Comment Léon XIV a-t-il accueilli la charge que lui ont confiée les cardinaux, juste au moment de son élection ? Quel souvenir gardez-vous de ce 8 mai 2025 ?
Cardinal Kurt Koch : Nous étions tous très heureux. Le Pape était très ému, cela se voyait. Je pense qu’il a accepté avec gratitude et par obéissance de répondre à cet appel. Puis il s’est présenté au monde entier, au balcon de la basilique, avec cette première parole prononcée par le Christ après sa Résurrection : « La paix soit avec vous. » Ce qu’il a dit dans ce premier discours était très touchant.
Peut-on dégager, depuis son élection, des lignes de force de son pontificat ?
Je distinguerais trois points forts. D’abord, le christocentrisme. Léon XIV est absolument convaincu qu’il est nécessaire de mettre le Christ au centre de l’Église. Car c’est seulement en Christ que nous pouvons retrouver l’unité. C’est le deuxième point fort : retrouver l’unité aussi dans l’Église. Car il y a beaucoup de tendances, parfois des tensions dans l’Église. Or, comme l’a dit le concile Vatican II, dans la Constitution dogmatique Lumen gentium, l’Église est sacramentum mundi : le sacrement (du Salut) du monde. C’est seulement si elle est unie que l’Église peut être un signe et un instrument pour la paix dans le monde. C’est le troisième point fort : le christocentrisme, l’unité et la paix. On voit aussi cela dans la devise qu’il a choisie quand il est devenu évêque au Pérou : In illo uno unum, que l’on pourrait traduire par : « En Celui qui est Un, soyons un. » Cette devise est une interprétation du psaume 127 par saint Augustin, qui dit en substance dans ses Discours sur les psaumes : « Dans l’Église, nous sommes beaucoup, et nous sommes différents. Mais il faut retrouver l’unité dans le Christ. »
Qu’est-ce qui menace cette unité ? Quelles sont les raisons pour lesquelles il est nécessaire de la retrouver ?
Si l’Église est une communauté divisée, comment pourrait-elle aider à retrouver l’unité entre les chrétiens ? Comment pourrait-elle aider à retrouver la paix dans le monde ? Sans esprit commun, on ne peut pas y parvenir. Retrouver l’unité dans la diversité de toutes les opinions : c’est un défi pour la société, et d’abord pour l’Église.
Comment est-ce que Léon XIV entend, selon vous, refaire cette unité ?
Le modèle, c’est la Trinité. Dans la Trinité, nous avons une pluralité de personnes : le Père n’est pas le Fils, le Fils n’est pas l’Esprit Saint, et pourtant nous avons une très belle unité entre ces personnes. Unité et pluralité réconciliées : c’est le grand défi pour
l’Église.
Léon XIV a visité l’Algérie en « fils de saint Augustin ». De quelle manière « l’évêque d’Hippone » inspire-t-il son pontificat ?
Le Pape cite beaucoup saint Augustin dans ses discours et ses homélies – comme Benoît XVI. Il met surtout l’accent sur l’amour : Dieu est amour. C’était le grand thème de saint Augustin. Avec l’unité entre l’Église et l’Eucharistie. L’Eucharistie n’est pas seulement l’un des sacrements. L’Eucharistie et l’Église, c’est la même chose. Ce que le grand théologien français, Lubac, a dit : « L’Église fait l’Eucharistie, et l’Eucharistie fait l’Église. »
Vous évoquez Benoît XVI. Trouvez-vous dans cette première année des échos des pontificats de Benoît XVI ? et de François ? des différences ?
Il est toujours difficile de discuter des différences et des continuités. Il faut voir quelle est la particularité de Léon XIV. Chaque pape a son propre caractère. Nous n’avons pas seulement différents papes, nous avons aussi différentes papautés. La charge pétrinienne est immense, et remplir toutes les tâches afférentes à cette charge est très difficile ! Il faut fixer des priorités.
De quelle manière gouverne-t-il ?
J’ai l’impression qu’il conduit l’Église avec une grande sérénité. C’est un homme très enraciné spirituellement, c’est un homme de prière. Il a beaucoup de choses à faire, mais il les fait avec prudence et tranquillité dans l’action.
Que nous disent ses premiers voyages ? Et le fait qu’il se soit rendu notamment à Nicée, lieu d’adoption du Credo ?
Le voyage en Turquie était prévu avant son élection. Le patriarche œcuménique avait convié le pape François à célébrer, en mai, les 1 700 ans du concile de Nicée, ce qui n’a pu se faire en raison de la mort du Pape. Le patriarche a donc invité Léon XIV à venir confesser, en novembre, la foi en Christ, en communion avec les représentants de toutes les autres Églises et communautés ecclésiales. Le concile de Nicée fut le premier concile œcuménique. Il a été convoqué pour lutter contre l’arianisme, la doctrine du prêtre Arius qui prétendait que Jésus n’était pas le Fils de Dieu. Le concile s’est réuni pour réfuter cette hérésie et confesser que le Fils de Dieu est consubstantiel au Père. Il était très important que cet anniversaire soit célébré car, comme l’a dit le Pape à Constantinople, nous assistons à un retour de l’arianisme. Il est nécessaire de confesser notre foi en commun : nous ne pouvons retrouver l’unité entre les chrétiens que dans la foi apostolique.
Quels rapports le pape Léon XIV, né aux États-Unis et naturalisé Péruvien, entretient-il avec
l’Europe ?
Léon XIV est né en effet aux États-Unis, mais il a une grande expérience de l’Église dans le monde. Il a été missionnaire au Pérou, puis le chef de la communauté des Augustiniens ; à ce titre, il a visité toutes les communautés augustiniennes dans le monde. Il a aussi été préfet du dicastère pour les évêques. La particularité de Léon XIV, ce n’est pas d’être américain : c’est cette universalité et cette globalité de l’expérience. Il est évidemment très intéressé par l’Europe – et préoccupé car la foi n’y est pas exagérée, pour le dire en langage diplomatique…
Il est donc nécessaire de revivifier cette foi chrétienne que l’Europe a un peu oubliée…
… je dirais : qu’elle est en grand danger d’oublier.
La France, après d’autres pays d’Europe, projette de légaliser l’euthanasie. Est-ce une inquiétude de Léon XIV ?
Je pense que l’Europe est en train de perdre ses valeurs chrétiennes. C’est surtout au commencement et à la fin de la vie humaine que se posent de grands défis. Certaines décisions des gouvernements, en Europe, sont très provocantes. Parce que c’est un changement des droits de l’homme. Auparavant, le fondement des droits de l’homme, c’était le droit d’être vivant. Mais maintenant, on dit que c’est le droit de donner la mort. C’est tout le contraire ! L’Europe perd ses racines. Si l’Europe n’a en commun qu’une monnaie, des préoccupations matérielles mais pas de valeurs spirituelles, si l’Europe perd son âme, elle perd ses traditions et son essence.