UNE LETTRE DU PÈRE DE LUBAC À PROPOS DE TEILHARD DE CHARDIN (*)

jeudi 29 décembre 2011

Dans sa chronique parue le 20-2-1976 et intitulée « Teilhard de Chardin et les temps déchiffrés » [1], Aimé Michel suggérait de laisser aux théologiens le soin de dire leur avis sur la troisième « idée force » du P. Teilhard de Chardin. À savoir : « L’évolution future du monde n’est autre que celle de l’humanité, qui est en train de s’organiser comme un corps unique dont l’âme s’identifiera à Dieu, au Christ Jésus. Teilhard de Chardin appelle « point Oméga » cet état futur d’unité. »

Aimé Michel a reçu la lettre suivante qu’il nous communique en ajoutant : « Le P. de Lubac [2], auteur de cette lettre très dense et très intéressante, montre que cette troisième “idée force” n’existe pas. C’est là un problème bien éclairci par sa mise au point, dont je le remercie respectueusement. »

*

Cher Monsieur, dans France Catholique, vous parlez du P. Teilhard de Chardin. Vous le faites avec sympathie, vous défendez sa valeur scientifique contre des appréciations méprisantes et mal fondées, – et je vous en suis reconnaissant.

Mais pourquoi lui attribuez-vous une troisième « idée force » qui n’est nullement la sienne. Le P. Teilhard a tout au contraire passé sa vie à lutter contre cette idée d’une « identification ». II y voyait l’erreur par excellence sur notre destinée, le cœur même du mysticisme « oriental » auquel il ne cessait d’opposer le personnalisme issu de l’Évangile. Son grand principe, indéfiniment repris et étudié sous toutes ses faces, était que « l’union personnalise ». Pour lui, l’unification était exactement « aux antipodes de l’amour », c’est-à-dire l’inverse de la solution chrétienne. Les textes en ce sens sont innombrables. (Il m’en tombe un sous la main : Œuvres, t. 7 ; p. 225–236 : «  Pour y voir clair : réflexions sur deux formes inverses d’esprit  » ; simple exemple entre bien d’autres.)

D’autre part, cette unité ou union d’amour, ultra-personnalisante, dans le Christ Jésus, le P. Teilhard ne l’a jamais confondue avec le terme en quelque sorte fatal et immanent d’une évolution naturelle, ainsi que vos lecteurs pourraient le croire :

1° Il sait et il professe (ici encore, exemples innombrables) qu’elle ne peut être que donnée par Dieu, – qu’elle suppose le retournement total qu’est le passage de ce monde à la vie éternelle ; c’est au nom de sa foi chrétienne qu’il en proclame l’espérance, et c’est dans les termes de saint Paul que, avec toute la tradition catholique, il aime l’exprimer.

2° Il sait aussi que chacun peut s’y dérober, par un refus de Dieu ; il ne cesse de nous mettre devant l’éventualité d’une « perte » : tout le progrès humain est pour lui chose équivoque, pouvant se réaliser « pour le bien, ou pour le mal » ; aussi sa vision du monde et de l’histoire est-elle profondément dramatique.

Comme d’autres auteurs que j’estime, vous êtes sur ce point innocemment victime d’une opinion répandue par des écrivains qui n’ont jamais étudié sérieusement Teilhard, qui même ne l’ont pas lu. Je ne m’en étonne pas, parce que bien souvent j’ai constaté des erreurs analogues chez des hommes de valeur qui ont d’autre part toute ma sympathie. Mais les textes sont là, non point rares ou marginaux, mais nombreux et centraux. J’ai pensé qu’il pouvait être utile de vous alerter à ce sujet.

Veuillez croire, cher Monsieur, à mon respect cordial.

Henri de LUBAC [3]

Notes de Jean-Pierre ROSPARS

(*) Texte en encart associé à la chronique n° 249 parue dans F.C. – N° 1537 – 28 mai 1976. Reproduit dans La clarté au cœur du labyrinthe (Aldane, Cointrin, 2008, www.aldane.com).


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Deux livres à commander :

Aimé Michel, « La clarté au cœur du labyrinthe ». 500 Chroniques sur la science et la religion publiées dans France Catholique 1970-1992. Textes choisis, présentés et annotés par Jean-Pierre Rospars. Préface de Olivier Costa de Beauregard. Postface de Robert Masson. Éditions Aldane, 783 p., 35 € (franco de port).

À payer par chèque à l’ordre des Éditions Aldane,
case postale 100, CH-1216 Cointrin, Suisse.
Fax +41 22 345 41 24, info@aldane.com.

Aimé Michel : « L’apocalypse molle », Correspondance adressée à Bertrand Méheust de 1978 à 1990, précédée du « Veilleur d’Ar Men » par Bertrand Méheust. Préface de Jacques Vallée. Postfaces de Geneviève Beduneau et Marie-Thérèse de Brosses. Edition Aldane, 376 p., 27 € (franco de port).

À payer par chèque à l’ordre des Éditions Aldane,
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Fax +41 22 345 41 24, info@aldane.com.


[1Dans cette chronique, parue ici il y a deux semaines, Aimé Michel présente ce qu’il tient pour les trois « idées forces » de Teilhard : « 1. Depuis ses origines, les plus lointaines, le monde est en évolution. 2. L’homme est sorti de cette évolution parce qu’elle était orientée vers lui. 3. L’évolution future du monde n’est autre que celle de l’humanité, qui est en train de s’organiser comme un corps unique dont l’âme s’identifiera à Dieu, au Christ Jésus. Teilhard appelle point Oméga cet état futur d’unité. » Aimé Michel distingue soigneusement les deux premières idées qui sont des « constats scientifiques », « sans l’ombre d’une idée métaphysique », de la troisième qui est une « spéculation » qui relève de la théologie.

[2Henri de Lubac, théologien jésuite, né à Cambrai en 1896, fait ses études dans la région lyonnaise, entre en 1913 au noviciat anglais des Pères Jésuites, est nommé professeur de théologie fondamentale à la Faculté de théologie de Lyon en 1929. Auteur de très nombreux ouvrages, dont La pensée religieuse de Teilhard de Chardin (Aubier, Paris, 1956), il est élevé au cardinalat en 1983. Dès le début de son itinéraire intellectuel il rencontre le père Teilhard de Chardin qui était de 15 ans son aîné. « Souvent le premier à connaître les développements de sa pensée, il sera le brillant défenseur de Teilhard contre tous ses détracteurs, de droite comme de gauche. » (M. Neusch et B. Chenu, Au pays de la théologie, Le Centurion, Paris, 1990, p. 106).

[3À relire la précédente chronique et la lettre du P. de Lubac, je me demande si Aimé Michel n’a pas abandonné un peu vite sa critique de la troisième idée force de Teilhard.

D’un côté, il ne fait pas de doute que les éclaircissements du P. de Lubac sont fondés et que l’unification de l’humanité au Christ au point Oméga n’est pas une « identification » et que celle-ci n’a pour lui rien d’automatique.

Selon Teilhard l’étape en cours de l’évolution se caractérise par une association, une solidarité de plus en plus étroite des hommes entre eux qui doit aboutir un jour à la « planétisation de l’humanité ». Cette planétisation se fera sans dissolution des personnalités, au contraire elles s’affirmeront car l’union différencie : « Que l’union différencie, nous en avons partout autour de nous les évidences : dans le corps des vivants supérieurs où les cellules se compliquent presque à l’infini, à la mesure des tâches variées qu’elles ont à remplir ; dans les sociétés humaines où la multiplication des spécialités devient chaque jour plus féconde ; dans le monde psychologique où les amis et les amants n’atteignent le fond de leur intelligence et de leur cœur qu’en se les communiquant. » (P. Teilhard de Chardin, L’Avenir de l’Homme, Seuil, Paris, 1959).

Mais cette planétisation ne peut se faire que par une adhésion volontaire des hommes, par leur coopération au plan divin : « Après l’ère de l’évolution subie, voici l’ère de l’auto-évolution ». Cela suppose de rejeter trois tentations : celle du suicide collectif (l’univers n’a aucun sens), celle de l’« évasion » (le détachement du monde que propose certaines religions orientales), celle enfin de l’accomplissement d’individus isolés car « C’est la Collectivité qui se perfectionne, dans l’effort coordonné de tous les hommes, animés par une même foi et intéressés par une préoccupation commune. ».

Paul Misraki résume fort bien la conception de Teilhard : « L’évolution est à la fois une montée de Conscience globale (la Noosphère) et une montée de consciences individuelles (la personne humaine). L’univers est en outre un monde convergent. Le point de convergence (…) doit être une Conscience suprême, qui puisse englober toutes les consciences, mais sans les annihiler. Au contraire elle doit permettre aux personnes de s’épanouir totalement. Ce point de convergence que Teilhard baptise Oméga, cette conscience suprême, n’est pas le Grand Tout des Panthéistes, dans lequel la fusion annihile les personnes. Son rôle, au contraire, n’est pas seulement de récupérer toute la conscience du monde, mais toutes les personnalités. Et ceci n’est possible que si Oméga est d’une part une conscience qui porte en soi au maximum ce qui est la perfection de nos consciences, d’autre part un foyer d’union suprêmement autonome. Oméga est donc selon Teilhard, un Dieu personnel, un “Centre distinct rayonnant au cœur d’un système de centres.” » (pp. 65-66, in Pour comprendre Teilhard, Lettres modernes, Paris, 1962)

D’un autre côté, la discussion du P. de Lubac ne porte pas sur le scénario d’ensemble lui-même et le point Oméga en particulier. Or n’est-ce pas ce scénario d’évolution future de l’humanité qui est visé au premier chef par la critique d’Aimé Michel, non les deux points soulignés par le P. de Lubac ?

Je ne veux pas dire qu’Aimé Michel rejetait catégoriquement le scénario de Teilhard, mais simplement qu’il ne le voyait pas comme seul concevable. Au demeurant il n’accordait qu’un crédit limité aux scénarios du futur : il était trop persuadé que toute prévision détaillée est impossible, que l’avenir est impensable. Dans un texte d’août 1981 intitulé « Sur l’avenir de l’humanité » il écrit : « il suffit de prévoir n’importe quoi pour l’effacer du futur ». Cela ne l’empêche pas, le sourire en coin, de proposer son propre oracle : « À moins d’une sévère guerre atomique, nous vivons les dernières générations de l’“homme” » car l’espèce humaine va se transformer elle-même par le génie génétique. Mais il se moque aussitôt de son oracle : « Cela n’arrivera pas (…) parce que le Temps, ce mystère, est un éternel matin, et que seuls les couillons s’imaginent qu’un matin répète l’autre. Toutes les élucubrations prétendues futuribles ne peuvent que prolonger ce qu’on sait, le peu qu’on sait, et nous ne savons pour ainsi dire rien, nous ne savons rien. De l’abîme de notre ignorance ne cessent de surgir l’imprévisible, l’improbable, l’impossible. » (L’Apocalypse molle, Aldane, Cointrin, 2008, www.aldane.com, p. 206 et sq.). Je suis donc porté à croire qu’Aimé Michel n’était pas désireux d’engager une discussion sur le point Oméga et qu’il a préféré se retirer sur la pointe des pieds.

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