Après la publication de l’encyclique Magnifica humanitas, on a lu un peu partout que Léon XIV y condamnait la doctrine de la « guerre juste ». On l’avait d’ailleurs déjà dit de François après la parution de Fratelli tutti (2020).
Au vrai, ce genre de gros titres n’est pas tellement pour surprendre le grand public, qui tient pour évident – à juste raison – que la guerre est une calamité épouvantable. N’est-ce pas la moindre des choses que le Vicaire du Christ condamne l’usage de la violence ? Et puis les guerres ne sont-elles pas toujours injustes ?
Or, le 27 octobre, le « ministre des Affaires étrangères » du Vatican, Mgr Paul Gallagher, a jugé qu’il y aurait un « danger » à ce que l’Église abandonne complètement cette notion, confiant même, d’après l’agence I-Média, ne pas être un « pacifiste »… Comment comprendre cette apparente contradiction ? Le Pape a-t-il vraiment renversé la doctrine de l’Église ? Tentons d’éclaircir la question.
Ce que dit le « Catéchisme »
Pour commencer, rappelons la position traditionnelle. Située à égale distance du pacifisme, qui condamne absolument l’usage de la force armée, et du machiavélisme, qui l’estime toujours licite du moment qu’il est utile, elle tient que la guerre peut être justifiée moralement quand elle répond à certains critères précis.
Le Catéchisme (n° 2309) les définit de manière parfaitement claire : l’idée fondamentale est que le recours aux armes est justifié seulement quand il relève de la légitime défense contre une agression extérieure. Mais les conditions sont extrêmement strictes : il faut « que le dommage infligé par l’agresseur à la nation soit durable, grave et certain ; que tous les autres moyens d’y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficaces ; que soient réunies les conditions sérieuses de succès ; enfin, que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer ». À condition que ces quatre points soient simultanément respectés, la guerre est moralement licite. « Ce sont là, précise le Catéchisme, les éléments traditionnels énumérés dans la doctrine dite de la guerre juste. »
Cette doctrine serait-elle donc abandonnée ?
Certains l’ont cru, citant une phrase de Léon XIV dans Magnifica humanitas : « Il est important de réaffirmer que la théorie de la « guerre juste », qui a trop souvent été utilisée pour justifier toutes sortes de guerres, est à présent périmée » (n° 192). Mais avant de s’emballer, ils auraient dû lire la fin de la phrase. Car le Pape prend le soin de préciser que le concept de guerre juste est dépassé… « sans préjudice du droit de légitime défense au sens strict ».
Autrement dit, ce que Léon XIV condamne sous le nom de « guerre juste », en y mettant des guillemets, ce sont des usages déviés, pervertis, abusifs d’un concept en lui-même parfaitement légitime. Point de révolution doctrinale. Il reste licite d’engager la puissance militaire pour se défendre quand on est attaqué – et que les autres conditions sont remplies.
Mais alors, à quoi pense le Pape ?
Il vise explicitement les diverses manières dont ce concept peut être dévoyé – et l’a effectivement été dans les années récentes – pour légitimer des guerres d’agression et des crimes de guerre. On ne compte plus, en effet, les « interventions » et autres « opérations militaires spéciales » qui ont été lancées sous le prétexte flatteur d’une « juste cause » : renverser un dictateur, mettre fin à une persécution, prévenir l’attaque d’un ennemi (en une sorte de « légitime défense anticipée »)…
Mais il ne suffit pas qu’une guerre puisse se prévaloir d’une « juste cause » pour qu’elle soit une guerre juste. Elle doit remplir les autres critères . Or, il est bien évident, pour prendre quelques exemples désormais consensuels, que les guerres d’Irak en 2003 et de Libye en 2011 ne les remplissaient pas. À supposer même que leur cause ait été juste, elles n’ont pas été entreprises en dernier ressort, leurs chances de succès étaient très faibles (on n’installe pas la démocratie comme on installe l’électricité !) et, surtout, le critère de proportionnalité y a été totalement bafoué. Les centaines de milliers de morts civils irakiens sont là pour en témoigner.
Léon XIV, citant le pape François, souligne que le droit à la légitime défense – qui ne saurait être remis en cause en lui-même – fait souvent l’objet « d’une interprétation trop large et désinvolte. On veut ainsi justifier indûment même des attaques « préventives » ou des actions guerrières qui entraînent des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer. » Il vaut la peine d’expliquer ici pourquoi la doctrine de la guerre juste condamne l’idée de « guerre préventive ».
C’est qu’il n’est tout simplement pas juste de sévir contre le mal qu’une personne ou une collectivité pourrait commettre. On ne peut sévir qu’à l’encontre du mal réellement commis, ou sur le point immédiat de l’être. Il n’est donc pas licite d’entrer en guerre sur la foi de la simple crainte ou de la précaution de long terme, par exemple en attaquant un pays pour détruire ses capacités militaires au motif qu’il pourrait s’en servir un jour. Sans cela, quasiment toute agression pourrait se couvrir du manteau de la justice et de la légitime défense.
La proportionnalité
S’agissant enfin du critère de proportionnalité, le Saint-Siège a pris la mesure, avant tout le monde, au début du XXe siècle, de ce que l’industrialisation de la guerre allait le rendre quasiment inapplicable, toute guerre risquant de dégénérer en annihilation réciproque. En décembre 1948, bien avant Léon XIV, Pie XII déclarait déjà que « la théorie de la guerre en tant que moyen approprié et proportionné de résoudre les conflits internationaux est dépassée ». L’avènement de l’arme nucléaire devait encore durcir cette position. On lira là-dessus les Institutiones juris publici (1950) du cardinal Ottaviani, qui frôlait l’interdiction totale de la guerre.
Tirant en quelque sorte le bilan de tous ces travaux, le pape François écrivait dans Fratelli tutti (§ 258) : « On fait facilement le choix de la guerre sous couvert de toutes sortes de raisons, supposées humanitaires, défensives, ou préventives, même en recourant à la manipulation de l’information. De fait, ces dernières décennies, toutes les guerres ont été prétendument “justifiées”. (…) Nous ne pouvons donc plus penser à la guerre comme une solution, du fait que les risques seront probablement toujours plus grands que l’utilité hypothétique qu’on lui attribue. »
Il peut donc arriver qu’il y ait des guerres justes, mais elles sont rares.
Et dans la plupart des cas, la chose que les chrétiens doivent rechercher, plus qu’une illusoire désignation de la victime et du coupable, c’est le compromis et la fin des combats.