Encyclique de Léon XIV : « Désarmer l’intelligence artificielle » - France Catholique
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Encyclique de Léon XIV : « Désarmer l’intelligence artificielle »

Dans sa première encyclique, Magnifica Humanitas, Léon XIV analyse longuement les bouleversements provoqués par l’irruption soudaine de l’intelligence artificielle dans d’innombrables domaines. L’occasion de développer une réflexion féconde sur les rapports entre la machine, l’homme… et Dieu !
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© Antoine Mekary / Godong

Magnifica humanitas : « Magnifique humanité ». C’est le titre, en latin, de la première encyclique de Léon XIV, « sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle ». Elle a été signée le 15 mai dernier, 135 ans jour pour jour après l’encyclique Rerum novarum de Léon XIII, datée du 15 mai 1891. De fait, c’est bien dans le sillon tracé par son « bien-aimé prédécesseur » que le pape inscrit ce nouveau texte : longue de 45 000 mots (contre 13 700 pour Rerum novarum), son encyclique complète la « doctrine sociale de l’Église » (DSE), laquelle porte plus sur des questions temporelles que spirituelles. Deux jours après son élection au trône de Pierre, Léon XIV avait d’ailleurs expliqué que l’Église devait aujourd’hui répondre aux défis de la révolution numérique, comme Léon XIII avait répondu, en son temps, aux défis de la révolution industrielle. C’est l’une des raisons qui l’ont conduit à choisir ce nom.

Des questions vertigineuses

On a moins remarqué que son encyclique a été rendue publique le 25 mai, au lendemain de la Pentecôte où les chrétiens font mémoire du don de l’Esprit Saint. Sans doute faut-il y voir plus qu’un hasard : n’est-ce pas ce don qui distingue encore l’homme de la machine au moment où la « machine » – qu’on l’appelle ordinateur ou robot – peut reproduire l’apparence d’un raisonnement logique grâce à l’intelligence artificielle ? Que serait l’homme sans le souffle divin de l’Esprit ? Et qu’est-ce qu’une « intelligence » qui ne serait pas incarnée ?

On le voit : l’irruption soudaine de l’IA dans nos vies quotidiennes pose des questions vertigineuses que le Saint-Père veut affronter à la lumière de l’Écriture sainte et de la Tradition, qui fondent la doctrine sociale de l’Église, rappelle-t-il dans l’introduction de l’encyclique. Dont il faudrait citer in extenso la première phrase pour éclairer son propos : « La magnifique humanité créée par Dieu se trouve aujourd’hui face à un choix décisif: ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble. » Rien de bon ne peut se faire quand l’homme prétend bannir Dieu de sa Création. Et l’on serait tenté de dire qu’en remettant l’homme à sa juste place – et la machine –, Léon XIV propose une encyclique sur l’humilité autant que sur l’IA.

Construire Babel ou restaurer Jérusalem

De ce point de vue, la réflexion qu’il conduit dans l’introduction est aussi belle qu’édifiante, confirmant par sa clarté le talent de pédagogue de ce « fils de saint Augustin ». Léon XIV oppose en effet la construction de la tour de Babel, rapportée dans le Livre de la Genèse, à un épisode moins connu de l’histoire biblique : la reconstruction des murailles de Jérusalem, racontée dans le Livre de Néhémie.

La construction de la tour de Babel, « dont le sommet pénètre les cieux » (Gn 11,4) apparaît démesurée. Surtout, ce projet « cache un piège profond: c’est une œuvre conçue sans référence à Dieu », écrit le Saint-Père. « Lorsque la cité se construit sur l’orgueil et la prétention à se suffire elle-même, la communication se dégrade, les langues se confondent et les êtres humains ne se comprennent plus. […] Babel révèle ainsi la limite de toute construction qui, aussi grandiose soit-elle, naît de l’absolutisation de l’humain et de sa prétention à l’autosuffisance, sacrifie la dignité des personnes à l’efficacité et aspire à atteindre le ciel sans la bénédiction de Dieu. »

Tout autre est le projet de Néhémie : c’est après avoir prié Dieu et confessé « les péchés des enfants d’Israël » (Ne 1,6) que l’échanson du roi Artaxerxès entame la restauration des murailles de Jérusalem. « Avant d’agir, il jeûne, prie, intercède pour le peuple […]. Le récit montre comment la ville renaît non pas grâce à l’initiative d’une seule personne, mais grâce à la responsabilité partagée de tout le peuple: prêtres, artisans, chefs de famille, femmes et jeunes […]: l’harmonie naît lorsque chacun assume son rôle et que tout le peuple reconnaît sa force comme venant du Seigneur. […] Construire une ville fondée sur le bien commun exige, avant tout, de bâtir sur le roc de la relation avec Dieu. » C’est en empruntant « la voie de Néhémie » que les hommes déjoueront les mirages de l’IA et qu’ils pourront user de ces nouvelles technologies au service de la Création.

Car l’IA n’est pas un mal en soi… même si le portrait qu’en brosse le Saint-Père évoque étonnamment celui qu’on pourrait faire du « prince de ce monde » (cf. encadré page11) ! Parce qu’elle peut traiter très rapidement bien plus d’informations que ne sauraient le faire les meilleurs experts, l’intelligence artificielle peut être d’une aide précieuse dans tant de domaines – la médecine, la biologie, l’industrie, la formation, l’étude des climats, l’exploration spatiale… – qu’il est impossible d’en dresser une liste exhaustive.

Mais elle n’est pas non plus « une solution aux problèmes de l’humanité », et l’on doit se garder de l’idolâtrer car la technologie n’est pas « moralement neutre ». Et « la technique n’est pas un simple instrument » : « lorsqu’elle devient un critère, elle finit par [réduire] la Création à un objet d’exploitation et les personnes à des rouages d’un système qu’il faut rendre toujours plus performant », au risque de marginaliser les plus vulnérables. Car les « géants de la tech » poursuivent avant tout des intérêts commerciaux – alimentés notamment par la revente de données pourtant personnelles – quand ils ne sont pas guidés par « le rêve de dépasser les limites de la condition humaine ».

Deux idéologies fondées sur l’orgueil

Léon XIV évoque ici deux idéologies fondées sur l’orgueil : le transhumanisme, qui voudrait « accroître les performances et les capacités » de l’être humain en recourant aux nouvelles technologies, et le post-humanisme qui, dans ses versions les plus radicales, envisage « une forme d’hybridation entre l’être humain, la machine et l’environnement »… Si l’homme est traité comme un matériau à perfectionner, le risque est grand de « faire payer aux plus fragiles le prix d’une prétendue optimisation de l’espèce ». Le Pape rappelle ici que l’être humain se définit aussi par ses limites – incapacité, maladie, vieillesse, souffrance, vulnérabilité – qui appellent à la générosité et à la compassion : « La finitude, lorsqu’elle est acceptée dans la vérité, n’appauvrit pas l’être humain, mais l’ouvre à la reconnaissance du visage de Dieu et de l’autre. » Ce n’est pas par la divinisation de la technologie que l’homme devient « plus qu’humain » mais par « l’opération de la grâce de Dieu reçue dans le Christ ».

Soulignant la responsabilité des entreprises qui conçoivent et commercialisent ces systèmes « intelligents », et des États qui s’en servent parfois pour assurer un contrôle social pesant, Léon XIV n’oublie pas que clients et citoyens peuvent aussi les utiliser à mauvais escient : « L’homme moderne n’a pas reçu l’éducation nécessaire pour faire un bon usage de son pouvoir », souligne-t-il, citant le théologien Romano Guardini (La fin des temps modernes, 1952). Éduquer à l’IA ne se réduit pas à débusquer les fausses informations qu’elle permet de concevoir. Nous devons aussi inculquer aux enfants que « les choses les plus profondes ne s’apprennent qu’après beaucoup de temps et d’efforts » : le Pape appelle à « promouvoir une véritable hygiène de l’attention » fondée sur le silence, l’étude approfondie, la lecture… Surtout, il faut « protéger nos jeunes […] de cette séduction subtile qui fait paraître inutile la pensée humaine précisément au moment où elle est la plus nécessaire ».

Cet avertissement vaut bien sûr aussi pour les adultes qui, par paresse et parfois par lâcheté, sont tentés de s’abandonner à l’IA, se déchargeant sur la machine du poids des décisions qu’ils n’ont pas le courage de prendre. Léon XIV insiste particulièrement sur ce point dans le long passage qu’il consacre à la guerre, dont la «banalisation» l’inquiète au point qu’il juge nécessaire de réviser la théorie de la « guerre juste » : «Il n’est pas acceptable de confier à des systèmes artificiels des décisions mortelles ou, en tout cas, irréversibles.» En abdiquant ses responsabilités, l’homme abdiquerait son humanité. C’est pourquoi Léon XIV appelle, dans une formule vigoureuse, à «désarmer l’IA», c’est-à-dire à «l’empêcher de dominer l’humain». Ce qui suppose que l’homme accepte avec humilité sa condition de créature et cultive «l’amour de Dieu» plus que «l’amour de soi», insiste le Saint-Père, en disciple fidèle de saint Augustin.