Texte n° 449 parue dans France Catholique – N° 2162 – 24 juin 1988

CORRESPONDANCE : À PROPOS DE TEILHARD

Teilhard, initiateur d’une école de pensée en perpétuelle remise à jour

lundi 1er octobre 2018

Je suis très heureux de lire dans France Catholique du 3 juin un article intitulé « Fidélité de Teilhard », non seulement parce que ce qui touche Teilhard ne peut me laisser indifférent, mais aussi parce que depuis longtemps j’apprécie vos articles auxquels je ne pourrais faire qu’un seul reproche : leur trop grande rareté. Merci d’abord du splendide hommage, même partiel, que vous rendez à Teilhard.

Vous faites cependant deux réserves. La première est relative à l’importance des difficultés scientifiques que vous considérez comme provisoires, donc de peu d’importance. Il est heureux que les difficultés scientifiques, prises en tant que telles, soient provisoires, car elles entraînent les progrès de la science. Ce sont les difficultés relatives à la vitesse de la lumière et au rayonnement du corps noir qui ont fait naître la Relativité et la Mécanique Quantique. Elles ont donc des conséquences durables et de grande importance. La science change, mais pas n’importe comment. Elle évolue, comme la vie, en restant fidèle à elle-même.

En voici quelques extraits : «  Il me semble qu’il convient de distinguer trois sens ou degrés dans la notion d’évolution, qui peuvent être présentés par ordre de généralité et de certitudes décroissantes.

1) À un premier degré tout à fait général l’identité scientifique implique simplement l’affirmation de ce fait que tout objet, tout événement dans le monde a un antécédent qui conditionne son apparition parmi les autres phénomènes. Rien n’apparaît historiquement, affirme-t-elle, que par voie de naissance, de telle sorte que chaque élément de l’univers est, par quelque chose de lui-même, anneau dans une chaîne insécable se prolongeant à perte de vue en arrière et en avant de lui-même  » (a)... «  Il est certain que les races animales évoluent avec le temps. La grande majorité des biologistes sérieux en sont convaincus. Mais ils n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur les causes et les mécanismes de cette évolution  » (a).

«  L’évolutionnisme chrétien voit dans l’évolution de l’univers un mouvement de fond voulu par Dieu et dirigé par le Christ  ». (b)

Non seulement Teilhard n’a jamais suivi Darwin en ce qui concerne le mécanisme de l’Évolution, mais il a attiré l’attention sur le fait qu’à notre échelle – macro-évolution – le transformisme s’applique très bien mais que des complications se présentent à l’échelle corpusculaire. Il conclut : «  chaque forme semble dépendre de toutes les autres  » (c).

Je terminerai cette longue suite de citations en rappelant une lettre que Teilhard écrivait à sa secrétaire, mademoiselle J. Mortimer, en date du 6 mai 1948 : «  Religion et Science représentent évidemment, sur la sphère mentale, deux méridiens différents qu’il serait fou de ne pas séparer (erreur concordiste). Mais ces méridiens doivent nécessairement converger quelque part sur un pôle de vision commune (cohérence), autrement tout s’effondre  ».

Je vous suis reconnaissant de votre teilhardisme, même partiel. En ce qui me concerne, je suis totalement d’accord avec tous les points importants de sa pensée. Lorsque le problème de ma conversion au catholicisme s’est posé, j’avoue que la lecture de Teilhard m’a beaucoup aidé. J’étais alors quadragénaire et j’aurai bientôt quatre-vingts ans.

Merci encore des lignes magnifiques que vous avez bien voulu consacrer à cet homme exceptionnel en qui je vois un précurseur.

Peu avant 1950, il scandalisait en affirmant la nécessaire autonomie de la science par rapport à la religion. Vous savez comme moi que pour la célébration du centenaire d’Albert Einstein, le Pape Jean-Paul II a déclaré : «  La collaboration entre la Religion et la Science moderne tourne à l’avantage de l’une et de l’autre, sans violer aucunement leur autonomie respective  » (Galileo Galilei – pp. 271 à 273 – Desclée International).

(a) Science et Christ – T IX – pp. 245 à 247.
(b)
Christianisme et évolution, T X – pp. 201 et suivantes.
(c)
La Vision du Passé, T III – pp. 115 à 120.

— 

RÉPONSE D’AIMÉ MICHEL

Cher Monsieur,

Merci de nous signaler ces passages peu connus de l’œuvre de Teilhard (peu connus de moi) [1]. Puis-je sur le fond du débat, vous donner ici ma sincère opinion ?

J’admire la vie et les vertus de Teilhard plus que sa pensée. Non que je la minimise. Mais il est dangereux d’appuyer une métaphysique, et à plus forte raison une si religieuse, si peu que ce soit, sur la science qui si vite se périme et se fane [2]. Le « méridien de la science » ne se trouve pas sur la même sphère que le « méridien religieux » [3]. Et, de plus, il est en perpétuelle remise en cause, comme on le voit maintenant avec la probable disparition du temps comme variable universelle, les discussions sur le Principe Anthropique [4], etc. La magnifique synthèse de Teilhard, enthousiasmante il y a 30 ans, prend maintenant des couleurs d’automne, à cause même de cette évolution qu’il a si profondément explorée. Teilhard devrait désormais être compris comme l’initiateur d’une école de pensée en perpétuelle remise à jour. Et de ce point de vue, un maître de renouvellement.

A. M.

Texte n° 449 parue dans France Catholique – N° 2162 – 24 juin 1988


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 1er octobre 2018


[1C’est la seconde fois qu’Aimé Michel confesse son insuffisante connaissance de l’œuvre de Teilhard. La première fois c’était à l’occasion d’une critique du Père de Lubac (voir la chronique n° 249bis, Une lettre du Père de Lubac à propos de Teilhard de Chardin, mai 1976).

[2A. Michel considère ici, semble-t-il que la pensée de Teilhard sur l’évolution est d’ordre essentiellement « métaphysique ». Telle n’est pas l’opinion de Claude Tresmontant. Dans son Introduction à la pensée de Teilhard de Chardin (Seuil, Paris, 1956), il écrit : « La “métaphysique” (…) tient fort peu de place dans l’œuvre de Teilhard. Les premiers écrits, datant de la Grande Guerre, constituent bien des “spéculations” métaphysiques et mystiques. Mais, bien vite, Teilhard s’est installé dans son ordre propre de réflexion, qui est celui de la “Physique”. (…) La métaphysique ne constitue qu’un appendice à l’œuvre de Teilhard. Dans un texte datant de 1948 [Comment je vois, note de l’auteur], Teilhard nous livre l’essentiel de sa métaphysique : elle tient en quatre pages. » Et Tresmontant ajoute : « L’œuvre scientifique et mystique de Teilhard est assez grande pour qu’on puisse critiquer en toute liberté cette part complémentaire, cette annexe à l’œuvre de Teilhard que sont ses idées métaphysiques. La métaphysique est une science technique qui requiert de celui qui l’aborde qu’il en fasse son métier. De toute évidence, le métier de Teilhard, ce ne fut pas la métaphysique, ni, au sens technique du mot, la théologie. Lui-même en convenait tout le premier. » (pp. 110-111).

[3Ce point délicat est explicité notamment dans les chroniques n° 287, Le pithécantrope et le jardin – La Révélation est forcément un mystère sinon elle serait dépassée dans vingt ans, et n° 293, L’homme-caillou – Une Révélation ne peut être de nature scientifique.

[4Sur le Principe Anthropique, voir les chroniques n° 413, 417, 424 et 455 qui sera mise en ligne à la suite de celle-ci.

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