Chronique n° 270 parue dans F.C. – N ° 1571 – 21 janvier 1977

C’EST LA « CHUTE FINALE » ?

Comment Emmanuel Todd démontra que l’URSS était un pays sous-développé

mardi 12 novembre 2013

La valeur n’attend pas le nombre des années. M. Emmanuel Todd est né en 1951. Il a fait Sciences Po, une maîtrise d’histoire à la Sorbonne, et (ce qui est plus difficile) un Doctorat d’histoire (Ph. D.) à Cambridge. Jusque-là, rien que de scolaire, et nous sommes un peu saturés de diplômes et de diplômés. Mais ce petit jeune homme chevelu vient de publier sur l’Union soviétique et le monde communiste d’Europe orientale un livre professionnel – d’historien, de sociologue, de politique – qui est sans doute ce que l’on peut trouver de plus profondément pensé actuellement en français, et ce qui ne gâte rien, de mieux écrit (a).

Emmanuel Todd est un pur produit des nouvelles sciences humaines, dont il connaît à fond les méthodes et, grâce sans doute à son étape britannique, les limites. C’est en s’appuyant sur ces méthodes et sur des faits contrôlables qu’il a élaboré sa réflexion. Voici quelques exemples de ces méthodes [1].

L’URSS publie beaucoup de statistiques et de chiffres, fournissant à première vue le tableau général d’un bloc économique en expansion continue, sans problème, conforme aux plans, confirmant donc la Seule Vraie Doctrine qui inspire les plans. On doit naturellement croire sur parole ces statistiques et ces chiffres, puisque l’URSS est un monde clos et opaque, où rien n’est vérifiable [2].

Mais certaines statistiques ne peuvent pas être truquées : celles qui expriment les relations économiques de l’URSS avec l’étranger : masse et nature des exportations, masse et nature des importations. Ces statistiques sont un fidèle miroir de l’économie d’un pays. Plus l’économie est avancée, plus s’accroît – à l’exportation – la proportion des objets manufacturés, et plus diminue celle des matières premières. Eh bien, pour l’URSS, ces statistiques sont celles d’un pays sous-développé.

Naturellement la validité de la conclusion doit être confirmée par l’examen des statistiques des autres pays communistes de l’Est : elle l’est. Ces statistiques expriment en effet exactement, comme prévu, l’état de développement des pays satellites, état qui, lui, est connu directement par l’observation : l’URSS est le pays le plus sous-développé du monde communiste européen, venant après l’Allemagne de l’Est, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Pologne, la Roumanie et la Bulgarie (dans l’ordre).

Ici l’on se dit : mais comment un pays dont l’économie serait du type tiers-monde peut-il faire ce qu’il fait dans l’espace, l’armement atomique, la marine civile et militaire, etc. ?

À cela Todd répond qu’il n’y a pas paradoxe, mais bien corrélation, et que l’explication se trouve dans des statistiques et chiffres étourdiment fournis par la bureaucratie soviétique, ignorante des méthodes de déduction mises au point par les sciences humaines à l’Ouest et interdites à l’Est parce que reposant sur le non-secret.

Ainsi, l’URSS ne voit aucun inconvénient à publier le nombre de ses autos et de ses camions. À première vue, en effet, que peut-on déduire de ces chiffres ? Réponse : on peut en déduire la population de la classe dominante, l’évaluation de sa domination en rapports de profits, l’état économique réel de la classe pauvre, bien d’autres choses encore.

Ces chiffres et d’autres permettent de donner aux énormes investissements militaires et spatiaux soviétiques leur vraie signification sociologique. Non seulement ces investissements ne sont pas incompréhensibles, mais ils découlent inévitablement de l’impasse insurmontable créée par la centralisation bureaucratique. En effet, la production non-consommable, inutile, est par nature la seule qui ne donne lieu à aucune incitation au travail et au marché noirs. Elle est la seule qui obéisse un peu à la planification : si l’état permanent de pénurie entretenue s’allège, les mouvements clandestins de la masse monétaire et du travail croissent, et la planification cesse de planifier, enfantant le chaos. Les énormes entreprises non-productives constituent donc le seul moyen d’assurer leur survie à l’État et à la classe qui le détient.

On ne peut pas résumer le livre de Todd, où tout est logiquement construit. Il faut le lire pour comprendre qu’avec les méthodes scientifiques actuelles même une prison comme l’URSS ne peut plus rien cacher d’important. Je donnerai encore un exemple de ces méthodes avant de passer aux conclusions de l’auteur.

La seule science humaine presque exacte est la démographie, dont on peut contrôler les lois sur les rats, ou même les blattes. Ses résultats et ses calculs ont la fiabilité des meilleures sciences de la vie. Entre autres choses, voici ce que nous apprend la démographie : il manque actuellement de 30 à 60 millions de Soviétiques, et peut-être 150 millions de Chinois. Où diable peuvent-ils bien être passés ?

*

Que l’URSS soit un pays sous-développé, tout le monde en convient. Que la planification bureaucratique appuyée sur la terreur soit la cause de ce sous-développement, on l’avait dit, mais, il me semble, on ne l’avait jamais si clairement montré.

Certains pensent pourtant que l’allègement de la terreur depuis Khrouchtchev arrangera peu à peu les choses.

Impossible, dit Todd. L’URSS est irrémédiablement condamnée par son système à pourrir sur pied. Selon lui, l’agent destructeur le plus actif, c’est l’existence même de l’illusoire glacis des nations asservies par Staline. Car les démocraties populaires, ayant parfaitement compris les résultats désastreux de la Seule Vraie Doctrine, ont entrepris de s’en libérer sans le dire : rapidement elles rétablissent les conditions d’une économie de croissance de plus en plus semblable à celle de l’Ouest. Et cela marche !

Cela marche sous les yeux du million de jeunes soldats russes qui campent en permanence dans ces pays (à l’exception de la Roumanie et de la Bulgarie), et qui chaque jour peuvent comparer ce qu’ils voient à ce qui se passe chez eux. Un Russe sur cinq connaît ainsi l’angoissante frustration du sous-développé méprisé et haï par ceux qu’il opprime.

Jusqu’à quand cela peut-il durer ? Todd pense que le système soviétique est condamné à s’effriter ou à se réformer, et cela, dit-il « d’ici à 10, 20 ou 30 ans ». Il envisage diverses hypothèses, qui toutes aboutissent à l’un ou l’autre de ces deux résultats : effritement, réforme [3].

Je dirai que c’est là seulement qu’on voit la jeunesse d’Emmanuel Todd. Il croit à la logique de l’Histoire. Il pense qu’un jour ou l’autre les Russes comprendront que l’occupation de l’Europe de l’Est leur est funeste, et qu’ils s’en iront. Ce n’est certes pas absolument impossible si M. Carter est ce que quelques-uns espèrent, un homme de génie capable de créer des conditions psychologiques nouvelles non seulement en Occident, mais chez les autres.

Si toutefois l’on ne considère que le poids naturel des choses et les pentes où elles sont engagées, est-il imaginable que les soldats russes laissent par exemple M. Husak en face de ses ouvriers ? La classe oligarchique russe peut-elle envisager de voir sa légitimité déchirée en morceaux et rejetée par les peuples voisins ?

Cette classe, selon Todd, représente quelque 2 % de la population, et au-dessous d’elle, il n’y a rien, seulement 98 % d’opprimés. Toute la pyramide des avantages et des profits est dans ces 2 %. C’est une situation infiniment précaire, naturellement génératrice de vertige et de folie.

De plus, comme l’a montré Simon Leys dans ses livres admirables sur la Chine de Mao (b), les régimes bureaucratiques totalitaires n’ont aucun moyen de se débarrasser de ses tyrans tombés en sénilité. Le dirai-je aux talentueux 25 ans de M. Todd, moi qui en ai 57 ? J’ai peur des vieux qui ne croient à rien.

Rien n’est plus dangereux qu’un vieux sans cesse penché sur le néant. Que perd-il en entraînant le monde dans sa mort ? Dans un bref passage de son livre, M. Todd parle avec légèreté des religions qui croient en l’au-delà. Plût au ciel que MM. Brejnev, Podgorny et toute la gérontocratie du Kremlin croient ne fût-ce qu’aux tables tournantes ! J’aurais moins de soucis pour les dix années à venir. J’aime mieux le souriant M. Hua, tout chef de la police qu’il est, avec son air d’excellente santé et son espoir d’exercer une longue tyrannie sur la Chine.

M. Todd a admirablement analysé les mécanismes entretenus par l’oligarchie soviétique pour garder ses privilèges. Il montre très bien que ces mécanismes sont d’autant plus implacables et inhumains que les privilèges sont plus menacés. N’a-t-il pas pensé que le seul tyran assuré de perdre bientôt le pouvoir, c’est le géronte ?

À la place de M. Todd, je prierais pour la prompte conversion de M. Brejnev. Qu’il croie en l’au-delà, mais au Diable, surtout [4].

Aimé MICHEL

(a) Emmanuel Todd : la Chute finale (Laffont, 1976).

(b) Le dernier en date : Simon Leys : Images brisées (Laffont, 1976).

Chronique n° 270 parue dans F.C. – N ° 1571 – 21 janvier 1977. Reproduite dans La clarté au cœur du labyrinthe, Aldane, Cointrin, 2008 (www.aldane.com), chapitre 13 « Marxisme et communisme », pp. 361-364.


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 11 novembre 2013


[1C’est cet attachement aux méthodes vérifiables et aux arguments réfutables qui fait la différence aux yeux d’Aimé Michel entre les travaux d’un Emmanuel Todd et ceux d’un Michel Foucault (voir la chronique mise en ligne la semaine dernière).

[2Avant celle-ci, Aimé Michel a consacré une demi-douzaine de chroniques à l’URSS au cours des années 1972-1976 :

n° 95, Du bon usage des ennemis – Zadig IV ou pourquoi les Américains avaient intérêt à la Révolution d’Octobre, du 9 juin 1972 (mise en ligne le 07.01.2013).

n° 104, Software et politique, du 11 août 1972 (01.06.2010)

n° 115, Les paradoxes du sultan, du 27 octobre 1972, que nous mettrons prochainement en ligne.

n° 214, Le cheval fou – La « crise » de 1975 à nos jours, du 8 août 1975 (30.01.2012)

n° 217, [La crise économique à l’Est – De la crise permanente à la crise mondiale en 1975 et après, du 12 septembre 1975 (06.08.2012).

n° 220, La crise dans les pays de l’Est (II) – Avantages et inconvénients de la vie dans les pays de l’Est, du 10 octobre 1975 (13.08.2012).

n° 232, Un printemps explosif a Moscou – Les problèmes de l’agriculture soviétique, du 16 janvier 1976 (17.09.2012).

[3Au début de son livre E. Todd écrit en effet : « Les tensions internes du système soviétique approchent de leur point de rupture. Dans dix, vingt ou trente ans, un monde surpris assistera à l’effritement ou à l’effondrement du premier des systèmes communistes » (p. 9). Comme on le voit il n’était précis ni sur la date, ni sur le processus, ce qui est bien sûr tout à fait normal compte tenu du caractère foncièrement imprévisible de l’histoire. Malgré tout, le fait que l’effondrement de l’URSS se soit produite fin 1989, soit treize ans après cette analyse, a grandement contribué à la notoriété de son auteur et à son autorité en matière d’économie et de société. Cet exercice de prévision, même s’il s’est révélé plutôt réussi, ne contredit donc pas la thèse de la chronique n° 203, Impossible futurologie – Apprenons à maîtriser l’imprévu quand il se produit car le prévoir est chimérique (23.09.2013).

D’autres auteurs se sont d’ailleurs livrés avec plus ou moins de succès à ce périlleux exercice.

Il y eut d’abord l’historien dissident Andrei Amalrik (1938-1980) qui, en 1970, publia un livre au titre explicite : L’Union soviétique survivra-t-elle en 1984 ? (Fayard, Paris). Il y montrait que l’URSS ne pouvait ni se libéraliser ni résister à l’assaut de la Chine. Le grand empire, écrivait-il, « est entré dans les dernières décennies de son existence ».

Puis vint Hélène Carrère d’Encausse dont L’Empire éclaté (Flammarion, Paris, 1978) rencontra un très grand succès. Mais elle s’est trompée dans son analyse car elle pensait que l’éclatement de l’URSS proviendrait des républiques musulmanes d’Asie centrale dont la forte démographie contrastait avec la démographie déclinante de la Russie.

Un peu plus tard, dans Anatomie d’un spectre (Calmann-Levy, 1981), Alain Besançon envisageait l’hypothèse contraire, à savoir l’extension planétaire de l’« économie soviétique » qu’il comparait à un cancer. Il écrivait ceci : « Il n’a pas manqué d’observateurs qui prévoyaient son effondrement prochain en se fondant sur ce qu’ils croyaient être son absurdité. C’est qu’ils ne la voyaient pas bien, n’en ayant pas compris la rationalité. Et les observateurs, beaucoup plus nombreux, qui prévoyaient son essor, son “succès” (comme ils l’entendaient) se trompaient pour la même raison. Le cancer est un tissu maladif et proliférant : on ne parle ni de son effondrement ni de son essor, mais on peut dire qu’il est efficace s’il soutient sa vocation de tuer son porteur. L’économie soviétique va-t-elle définitivement détruire le “capitalisme” et s’anéantira-t-elle après avoir accompli sa tâche ? On ne répond pas à ces questions, quand on ne prétend pas deviner l’avenir. (…) L’économie socialiste, même généralisée au monde entier, générera des polarités, des concurrences, qui lui éviteront de s’assoupir dans l’entropie universelle. Elle ne régressera pas à l’économie naturelle, ce qui eût été une façon élégante de boucler le cycle économique de l’humanité, en revenant, au-delà du socialisme, à la cueillette primitive. Plus probablement, elle se développera en économie de guerre permanente. »

Les divergences d’analyse des experts étaient donc considérables. Qui pourra jamais dire par quels hasards, ou quelles nécessités, s’est joué le sort de l’humanité (ou d’une partie d’entre elle) lorsque l’URSS a emprunté la voie menant à la rupture selon Todd et non à l’expansion « cancéreuse » selon Besançon ? Le passé n’est pas moins mystérieux que l’avenir.

[4Le talent d’Emmanuel Todd s’est confirmé par la suite. Son dernier livre en collaboration avec Hervé Le Bras, Le mystère français (Seuil, Paris, 2013) est une analyse originale de l’histoire économique et sociale de la France de 1980 à 2010 qui fait suite à leur travail comparable de 1981, L’invention de la France (réédité par Gallimard en 2012). Leur analyse emploie des méthodes statistiques appliquées aux données spatiales, en l’occurrence les diverses caractéristiques des 36 570 communes françaises, pour représenter à l’aide de 120 cartes l’évolution du pays au cours des 30 dernières années. Ils passent ainsi en revue en autant de chapitres, cartes à l’appui, l’inégalité culturelle, l’émancipation des femmes, le bouleversement du mariage, la fécondité, la désindustrialisation, la répartition des catégories sociales et professionnelles, les inégalités économiques, les migrations, les métamorphoses politiques. Ils en tirent des conclusions souvent inattendues sur l’importance considérable des anciens systèmes anthropologiques (famille nucléaire ou complexe, habitat groupé ou dispersé) et religieux (clivage entre régions catholiques et déchristianisées) dans les changements économiques et sociaux récents. C’est une des meilleures démonstrations que la situation présente dépend d’attitudes profondes, souvent inconscientes, héritées du passé.

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