Le nom d’un pape n’est jamais choisi au hasard. Dans un discours au Collège cardinalice, le 10 mai 2025, Léon XIV expliquait l’avoir choisi en référence à Léon XIII, afin de s’inscrire « principalement » à la suite de l’auteur de l’encyclique Rerum novarum, publiée en 1891 durant la révolution industrielle et qui formalisa la « doctrine sociale de l’Église (DSE) ». Alors que les sociétés occidentales affrontent la misère ouvrière et que les débats entre catholiques sur l’intervention de l’État font rage, le texte rejette aussi bien le socialisme que le libéralisme, met en garde contre la lutte des classes et fait l’éloge, face au collectivisme, de la propriété privée. Texte d’équilibre, l’encyclique appelle également à l’instauration de justes salaires ou encore au respect du droit aux ouvriers à s’organiser en syndicats. « Aujourd’hui l’Église offre à tous son héritage de doctrine sociale pour répondre à une autre révolution industrielle et aux développements de l’intelligence artificielle, qui posent de nouveaux défis pour la défense de la dignité humaine, de la justice et du travail » expliquait encore Léon XIV aux cardinaux, annonçant le thème de sa première encyclique, Magnifica humanitas, publiée en mai 2026.
« Res novae » de notre temps
Avant de s’attaquer aux res novae, aux « nouveautés » de son temps, c’est à une véritable fresque de la doctrine sociale de l’Église que se livre le Pape, évoquant tour à tour les notions de bien commun, de destination universelle des biens [chacun doit pouvoir trouver, dans les biens de la Création, de quoi vivre correctement, NDLR], de subsidiarité [ni l’État ni aucune autre société ne doit se substituer à la responsabilité que peut remplir un corps intermédiaire, NDLR], de solidarité et de justice sociale. Léon XIV y prend bien soin de réfuter les critiques parfois adressées au corpus de la « DSE », en soulignant que cette dernière n’est pas un « répertoire de solutions techniques [ou un] modèle économique ou politique à opposer à d’autres », mais bien des « principes » soutenant « une interprétation évangélique des processus historiques comme des choix qu’ils impliquent ».
Si ces principes sont incontournables, c’est bien parce qu’ils s’enracinent dans le principe de la dignité de l’homme, « image du Dieu trinitaire ». Léon XIV n’avait pas manqué de le rappeler aux parlementaires espagnols lors de son voyage apostolique en juin dernier : « Toute société véritablement juste se fonde sur la reconnaissance de la dignité inviolable de la personne humaine. » Levant les yeux pour regarder les fresques du palais des Cortès représentant la réception de l’Évangile et des Tables de la Loi lors de son discours aux parlementaires espagnols, le Pape en avait profité pour rappeler que « la liberté moderne a également été préparée par une longue éducation de la conscience, profondément marquée par la tradition chrétienne ». Avant d’inviter les parlementaires à eux aussi « lever les yeux » pour « regarder avec plus de profondeur » leurs décisions, appelant enfin à un « renouveau moral » et à garder la « mémoire de ses racines ».
Pas de séparation
Mais doit-on mélanger politique et religion ? La question, régulièrement débattue dans la sphère médiatique, n’en a jamais été une pour les successeurs de Pierre. Léon XIV ne déroge pas à la règle : recevant une délégation d’élus du diocèse de Créteil ainsi que son évêque, en août 2025, il avait rappelé qu’il « n’y a pas de séparation dans la personnalité d’une personne publique : il n’y a pas d’un côté l’homme politique, de l’autre le chrétien ».
Conscient qu’il n’était « pas facile » de s’engager publiquement en tant que chrétien, Léon XIV les avait tout de même exhortés à faire preuve de « courage » grâce à « l’union [avec] Jésus crucifié ». « Vous êtes donc appelés à vous fortifier dans la foi, leur avait-il lancé, à approfondir la doctrine […] que Jésus a enseignée au monde, et à la mettre en œuvre dans l’exercice de vos charges et dans la rédaction des lois. »