Survolant la planète de très haut dans une capsule spatiale, toutes les frontières disparaissent. On dirait qu’il n’y a qu’un seul système unifié là en bas. Mais il est préférable pour vous de ne pas vous poser n’importe où. Vous avez besoin d’un terrain d’atterrissage adéquat, avec un comité d’accueil qui ne vous arrête pas immédiatement pour intrusion.
Les frontières qui séparent les quelque deux cents pays de cette planète sont, géographiquement, des océans, des cours d’eau, des chaînes de montagnes ou des tracés de géomètres. Quand nous voyons mise en évidence la variété internationale haute en couleurs, disons lors des défilés olympiques, nous prenons conscience à la fois des différences nationales et du fait que les concurrents participent aux mêmes courses ou sautent par-dessus les mêmes barres. En gagnant ou perdant ces compétitions, ils se distinguent les uns des autres par des critères d’excellence qui transcendent toutes les frontières.
Beaucoup demandent : pourquoi ne serait-ce pas une bonne chose d’abandonner les frontières politiques ? Nous pourrions tous être citoyens du même gouvernement mondial. Pourquoi ne pas juste s’aimer les uns les autres, peu importe comment ? Pourquoi n’y a-t-il pas une citoyenneté internationale qui donne droit de passage et de résidence à tout un chacun, en tous temps et en tous lieux ?
Les hommes n’ont-ils pas tous évolué pour être égaux ? Toutes les différences de couleur, de race, de sexe, de religion et de culture ne sont-elles pas de simples hasards ? Pourquoi ne devrions-nous pas travailler à cet idéal de chacun accueilli partout sans poser de questions ? Pourquoi ne pouvons-nous pas être hospitalier à tous toujours et partout ? Une telle ouverture n’est-elle pas notre « droit » naturel ?
Constitutionnellement, nous sommes actuellement libres de croire ce que nous voulons. Pourquoi ne pouvons-nous pas vivre où nous le voulons, comme nous le voulons, selon nos propres lumières ?
Les Romains de l’Antiquité avaient l’habitude d’évoquer une loi, une langue, une fraternité. Les peuples étaient toujours autorisés à pratiquer leurs propres pittoresques habitudes vestimentaires, langagières, religieuses – sous réserve que cela n’entre pas en conflit avec la loi supérieure. Saint Paul, citoyen romain, pouvait voyager dans tout le monde méditerranéen en parlant principalement grec et en prêchant le Christ crucifié. Apparemment, cela a fini par lui coûter la vie.
Thomas More a fait une expérience quelque peu similaire au seizième siècle. L’Utopie de More se présentait pour symboliser un monde duquel tout ce qui n’est pas bon a été enlevé. Toutes les religions disent plus ou moins la même chose – une sorte de joyeux vivre ensemble. Tout le monde accueille tout le monde. Aucun dogme n’est immuable. Les obstacles dus à la propriété privée, aux différences de races et de classes sociales sont tous effacés par la citoyenneté universelle dans l’Etat Mondial du bien-être général pour tous. Tout a été rendu sûr pour des échanges humains à échelle planétaire. Il ne reste aucune distinction pouvant nous séparer.
L’humanité est fatiguée de toute cette violence. Elle provoque des guerres. Les guerres sont causées par les discriminations, les religions divergentes, le racisme, la pauvreté, la classification par sexe, la propriété. Que tout un chacun ait accès à tout. Nous pouvons éliminer le mal. C’est le droit de tout citoyen du monde, si on lui donne son dû.
Par-dessus tout, il n’existe pas de doctrine déterminée, pas de péché, hormis le refus de la citoyenneté mondiale sans restriction. Nous pouvons maintenant contrôler le nombre d’humains, leur environnement terrestre, leur bien-être physique et mental. Nous pouvons décider ce que nous voulons, tous. Marx avait tort. Ce n’est pas « travailleurs du monde levez-vous ! » mais « citoyens du monde levez-vous ! ». Rien ne nous échappe que nous ne puissions expliquer. Maintenant, nous sommes les maîtres de notre destin. La science et la technique nous rendent capable de fabriquer et de distribuer gratuitement toutes les choses à tout le monde.
Cette seule terre est à la fois notre domicile et notre rampe de lancement vers le cosmos et ses richesses qui nous attendent. Le règne des dieux est achevé. Place au règne de l’homme. Nous n’avons rien à craindre. Aucun commandement que nous n’aurions fait nous-mêmes. Nos jugements décident des termes de notre citoyenneté universelle. L’humanité (pour créer une formule ronflante) aborde l’étape qui lui permet d’atteindre la perfection à laquelle elle est vouée quand tout est donné à tous.
Oui, il n’y a plus ni juifs ni gentils, ni Romains ni Grecs, ni barbares ni civilisés, ni chrétiens, musulmans, hindous ou Chinois. Il n’y a rien au-dessus de nous. Rien en-dessous de nous. Nous sommes impatients. Nous avons attendu si longtemps ! Nous sommes chez nous partout. Aucun lieu ne nous est étranger.
Je regarde ces prétentions comme un lecteur de Saint Augustin. Il avait déjà compris la plupart de ces choses au cinquième siècle. Il pensait qu’elles étaient essentiellement vraies – mais seulement après cette vie. Ici, nous sommes dans une vallée de larmes, un monde déchu. Il ne nous est pas demandé de sauver le monde, mais de sauver nos âmes dans un monde principalement en désaccord avec ce que signifie sauver nos âmes.
Des commandements nous ont été donnés pour que nous les suivions, par pour que nous nous y opposions. La seule « citoyenneté universelle » se vit dans la cité de Dieu, commencée dans ce monde selon le plan de la divine providence, mais qui trouvera son achèvement dans le monde à venir. La signification de notre époque est très simple. Nous refusons d’accepter le monde pour lequel nous avons été créés. Ce que nous voyons autour de nous, c’est la citoyenneté universelle de notre refus collectif.
James V. Schall, qui a été professeur à l’université de Georgetown durant trente-cinq ans, est l’un des auteurs catholiques les plus féconds en Amérique.
Source : https://www.thecatholicthing.org/2016/10/11/on-universal-citizenship/
