La foule réunie en ce samedi soir sur l’esplanade du sanctuaire, éclate en cris de joie quand le Pape la traverse pour rejoindre la grotte de Massabielle. Le silence retombe instantanément lorsque Léon XIV, dans un geste identique à celui de Benoît XVI et Jean-Paul II, s’agenouille en silence dans le lieu des apparitions de la Vierge Marie à sainte Bernadette Soubirous, en 1858, pour adresser une fervente prière à Notre-Dame de Lourdes (lire p. 30).
Quelques minutes plus tard, dans la foule qui sort du sanctuaire, Raphaël et Marie, 24 et 26 ans, ont le regard brillant. Ces jeunes parents ont été profondément marqués par le soutien aux familles demandé par le Pape à la Vierge Marie. « En tant que jeune père, les propos du Pape m’ont conforté dans mes choix de vie, confie Raphaël, originaire du sud de l’Aveyron, sous les acquiescements de sa femme. L’ouverture à la vie dans les familles est quelque chose de difficile. Avec notre bébé, nous sentons bien que nous sommes à contre-courant de l’esprit du monde… même parmi nos amis. » Dans un grand sourire, il explique avoir perçu le Pape comme « un entraîneur sportif sur le bord du terrain : on est couvert de boue, nos chaussures sont dans un piteux état, mais il nous dit : « Continuez ! » ».
Alors que la foule de religieuses, jeunes, scouts, hospitaliers et malades continue de sortir, un fauteuil roulant se tient immobile. Simon, lourdement handicapé, fait face au sanctuaire. Il écoute attentivement la question qui lui est posée au sujet du Pape, avant de lancer ses bras perclus et de les faire retomber sur une planche fixée devant lui où sont écrites des syllabes, traduisant ses réponses : « Je ne m’attendais pas à le voir », « chaleur humaine » et « portée particulière ». La « portée particulière », Léon XIV l’aura embrassée en plaçant son voyage sous le signe du respect de la vie, au cœur de toutes ses prises de parole.
Les pèlerins de Boulogne-Billancourt
Dimanche matin, dans les rues qui descendent vers la grotte et la prairie où doit se tenir la messe du Pape, 53 pèlerins de la paroisse Sainte-Cécile de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) s’élancent. Ceux qui peuvent marcher emmènent les autres dans les fauteuils roulants bleus métalliques, caractéristiques de la cité mariale. « Depuis son arrivée en France, le Pape nous offre un élan de foi, lance le curé de la paroisse, le Frère Jean-Yves. Et puis, quelle joie ! Regardez ces personnes handicapées, dit-il en désignant les fidèles installés dans les fauteuils roulants. Elles sont, malgré tout, heureuses d’être ici. C’est l’expérience de Lourdes. C’est ce que l’Église peut donner de mieux, car elle affirme que la fragilité n’est pas un obstacle à l’amour. » « Pour ce voyage paroissial auprès du Pape à Lourdes, il était évident de mêler les malades et les valides, car la souffrance des fidèles peut ainsi être portée mutuellement » explique Marie-Annonciade, l’organisatrice du pèlerinage.
Dans la prairie, le groupe se retrouve autour de son curé afin d’accomplir le « geste de l’eau », inspiré par les apparitions de 1858, qui consiste à se laver avec l’eau du sanctuaire avant d’en boire. « C’est un très beau geste, parce qu’il nous met à la place de Bernadette », confie doucement Sixtine, paroissienne de Sainte-Cécile dont le visage est encore brillant de l’eau de Lourdes. Pour elle, le geste résonne de façon vertigineuse : « La dernière fois que j’étais venue, je n’étais pas malade. Aujourd’hui, je le suis. Je reçois ce geste avec davantage d’espérance, pour mon corps et ma foi. »
Un appel qui touche en plein cœur
Après une reprise de l’hymne Tu es Petrus – « Tu es Pierre » –, la messe commence devant 150 000 personnes, sous un soleil écrasant. Dans son homélie, Léon XIV, que l’on sent familier du message de Lourdes, en a fait ressortir l’espérance mêlée d’exigence. Le Pape y parle ainsi de « pénitence » pouvant « réparer » le Sacré-Cœur de Jésus, appelle à la « conversion » et convoque même les fins dernières en évoquant « les hommes qui n’entendent pas cet appel à la conversion et [que les] fautes entraînent vers la mort » (voir p. 20). Dans la foule des malades, c’est un autre appel qui semble toucher en plein cœur : « Vos béquilles, vos fauteuils roulants, vos larmes cachées ne sont pas des obstacles : ils sont le lieu par excellence où vous êtes pleinement respectés, accueillis et transformés par l’amour infini de Dieu » lance Léon XIV. « Je vais garder la mémoire de cette messe jusqu’à ma mort, glisse Pauline, qui accompagne sa fille Munaï-Marie, atteinte du syndrome de Rett et lourdement handicapée. Il n’y a en effet, comme dit le Pape, « aucun obstacle » à cet amour. »
« Le Pape a cité mot pour mot la promesse de Marie à Bernadette », relève Isabelle, paroissienne boulonnaise de 66 ans. Entre deux manœuvres pour tirer un des fauteuils roulants dans l’espace saturé de fidèles, elle souligne le passage qui l’a touchée : « « Je ne vous promets pas le bonheur dans ce monde, mais dans le suivant ». J’ai perdu mon fils de 20 ans d’un cancer. Sa perte a été très douloureuse, mais nous avons l’espérance de le retrouver au Ciel auprès de Marie. »
Le Pape contre l’euthanasie
Dans un rythme soutenu, Léon XIV enchaîne les apparitions et les prises de parole. À peine la messe semble-t-elle terminée que déjà le Pape réapparaît à l’Accueil Notre-Dame, grande structure de 900 lits pouvant notamment accueillir les personnes handicapées. Là, devant des malades très émus, le Pape prononce un discours particulièrement offensif contre l’euthanasie. Le discours fait grande impression dans la foule, qui en applaudit chaque phrase. Une, en particulier, sonnant comme une formule qui restera : « Ce qui est légal n’est pas nécessairement moral. » Elle circule de bouche en bouche dès la fin du discours, pendant que Léon XIV prend le temps d’aller saluer les malades au premier rang et les hospitaliers. Parmi eux, une mère tient dans les bras son fils atteint de trisomie 21, béni par le Pape. Un geste qui émeut aux larmes cette maman et les grands-parents hospitaliers présents à ses côtés. Les larmes qui coulent à l’Accueil Notre-Dame sont des larmes de joie, mais aussi d’angoisse face à l’évolution de la loi. Plus tôt, elles ont saisi Alain Baty, médecin généraliste à qui il avait été demandé de prononcer un discours.Devant le Pape, il a rappelé que son serment d’Hippocrate, prêté en tant que jeune médecin, mentionnait : « Je ne provoquerai jamais la mort délibérément. » Sa voix s’est alors brisée. À la sortie, des personnes le remercient pour ses mots forts. « Le Pape a martelé que l’euthanasie n’était pas recevable, lance-t-il, encore touché par la rencontre. Rien d’étonnant à ce qu’il le dise aussi clairement en ces lieux : Lourdes, c’est le monde à l’endroit, car nous mettons les malades au cœur de notre vie. »
La procession aux flambeaux
La nuit tombée, la foule se presse à nouveau sur l’esplanade du sanctuaire pour suivre, cierge à la main, la traditionnelle procession à la lumière des flambeaux, dans un silence contrastant avec l’animation de la journée (voir page 41). Depuis la grotte, Léon XIV suit lentement la Vierge portée en procession, derrière la croix lumineuse, pendant que s’égrène la prière du chapelet, rythmée par la méditation des mystères glorieux. Dans la foule, la vision du Pape très recueilli et marchant devant eux, impressionne. Comme les fidèles, il entonne le célèbre Ave Maria de Lourdes, levant son cierge avec les milliers d’autres, le regard fixé sur la Vierge Marie.
Ému, le Léon XIV conclut son étape en inversant la perspective qui prévalait jusque-là chez les fidèles. À la foule, constituée de nombreux malades venus spécifiquement pour lui, il lance : « les personnes malades sont les témoins privilégiés de cette transfiguration de l’existence par la foi et par l’amour de Dieu et du prochain. Il faut venir ici faire cette procession avec vous, chers malades, pour en ressentir toute la réalité. » À l’issue de la cérémonie, Pierre, paroissien de Sainte-Cécile venu à ce pèlerinage avec sa femme Sixtine et sa fille Céleste, témoigne, très touché : « Cela faisait longtemps que j’entendais parler de cette procession. Voir la Vierge immaculée avancer et suivie du Pape priant derrière elle, avec beaucoup de piété, confère un poids, une grande fermeté à tout ce qu’il nous demande de faire depuis qu’il a commencé son voyage. »
Aux piscines de Lourdes
Lundi à l’aube, le Pape s’est envolé pour Metz pour l’ultime étape de son voyage apostolique. Une partie des fidèles sont rentrés chez eux. Mais le groupe de Sainte-Cécile n’en a pas fini avec Lourdes, ressortant les fauteuils bleus pour se rendre aux piscines, bassins remplis de l’eau de la source miraculeuse, où il est de coutume de se plonger. Au « sanctuaire de l’espérance chrétienne », selon les mots de Léon XIV, la vie reprend son cours, fortifiée par la présence et la parole pontificales.
Pour aller plus loin :
- Le voyage de Léon XIV en France est-il prophétique ?
- Léon XIV : « L’avenir se construit dans les familles »
- « Si l'on veut une vie sans pénitence ou sacrifice, on en arrive à la culture de mort »
- Des malades de Boulogne-Billancourt bientôt à la rencontre de Léon XIV
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