Pourquoi faites-vous de saint Augustin le « père de l’Occident chrétien » ?
Père Michel : D’abord, parce que sa conversion personnelle lui a permis de penser comment convertir le monde encore largement païen dans lequel il était né, celui de la Rome antique. Ainsi, il mettait en avant le fait que le cœur de la vie humaine réside dans la recherche de Dieu, c’est-à-dire dans une recherche de la vérité qui n’est pas seulement philosophique ou conceptuelle, mais qui aboutit à la découverte du Christ. Pour Augustin, au centre de la civilisation chrétienne se trouve la personne de Jésus, le Verbe incarné. Le deuxième point, c’est que ce Dieu qu’il a cherché partout – à l’extérieur, dans la gloire, dans la richesse, dans l’ambition –, il a fini par le trouver à l’intérieur : « Mais toi, tu étais plus intime que l’intime de moi-même et plus élevé que les cimes de moi-même » comme il le dira dans Les Confessions. Saint Augustin a fait de l’intériorité un point central. Enfin, dans La Cité de Dieu, il explique qu’une civilisation ne peut tenir que si elle vise un au-delà en rendant un culte à Dieu, c’est-à-dire qu’elle n’est pas toute-
puissante.
Saint Augustin a connu la chute de l’Empire romain et la présence des Vandales aux portes d’Hippone… Quels enseignements en tire-t-il ?
Nous pouvons faire un parallèle avec notre époque, parce que le monde d’Augustin vit une crise culturelle, identitaire, philosophique, religieuse, mais aussi fiscale, administrative et même une crise migratoire. Saint Augustin voit une civilisation qui s’effondre. Ses contemporains, d’ailleurs sont paniqués et s’interrogent : si Rome s’effondre, qu’est-ce qui va rester debout ? Augustin a alors le génie de dire que les civilisations humaines sont mortelles. Rome peut s’effondrer, ce n’est pas très grave ! Quand, en 410, Rome est mise à sac par les barbares et que les réfugiés arrivent à Hippone avec un sentiment de fin du monde, Augustin leur explique que notre cité se trouve dans les cieux. Nous ne sommes chargés de faire tenir la cité de la terre que dans la mesure où elle nous permet de rallier la cité céleste, c’est-à-dire l’éternité. Donc, d’une certaine manière, saint Augustin nous permet de relativiser les crises politiques et même les crises de civilisation en nous disant que notre destinée n’est pas sur cette terre.
Que retenez-vous de l’homélie prononcée par Léon XIV lors de la messe célébrée le 14 avril en la basilique Saint-Augustin d’Annaba (ex-Hippone) ?
Le Pape a commenté la description de l’Église primitive au chapitre 4 des Actes des apôtres. C’est ce texte sur lequel saint Augustin s’appuie pour dire ce que doit être l’Église : « un seul coeur et une seule âme, orienté vers Dieu. » Le pape affirme que ce critère est celui de la vraie réforme de l’Église : « Aujourd’hui encore, nous devons accueillir et mettre en œuvre cette règle apostolique, en la méditant comme un critère authentique de réforme ecclésiale : une réforme qui, pour être vraie, commence par le cœur et qui, pour devenir efficace, concerne chacun. » Il annonce ainsi la réforme intérieure et spirituelle qu’il veut mettre en oeuvre.
Dans quelle mesure peut-on parler d’Augustin comme d’un Africain ?
Si l’on peut dire qu’Augustin est un Africain, c’est d’abord parce qu’il est Romain et que l’Afrique était la plus belle des provinces romaines ! À son époque, on vit en Afrique exactement comme on vit à Rome. Dans toutes les petites villes africaines se trouvent un forum, des temples, un amphithéâtre, des jeux du cirque… L’Afrique du Nord, c’est Rome au soleil, c’est la Côte d’Azur de l’Empire ! En revanche, ce qui est notable, c’est qu’Augustin a vécu dans une Afrique berbère et sa mère, sainte Monique, était d’ailleurs une Berbère. Saint Augustin a vécu au milieu de populations mélangées, mais qui avaient un creuset commun : la romanité.
Peut-on aller jusqu’à dire qu’il est un pont entre les deux rives de la Méditerranée ?
Oui, à condition de ne pas se tromper. Ce pont, ce n’est pas simplement de la complaisance ou une unité de façade. Dans un célèbre passage des Confessions, il évoque la question de l’amitié à travers le souvenir de la mort d’un ami. Il en arrive à la conclusion que la vraie amitié ne peut se fonder que sur la recherche commune de la vérité. Dès lors, on peut dire qu’il n’y aura pas d’unité possible entre les peuples s’il n’y a pas une recherche sincère de Dieu.
Cette année encore a été marquée par une augmentation du nombre de catéchumènes. En quoi saint Augustin, baptisé à 32 ans, peut-il nous éclairer ?
La grande leçon, c’est que les catéchumènes ont besoin d’être introduits aux mystères de la foi. Augustin a beaucoup hésité avant de demander le baptême. Pendant longtemps, il n’a pas compris le catholicisme : il voyait dans l’Évangile un livre rudimentaire, mal écrit, incompréhensible et qui lui paraissait grossier. Il a fini par ouvrir les yeux grâce à la fréquentation d’un évêque, saint Ambroise, rencontré à Milan, qui a su avec pédagogie lui faire découvrir la saveur de l’Écriture et la profondeur du mystère. À notre époque aussi, les catéchumènes – et les âmes droites ! – cherchent Dieu. Mais ce qui manque, ce sont des prédicateurs qui sachent leur faire découvrir la profondeur du mystère. Un autre point qui a été très important dans la conversion d’Augustin, c’est la découverte de la liturgie. Il a été profondément ému par la beauté des chants entendus dans la cathédrale de Milan. Cet amoureux de la beauté s’est dit que si ces chants étaient si beaux, c’est parce que Dieu était présent. Et il me semble que, pour aujourd’hui aussi, la beauté et le sacré sont des voies importantes vers Dieu.
Léon XIV fêtera un an de pontificat le 8 mai. Le Pape confirme-t-il être un pontife augustinien ?
Assurément : saint Augustin a été l’objet de quelque 200 citations depuis le début du pontificat ! Saint Augustin affleure derrière chaque phrase de Léon XIV, qui a un mode de pensée augustinien. Le point principal, c’est que l’unité qu’il veut pour l’Église n’est pas une unité de convenance ou diplomatique, mais une unité fondée sur le Christ. Léon XIV ne cesse de parler de la centralité du Christ et de l’unité entre catholiques. Il nous dit que si nous voulons être un, alors il faut nous unir sur l’essentiel. C’est sa devise : « In Illo uno unum », « En Celui qui est un, soyons un ».
Augustin avec nous, Père Abbé Emmanuel-Marie, Père Michel, Nicolas Diat, Éditions Fayard, avril 2026, 288 pages, 22,90 €.
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