« Nous sommes contre un système politique multipartite. De nombreux partis impliquent une distribution d’égoïsme, de chantage, etc. La Russie a sa propre histoire, vieille de 1000 ans. Cela n’a aucun sens de copier intégralement les institutions occidentales. Elles peuvent être positives et efficaces dans les petits pays européens, mais dans un pays aussi grand que la Russie, un système parlementaire faible et corrompu est synonyme d’anarchie et favorise le séparatisme économique et politique. »

[11Je n’ai pas trouvé trace de cette suppression de la moitié des services administratifs ukrainiens. Il s’agirait donc bien d’une de ces surprenantes « décisions déclaratives ».

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