Dans la myriade des saints officiellement reconnus comme tels de diverses manières par l’Église, les fidèles laïcs font souvent figure de parents pauvres par rapport à la masse de pontifes, papes et évêques, de prêtres, de religieux, de religieuses. Si les laïcs sont en nombre impressionnant dans la foule des martyrs de tous les siècles et dans tous les pays, ils se font plus rares lorsqu’il s’agit pour l’Église de donner des modèles de vie vertueuse à tous. Cependant, ils ne furent jamais négligés, comme le prouve la présence de cinq fidèles laïcs dans la liste des saints du canon romain de la messe – Chrysogone, Paul et Jean, Côme et Damien – ou bien le fait, par exemple, qu’Isidore le Laboureur fut canonisé le même jour que les saints Ignace de Loyola, François-Xavier, Philippe Néri et sainte Thérèse d’Avila. Il n’empêche qu’ils sont plus rares sur les autels que les membres des ordres religieux ou du corps sacerdotal. Cependant, comme le rappelle le Code de droit canonique, « chacun, selon sa condition propre, [doit] s’efforcer de mener une vie sainte et de promouvoir la croissance et la sanctification continuelle de l’Église » (canon 210).
Les ressorts d’une vie hors du commun
Autant il est aisé de comprendre quel peut être le ressort du mécanisme de la sainteté chez des personnes portées par un état de vie plus « à l’abri » du monde, par le soutien d’une règle religieuse et d’une communauté structurée, autant il est parfois difficile de saisir ce qui meut des êtres beaucoup plus exposés, solitaires dans leur démarche de foi malgré leur appartenance au corps de l’Église, comme cela est le cas pour tous ces saints surgis à toutes les époques dans des pays divers, sous des régimes politiques variés et souvent hostiles ou peu encourageants.
Si nous nous penchons sur la période du XIXe et du XXe siècle, les saints laïcs fleurissent malgré toutes les oppositions qui auraient pu les freiner dans leur ascension. La variété est considérable : enfants précocement voués à Dieu, jeunes gens désireux de perfection, jeunes filles modèles de pureté, célibataires tout entiers donnés à une cause de charité, couples progressant ensemble, familles parfaites images de la grande Église, tous appartenant à des strates sociales multiples, occupant des positions et remplissant des fonctions à tous les niveaux de la société. Quelle est donc la recette, si une telle chose existe, pour expliquer cette vie surnaturelle hors du commun ? Est-il possible de repérer ces constantes présentes au sein de tous ces parcours illuminés par des dévotions et des spiritualités extrêmement riches ?
Accrochés à la prière
En fait, quel que soit l’état de vie, les saints sont liés par une communion qui dépasse leur diversité. En ce qui regarde l’amour de Dieu, le laïc n’est pas différent du consacré. Tous deux sont accrochés à la prière, à la vie sacramentelle, au service des pauvres et à la pratique de sacrifices personnels. Beaucoup de saints laïcs sont liés à une confrérie, mariale notamment, à un tiers ordre – tels Catherine Jarrige († 1836), Narcisse de Jésus Martillo Morán († 1869), Giuseppe Tovini († 1897), Contardo Ferrini († 1902), Gemma Galgani († 1903), José Gregorio Hernández Cisneros († 1919), Anna Schäffer († 1925), Pier Giorgio Frassati († 1925), Bartolo Longo († 1926) ou Cecilia Eusepi († 1928). Se trouvant plongés en plein cœur de la réalité du monde, ils ont besoin de cette plateforme pour reprendre souffle et faire face aux épreuves.
Parmi les saints et bienheureux laïcs, une minorité a vécu dans les liens du mariage, souvent d’ailleurs avec des conjoints violents ou débauchés : ce fut le cas pour l’Italienne Anne-Marie Taïgi (1769-1837) ou la Malgache Victoire Rasoamanarivo (1848-1894). D’autres, plus heureux, purent développer une spiritualité conjugale, comme le banquier Giuseppe Tovini ou bien Charles de Habsbourg. L’exemple le plus connu, en France, est celui du couple Louis et Zélie Martin : messe quotidienne, jeûne et prière en famille, dévotion mariale, actions caritatives sont les socles d’une foi qui modèle et fabrique les saints.
La plupart des laïcs vénérés sur les autels demeurèrent dans le célibat, soit à cause de leur jeune âge, soit par choix évangélique. Un fil conducteur les relie tous : la Sainte Eucharistie et l’attachement à la Très Sainte Vierge, ceci toujours dans un désir de grandir dans la pureté, pas simplement celle de la chair mais celle de toute l’âme. Se greffant à ces deux blancheurs, ils purent marcher comme des géants. Tel est le cas de Nha Chica († 1895) au Brésil, de Laura Vicuna († 1904) au Chili, des martyrs de l’Ouganda ou de Maria Goretti († 1902). Ce double piédestal leur permit aussi d’avoir le souci des pauvres, d’une manière ou d’une autre, car la sainteté se forge dans l’exercice de la charité qui est à la fois la base et la fin de toutes les autres vertus.
Il existe un cas exceptionnel parmi l’assemblée des saints laïcs, mariés ou célibataires. Il s’agit de la famille polonaise Ulma, Józef et Wiktoria et leurs sept enfants, dont un encore dans le sein de sa mère, tués en 1944 par la police du IIIe Reich pour avoir caché une famille juive. Ce couple paysan très pieux et très engagé dans sa paroisse appartenait à la confrérie du Rosaire Vivant. Pour cette famille, la vie campagnarde était rythmée par la messe, la prière commune, le chapelet, l’amour des autres. Sainteté et martyre familiaux reconnus par l’Église et donnés comme modèle, telle est cette exception qui révèle sans doute une réalité semblable dans d’autres familles qui demeurent inconnues.
Discipline de vie
Il faut noter aussi la place essentielle de la simplicité et de l’humilité dans toutes ces vies pourtant multiples et contrastées. L’ascèse, les mortifications et les sacrifices y trouvent leur place, de façon naturelle et non point volontariste, car les personnes savent que tout cela contribue à grandir dans l’amour divin et à la purification de tout l’être. Une telle discipline de vie spirituelle se retrouve parmi les saints laïcs qui ont contribué à la doctrine sociale de l’Église, tels bien sûr Frédéric Ozanam et Contardo Ferrini.
Ces saints laïcs, y compris lorsqu’ils bénéficient de grâces insignes et de phénomènes extraordinaires – comme les stigmates ou le don de prophétie –, demeurent ancrés dans la terre, ceci pour sanctifier le monde, pour l’évangéliser et y planter la pépinière de la charité. L’ouvrage ne fait que commencer.
