Chronique n° 408 parue dans France Catholique – N° 2031 – 29 novembre 1985

LE LONG PÈLERINAGE

Dans la nuit de son long pèlerinage, l’homme n’est pas abandonné

lundi 26 juin 2017

Du temps que je ne croyais ni à Dieu ni à Diable [1], j’eus l’occasion de lire une compilation de toutes les hérésies condamnées depuis l’origine du christianisme. Fascinante lecture de peut-être quinze volumes, ou plus. À quoi n’avaient pas pensé ces infatigables théoriciens ! Sur Dieu, sur chaque Personne divine, leur relation, sur le Diable, les anges (et leur sexe), le Mal, le Salut, l’Église, l’Histoire, la politique, la morale, l’origine du monde, sa fin (généralement prochaine), les astres, la hauteur de la voûte céleste, sur Jésus, les Apôtres, le Pape, la Grâce, la Prédestination, l’Enfer, le salut, sur toutes choses imaginables et leur contraire, ils avaient médité et prêché, ces hommes et parfois ces femmes, partout où l’Évangile avait atteint.

Tout mécréant que j’étais, je fus troublé de voir qu’une doctrine simple, sage et humaine ait réussi à frayer jusqu’à nous son passage à travers tant de fantastiques divagations. Pourquoi celle-là avait-elle survécu plutôt que n’importe laquelle des mille autres, compte tenu de l’humaine folie ? [2]

Grâce à Robert Masson, j’ai pu récemment approfondir la plus belle de ces divagations dans la magistrale analyse qu’en a faite le Père (depuis cardinal) de Lubac [3] : celle du célèbre moine Joachim de Flore, qui vécut au XIIe siècle en Calabre (a). Elle est belle parce que simple et évidente comme un système. Son auteur lui-même la résume en une phrase : « De même que l’immolation de l’Agneau Pascal a cessé par l’immolation du corps du Christ, de même lors de la manifestation de l’Esprit Saint cessera l’usage de toute figure. » Cette manifestation « est proche », précisait-il, « l’aube éclaire déjà nos yeux ».

Il y avait donc dans l’histoire trois périodes, disait le moine calabrais, celle du Père, qui dura jusqu’à Jésus, celle du Fils, qui s’achève, et celle de l’Esprit Saint, qui bientôt, tout à l’heure, abolirait toutes les obscurités de « la Lettre » et nous dévoilerait la réalité divine débarrassée de tous les symboles et figures où elle est encore cachée. Sous-entendu : par l’actuelle orthodoxie.

Outre les beautés d’un système qui explique tout (comme la psychanalyse maintenant ou le marxisme naguère), la théorie de Joachim répondait magnifiquement à l’obsession du « ça ne peut plus durer comme ça » toujours tournant sur elle-même au fond du cœur de ceux qui, comme dit Bossuet, « croient aux choses telles qu’ils voudraient qu’elles fussent plutôt que telles qu’elles sont » [4].

Tour d’esprit propre à l’utopiste, et dont le Cardinal de Lubac a suivi la filière jusqu’aux grands imaginatifs du siècle dernier, souvent inattendus, comme George Sand.

N’étant pas théologien, je ne m’aventurerai pas à chercher dans notre temps la descendance de Joachim de Flore. En revanche, il me semble très clair que notre temps offre plus qu’aucun autre matière à confondre « les choses telles qu’elles sont », voire « qu’elles seront », avec les choses « telles qu’on voudrait qu’elles fussent ». Le plus funeste, dit Bossuet, des égarements de l’esprit.

Car d’une part il est vrai que tout change. Point n’est besoin de ruminer que « ça ne peut plus durer comme ça » : effectivement et de gré ou de force, les choses cessent d’être ce qu’elles sont à mesure qu’elles apparaissent. Hommes de cinquante ans, rappelez-vous ce qu’était votre enfance, et si vous rêviez, comme vous imaginiez le futur. Personne alors n’eût pu penser ce qui pourtant nous est devenu familier : que vos enfants s’en iraient chaque matin à l’école munis de leur petit ordinateur, que la TV vous montrerait chaque jour au moment de la météo la terre vue de l’espace, que des machines obéiraient à votre voix, que des usines tourneraient sans ouvriers. Ou, plutôt inquiétant, que l’on transplanterait les embryons humains, que le sexe perdrait sa fonction première et la famille ses fondements, que des cristaux remplaceraient notre mémoire et notre raisonnement en les multipliant presque à l’infini, qu’en dépit de tout cela une part peut-être croissante de l’humanité mourrait de faim [5] sous le regard de l’autre part, entre poire et fromage et deux annonces publicitaires…

Encore n’est-ce là que ce que nous voyons. Pensons aussi à tout ce qui se prépare dans les laboratoires, échappé depuis longtemps à notre contrôle comme les flocons d’une avalanche, l’avalanche où nous sommes nés et qui nous emporte tous.

C’est le deuxième point : tout change de plus en plus vite, mais vers quoi ? Aucun Joachim de Flore ne se risque plus à l’annoncer. Ou s’il en est nous ne les croyons plus [6]. Alors une autre tentation s’appesantit sur nos faibles esprits : l’angoisse de l’Apocalypse, mais déserte et muette, sans la présence de l’Agneau, sans la trompette ordonnatrice de l’ange. Même les technologues s’interrogent. « Plutôt que sur l’économie, dit Martin Cetrou dans US News and World Report (7 octobre 1985), notre souci se porte sur les problèmes éthiques soulevés par le progrès. À qui attribuer cet organe artificiel ? Donnerions-nous à un parent le pouvoir de manipuler son code génétique ? De choisir pour son enfant couleur de peau, sexe, quotient intellectuel ? Quels sont les dangers de créer de nouvelles formes de vie ? » Martin Cetrou est un technologue, un futurologue. Voici cependant sa conclusion : « Quelqu’un devrait commencer à répondre à ces questions. »

« Quelqu’un devrait... »

En effet, il serait temps. Qui répondra ? Martin Cetrou parle à la cantonade, sachant bien que l’ingénieur construit l’auto, mais ne la conduit pas.

Je repensais, en le lisant, à l’océan des innombrables hérésies, au long miracle d’une fragile barque capable de traverser l’océan pendant deux mille ans sans naufrage.

De faibles hommes l’ont pilotée, incertains comme nous du futur, comme nous subissant les tempêtes, sans empire sur les remous de l’histoire, parfois s’y égarant eux-mêmes, y perdant tout peut-être, tout sauf la vision du port et du trajet pour un moment confié à leurs mains.

Quelqu’un devrait : cherchons bien qui. Où sont les grands architectes et que sont devenus leurs palais ? Tous disparus dans le lointain.

L’avenir nous trouble, mais que serait-ce si l’on nous dévoilait un avenir aussi dangereux que le passé déjà franchi ? Nous perdrions cœur. Feuilletons ces deux milles pages d’un an chacune. Pour moi je n’en vois aucune où je voudrais aventurer ma destinée, plutôt qu’en notre bon vieux vingtième siècle finissant.

Et je me félicite d’être là en votre compagnie dans la bonne vieille barque incoulable, toujours pilotée par de faibles hommes comme vous et moi, poursuivant notre voyage parmi des écueils toujours nouveaux. Si ces faibles hommes n’étaient rien qu’eux-mêmes, nous aurions sombré depuis longtemps. Eppur si muove ! Voyez les ironies du destin, que nous appelons autrement [7].

Si l’homme était né pour s’inquiéter du futur il serait doté d’un organe ad hoc, comme son œil pour voir au loin, comme son oreille pour entendre le grignotement d’une souris. Démonstration sommaire à laquelle on ne réfléchit pas assez, sans doute parce que la simplicité ne sied pas à la Raison. Quelqu’un pourtant ne nous y a-t-il pas conviés ? « Voyez les oiseaux du ciel » : Aux petits oiseaux il donne la pâture... [8]

Que n’a-t-on pas dit pour atténuer la leçon évangélique ! Peine inutile, puisque le Décalogue nous fut enseigné dans une langue où le futur tient lieu d’impératif : tu aimeras le Seigneur ton Dieu, tu honoreras ton père et ta mère, tu ne tueras pas. Le futur, c’est notre devoir, c’est pour diriger nos actes que la Raison nous fut donnée, et non un sens particulier.

Sur ce qui peut-nous advenir et qui ne dépend pas de nous, l’enseignement n’est pas moins clair : le soin en appartient non à nous, mais à « notre Père qui est dans les cieux », et la première vertu, après la foi, c’est l’espérance. L’espérance et non la vaine inquiétude.

Ce n’est pas sans motif, devrions-nous toujours nous rappeler, qu’un livre entier de l’Écriture nous parle du futur et de lui seul, et qu’entre tous les autres il est le seul où l’on ne comprend rien, à part une promesse : toute larme sera séchée [9].

Pourquoi, dans quel but, pour quel enseignement la Révélation s’achève-t-elle avec l’Apocalypse ? Que signifie ce livre, sinon qu’il ne nous revient pas de connaître l’avenir ? Joachim de Flore fut peut-être un saint, comme l’affirment ses disciples, mais même un saint pêche sept fois par jour, et à plus forte raison peut-il se tromper. Il se trompe en annonçant au XIIe siècle l’aube d’un merveilleux troisième âge, autant qu’on sache ! Il se trompe plus profondément en annonçant quoi que ce soit.

Le futur finit toujours par devenir présent, et jamais comme on ne l’avait prévu. L’infinie complexité des choses dépasse infiniment notre esprit. Même la science nous en prévient en ridiculisant les plus habiles futurologues, qui toujours se trompent. Alors, les futurologues du surnaturel…

Quand mon âme se trouble à la pensée des années qui viennent, il ne me faut qu’un pénible effort pour reconnaître ce que j’essaie de ne pas voir : ma conscience, mon juge, la voix qui me parle au futur comme le Décalogue, la voix qui n’est autre que le Décalogue. Ai-je fait ce que je devais ? Aurai-je le courage d’affronter ce qui m’est promis, pour mon salut mais non sans mon concours ? Effort pénible, tout homme penchant à appeler Fatalité et Dureté de temps la suite de ses actes.

Liberté, liberté chérie ! Chérie quand on en est privé, accablante quand elle est censée guider nos pas. Effort pénible encore parce que je ne sais pas moi-même discerner les confins de ma conscience et du scrupule. J’admire et je plains mes frères protestants, qui veulent trouver seuls la voie du discernement. Je suis reconnaissant à la vieille barque incoulable de ne m’avoir pas laissé seul dans mon dialogue avec le Témoin intérieur [10].

Et enfin, dites ; quand il nous prend de trembler à la pensée « of the years to come », de ce temps qui viendra, aussi sûr que les horloges jamais n’arrêtent leurs aiguilles, n’est-ce pas sous l’évidence que la race humaine n’est pas comme chacun de nous sous l’empire d’une conscience ? La conscience universelle est l’absent dont on parle le plus. La collectivité humaine n’est émue que par la peur. Sortie de là, c’est une entité peu recommandable, en perpétuelle délinquance, ne reconnaissant que la force, ne consentant à se retenir un peu que sous la menace. C’est une bête sauvage produisant autour d’elle cet « environnement dangereux » duquel notre dernier héros, de Gaulle, nous libéra pour un temps.

N’est-elle que cela ?

Si l’on ne reconnaît dans la Nature que la Nature, certainement, elle n’est que cela. Mais rappelons-nous la promesse : « Chaque fois que vous vous réunirez en mon nom, je serai parmi vous » [11]. Vous, qui êtes des pêcheurs, de pauvres hommes, mais réunis en Son nom. Alors descendra, dit la promesse, alors descend sur nous la surnature où la nature est appelée à culminer par la vocation tenue depuis vingt siècles. Mon oreille n’entend qu’un murmure de voix. Il me conduit dans la nuit du long pèlerinage. Je ne suis pas seul. Je ne suis pas abandonné. [12].

Aimé MICHEL

(a) H. de Lubac : La postérité de Joachim de Flore (Lethielleux édit. Paris).

Chronique n° 408 parue dans France Catholique – N° 2031 – 29 novembre 1985


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 26 juin 2017


[1Cette période où il ne croyait « ni à Dieu ni à Diable » couvre toute sa jeunesse et une bonne partie de son âge mûr. Quand s’acheva-t-elle ? Je ne le sais pas. J’ai émis à ce propos une conjecture incertaine : quelque part entre 1958 et 1970 (voir note 6 de la chronique n° 388, La science et l’ultime secret des choses – Avouer son ignorance est le premier pas de toute vraie science, 08.02.2016). Ma lecture depuis lors de sa correspondance avec le musicien Paul Misraki (voir note 8 de la chronique n° 389, Son nom est Marie – Dans une petite église saxonne, l’émoi de la maternité absolue, 10.08.2016) m’a conduit à resserrer cette fourchette entre 1966 et 1970. En effet, en 1965 encore, Aimé Michel n’avait qu’ironie mordante à l’égard de cette « Sainte Église » dont les hiérarques, les prêtres et même les saints sont plus souvent qu’à leur tour des imbéciles ou des crapules (objection que Misraki n’avait nulle peine à balayer comme un absolu contre-sens, ce qu’Aimé Michel reprend ici à son compte).

Il me semble que la « conversion » qui le fit passer de l’état de mécréant à celui de croyant n’impliqua qu’un faible déplacement de point de vue, sans bouleversement radical des idées. Toutes les connaissances nécessaires, il les avait acquises depuis longtemps : il ne lui restait qu’à les voir sous un autre angle. Au pied de la montagne le paysage est tout différent selon qu’on est sur un versant ou sur l’autre, mais plus on approche du sommet plus la distance qui sépare les visions opposées s’amenuisent : un petit déplacement suffit pour passer d’un côté à l’autre, d’une vision à l’autre (du mécréant au croyant ou inversement). Au sommet les vues peuvent même se réconcilier en une vision unique.

[2Pour quelques exemples de cette humaine folie, quoique dans un autre domaine, on pourra lire la chronique mise en ligne il y a deux semaines, n° 462, Ma lettre publique de délation – Les communistes renégats (12.06.2017).

[3Robert Masson fut le directeur de France Catholique de 1980 à 1991.

Henri de Lubac (1896-1991), théologien jésuite, vécut l’essentiel de sa carrière à Lyon, à l’Institut Catholique de cette ville et au scolasticat de Fourvière. Pendant la guerre il dénonça le nazisme et écrivit Le Drame de l’humanisme (1944), livre qui aura un grand retentissement (il est fait mention de ce livre dans la chronique n° 413, « N’ayez pas peur » – Aveugle hasard et Principe Anthropique, 22.08.2016). Ses publications à la Libération, dont Surnaturel. Études historiques (1946), le font suspecter de modernisme par Rome. En 1950, il est interdit d’enseignement sans qu’il puisse se défendre. Il met à profit les dix ans qui suivent pour approfondir sa réflexion, notamment sur le bouddhisme. En 1957 il est élu membre de l’Institut à l’Académie des Sciences morales et politiques. En 1958, il peut reprendre ses cours et en 1960, Jean XXIII le réhabilite en théologien du concile Vatican II. Il renouvela l’image reçue de plusieurs auteurs comme Origène, Amalaire, Pic de la Mirandole et fut un spécialiste de Teilhard de Chardin ; c’est à ce titre qu’il répondit à une chronique d’Aimé Michel sur ce dernier (voir n° 249, Une lettre du Père de Lubac à propos de Teilhard de Chardin, 19.12.2011). Jean-Paul II l’éleva au cardinalat en 1983. À la fin de sa vie, inquiet des dérives postconciliaires, il écrivit plusieurs livres sur l’Église. « En en appelant de vues trop courtes à une Tradition plus haute et mieux assurée, il permit de débouter certaines étroitesses, et d’opérer à la fois un réajustement et une revitalisation du débat doctrinal et théologique. » (Joseph Doré de l’Institut catholique de Paris dans l’article « Lubac (H. de) » de l’Enyclopaedia Universalis). Il s’efforça de montrer que la foi chrétienne (surnaturelle) était profondément accordée à la nature de l’homme et à son vœu profond.

[4Aimé Michel était fort critique des systèmes qui expliquent tout. Ces systèmes séduisent l’esprit par leur cohérence logique et leur rationalité apparente mais ni cette cohérence ni cette rationalité n’en assurent la conformité au réel. Au contraire, ils donnent lieu à des idéologies qui sont le plus souvent des filtres puissants qui empêchent de voir le réel. De très nombreuses chroniques dénoncent les dangers des systèmes d’où qu’ils viennent et quelle que soit la notoriété de leurs promoteurs : Rousseau, Marx, Darwin, Freud, Hitler, Marcuse, etc., par exemple les chroniques n° 305, Anniversaire 1778-1978 : Voltaire et Rousseau – Le railleur contre le faiseur de système, 12.08.2014, n° 331, L’éternel péché des clercs – Trahison ou égarement de l’esprit, à propos de Julien Benda, 13.02.2017 (notamment la note 5).

Indépendamment, Jean Fourastié a lui aussi a attiré l’attention sur ce qu’il tient pour une grave infirmité de l’esprit humain : la gloire des grands auteurs littéraires ou philosophiques « ne vient nullement de ce qu’ils savent donner aux hommes des images exactes du monde réel ; elle vient de ce qu’ils savent déclencher des émotions vives ». Le mal est profond : « la pensée s’alimente du réel, mais elle ne le reproduit pas, ne le décrit pas, ne désire pas le reproduire. » « Même si le lecteur voit bien que le philosophe “dans l’infinité vivante de la nature opère des abattis immenses, pour laisser subsister les seuls arbres de pensée qu’il a élus” ; même si le lecteur voit ces pensées arbitrairement élues se développer monstrueusement – néanmoins ce lecteur docile admire, applaudit… et souvent obéit ». « Il arrive que “l’intoxication détériore le cerveau et le peuple d’hallucinations” ; alors, si ces “philosophies” inspirent des hommes politiques, et surtout, ce qui n’est pas rare, des politiques violents, “l’homme devient comme l’enfant qui manie des explosifs… parfois ils font tout sauter”. » (Les conditions de l’esprit scientifique, coll. Idées, Gallimard, Paris, 1966 ; les membres de phrases en italique sont tirées du Clérambault de Romain Rolland).

[5Aimé Michel aurait certainement été heureux de savoir que la part de l’humanité qui souffre de la faim est en diminution régulière, ce qui confirme l’opinion exprimée ici (et ailleurs comme en chronique n° 222) sur la chance de vivre en ce siècle. Quant au « bonheur mondial », il est aussi en progression quoi qu’on dise (voir aussi la chronique n° 31, La morosité ou des souris et des hommes, 26.10.2009).

Selon le rapport 2015 de la FAO, « En dépit de la croissance démographique rapide, la proportion de la population mondiale de personnes sous-alimentées a été ramenée de 18,6 % en 1990-1992 à 10,9 % en 2014-2016 ». Il n’en reste pas moins que 800 millions de personnes souffrent de sous-alimentation, principalement en Afrique subsaharienne et en Asie du sud, et que 20 millions de personnes sont actuellement en danger de mort par famine au Soudan du Sud, en Somalie, au Yémen et au Nigéria sous l’effet de la guerre, de la sècheresse ou des deux (http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/03/30/la-faim-devore-l-afrique_5103441_3232.html).

[6Aimé Michel ne croit guère à la futurologie. « Le plus connu des futurologues, Herman Kahn, ne cesse de perdre de son lustre à mesure que les années, en passant, confrontent les événements réels à ceux qu’il avait prédits », écrit-il 1974 en dans une chronique intitulée Impossible futurologie (n° 203). Il ne cesse de répéter que l’avenir est imprévisible.

[7Pour les chrétiens, le destin s’appelle Providence. Sur ce concept je renvoie à la note 4 de la chronique n° 445, L’univers dans la théorie des supercordes – Un « modèle » qui recouvre tout, sauf le plaisir de manger de la tarte à la fraise, 13.03.2017. Le philosophe Henry Duméry à l’article « Providence » de l’Encyclopaedia Universalis donne les précisions suivantes : « Le Dieu biblique est souverain, il est libre, il est maître absolu de l’histoire, ou bien les événements sont les faits et les gestes de Dieu, sans qu’il puisse y avoir aucune commune mesure entre ses desseins et les nôtres, ses pensées et la nôtre. Ce dieu transcendant est aussi présent au monde que le dieu provident, le dieu stoïcien. Mais sa présence est saisie sous le signe de la gratuité, non de la nécessité, à la lumière d’une histoire de salut, non d’une rationalité impersonnelle. »

[8Ces citations sont la combinaison d’un verset de l’évangile de Matthieu (chap. 6, v. 26) :

Voyez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent,
ils n’amassent point dans les greniers,
et votre Père céleste les nourrit !
Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ?
et d’une réplique de Racine (Athalie, Acte II, scène VII) :
Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin ?
Aux petits des oiseaux il donne leur pâture,
Et sa bonté s’étend sur toute la nature.

Il est prudent de ne pas faire une lecture trop étroite du verset de Matthieu. Il s’adresse à l’individu mais aussi à l’humanité : à l’un comme à l’autre il est demandé de ne pas laisser de légitimes inquiétudes se transformer en peurs. « Prenez courage ! J’ai vaincu le monde » (Jean, 16, 33). Ou encore : « Nous ne voyons pas où nous allons, mais quelqu’un le sait » (chronique n° 404, Errance – Après avoir chassé Dieu qui est en nous, nous l’accusons de son absence, 19.09.2016)

[9C’est sans doute le verset le plus mémorable de l’Apocalypse de Jean (chap. 21, v. 6). Tout le passage est saisissant :

« Puis je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre avaient disparu et la mer désormais n’est plus. (…) Et j’entendis, venant du trône, une voix puissante qui disait : Voici la demeure de Dieu avec les hommes. (…) Il essuiera toute larme de leurs yeux, la mort ne sera plus. Il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni souffrance, car le premier monde aura disparu. Et celui qui siégeait sur le trône dit : Voici, je fais toutes choses nouvelles. »

Ce passage fait écho à la prophétie d’Isaïe, proférée vers 740-700 av. J.-C. : « Il supprimera la mort pour toujours. Le Seigneur Yahweh essuiera les larmes sur tous les visages » (chap. 25, v. 8).

L’Apocalypse (ce qui veut dire Révélation) est souvent lue comme un guide de l’avenir, un moyen de calculer la date de la fin du monde, et la Bête, dont le chiffre est 666, a été identifiée entre autres à Hitler, Staline, le pape, Saddam Hussein. Les exégètes n’en croient rien ; selon l’un des plus célèbres d’entre eux, Raymond E. Brown, « Dieu n’a révélé aux humains aucun détail sur la manière dont le monde a commencé et dont il finira (…). L’auteur de Ap ne savait ni comment ni quand le monde finirait, et personne d’autre ne le sait ». Ap « témoigne d’un autre monde qui échappe à toute évaluation scientifique » et « atteste vigoureusement qu’à tout moment de l’histoire humaine même la plus désespérée, qui pousse les hommes à perdre cœur, Dieu est présent » (Que sait-on du Nouveau Testament ? trad. J. Mignon, Bayard, Paris, 2011, p. 866). C’est sans doute le seul point sur lequel tous s’accordent. Pour le reste les avis divergent : l’auteur était-il le même que celui du quatrième évangile ? A-t-il écrit sous le règne de Domitien (81-96) ? Babylone, la Grande Prostituée, désigne-t-elle Rome ?

Claude Tresmontant, fidèle à son habitude, ne suit pas les interprétations majoritaires. Pour lui, Ap a été composé en hébreux par quelqu’un qui « connaissait parfaitement le Temple de Jérusalem, sa liturgie, son mobilier, les vêtements des prêtres, et tous les détails symboliques du culte. C’est un kôhen » (prêtre, comme l’auteur du quatrième évangile selon lui). La Grande Prostituée ce n’est pas Rome mais Jérusalem, conformément au vocabulaire des prophètes Isaïe, Jérémie et Ezéchiel. « L’Alliance entre Dieu et son Peuple était comparée à un mariage. Lorsque le Peuple hébreu est infidèle aux normes constituantes de cette Alliance, cette infidélité est comparée à une prostitution, et l’Épouse de Dieu [le Peuple hébreu] est comparée à une prostituée. (…) Par exemple si aujourd’hui, pure hypothèse, une Église, au lieu de servir son Seigneur, se prosternait devant les idoles des nations païennes et se mettait à adorer la nation divinisée ou l’État, – ce serait une prostitution. L’alliance du sabre et du goupillon, comme disaient nos grands-pères, est une prostitution. (…) La Ville de Rome ne pouvait pas être appelée prostituée par Iôhanan le kôhen, tout simplement parce que Rome, la Ville païenne, la capitale du paganisme, n’a jamais été l’Épouse du Seigneur. Le terme de prostituée est réservé par les prophètes hébreux à Jérusalem lorsque la Ville sainte est infidèle à l’Alliance ». Ce que Jean annonce c’est la destruction imminente de Jérusalem. Il dit à la communauté chrétienne de cette ville de se sauver au plus vite sans attendre la catastrophe. Ap « s’explique fort bien si l’on étudie le contexte historique des années 50-70, avec la sinistre dynastie des Hérode, collaborateurs et massacreurs. Hôrôdôs, en hébreu, s’écrit avec trois wauw. Le wauw hébreu vaut 6. Par conséquent, en hébreux, Hôrôdôs s’écrit H6R6D6S. C’est le nom aux trois 6 ». Jean écrit en langage chiffré, comme les Résistants sous l’Occupation, parce que « la petite communauté chrétienne était persécutée à mort par le Haut Sacerdoce de Jérusalem et par les roitelets régnants de la dynastie des Hérode ». Son enseignement théologique est que « la nouvelle Jérusalem, construite avec des âmes vivantes, l’épouse du Seigneur et de l’Agneau, remplace la vieille ville de pierre, qui va être détruite durant l’été de l’année 70 », contrairement à Rome qui n’a jamais été détruite. Si l’hypothèse majoritaire était la bonne, insiste Tresmontant, si Ap avait été composée autour de l’année 100, elle serait une prophétie fausse : on aurait cessé de la recopier et elle serait oubliée depuis longtemps (« À propos de l’Apocalypse », in Problèmes de notre temps, O.E.I.L., Paris, 1991, pp. 490-493). (Objectons, tout de même, que la Rome impériale s’est bien effondrée finalement).

[10Ce « Témoin intérieur » apparaît souvent dans les écrits d’Aimé Michel. Dans un autre texte, il précise l’origine de cette notion : « Ce n’est pas sans raison que le mot “conscience” apparaît pour la première fois dans la langue du Nouveau Testament, avec le grec syneidésis (2e épître aux Corinthiens, 4,2 ; 5,11...). “En proclamant la vérité, dit l’Apôtre Paul, nous nous recommandons à toute conscience d’homme devant Dieu.” La conscience est présence au Dieu vivant, et le Dieu entrevu par la science n’est pas le Dieu vivant. Il n’est que la pensée s’interrogeant sur l’ordre de la singularité originelle. Un ordre muet, fait de chiffres et d’équations. » (Chronique n° 424, L’ordre muet des chiffres – L’illusion de tout savoir et le mystère de la conscience, 1986).

Déjà, près d’une vingtaine d’années auparavant, Michel signalait que cette découverte n’était pas propre au christianisme : « Au “Connais-toi toi-même et laisse la Nature aux dieux” de Socrate avait succédé le “Ce n’est pas moi qui vis, c’est Dieu qui vit en moi” de saint Paul. La présence intérieure de la divinité changeait tout, irrémédiablement. (…) Le changement s’était fait de l’intérieur, comme la métamorphose d’un insecte. Il n’était d’ailleurs pas le fait d’une religion particulière ni même de plusieurs religions rivales. Il résultait d’une découverte historique de l’humanité, d’un mûrissement de l’inconscient collectif : la preuve en est que les plus profondes et les plus complexes doctrines de gnose naquirent en milieu dit “païen”, hors de toute référence religieuse, avec Plotin et son hénosis, avec Porphyre, avec la gnose alexandrine ». (« Voir avec les yeux d’aujourd’hui la fin de l’Empire romain », Nouveau Planète, n° 1, sept.-oct. 1968, p. 86).

De fait, le mot syneidésis, qu’on traduira en latin par conscientia, est utilisé par Démocrite dès le Ve siècle : « il y a des hommes qui ont conscience de la vie perverse qu’ils mènent, ils se rongent d’alarme et de frayeur ». Platon parle du démon de Socrate comme d’« une voix de la conscience » qui l’empêche de mal agir. Les stoïciens se réfèrent à la conscience de chacun et selon Sénèque « En nous habite un esprit saint, qui observe le bien et le mal » (Lettres 41, 2). Avec Paul, qui l’utilise une vingtaine de fois, le mot syneidésis (étymologiquement « savoir avec ») devient « savoir avec Dieu ».

Michel souligne ici la difficulté du dialogue avec ce Témoin, la difficulté du discernement que menace le scrupule ou le laxisme, le poids de la liberté (on trouvera quelques liens à ce propos dans la note 5 de la chronique n° 276, Le cœur et la raison – Retour sur le choc de la drogue : le poids de la trahison et le prix de la fidélité) et l’intérêt d’un conseil extérieur par l’Église, cette « vieille barque incoulable » (voir à ce propos les chroniques ultérieures à paraître : n° 411, Les besoins du temps, et n° 416, Où regarder).

[11« Car, où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux. » (Matthieu, 18, v. 19).

[12Toujours cette même espérance où la méditation sur les connaissances scientifiques rejoint et soutient l’antique promesse en dépit de toutes les apparences contraires. Toujours le même rejet de la thèse du voyage absurde si fortement exprimée par Lucrèce : « « l’enfant naissant en ce monde est un naufragé jeté nu par la tempête sur un rivage... qu’il fait résonner de ses vagissements lugubres, et combien justement, lui dont la vie ne sera qu’un désastreux voyage... » (n° 359, Échec à la « bof-philosophie » – L’enfant sur la plage n’est pas le naufragé d’une tempête absurde – Les sciences et la genèse 13, 19.06.2017).

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