Traduit par Antonina R.-S.

« Qui suis-je pour juger ? » - retour sur une phrase du Pape

Par James V.Schall, jésuite

mardi 3 juin 2014

La question posée par le pape François « Qui suis-je pour juger ? » est citée des centaines de fois sur Internet. Et cette citation implique presque toujours une approbation du comportement homosexuel. On peut rapprocher deux passages des Ecritures de cette phrase : « Qui étais-je [moi, Pierre] pour faire obstacle à Dieu ? » (Actes 11, 17) ; « Qui es-tu pour juger un serviteur d’autrui ? » (Epître aux Romains 14,4).

La phrase du pape François est tirée d’une interview qu’il a donnée quand il revenait des Journées mondiales de la Jeunesse à Rio de Janeiro. Le pape parlait d’un homosexuel « de bonne volonté et qui cherche le Seigneur ». Dans ce contexte, on peut en effet dire : « Qui suis-je pour juger ? » Mais s’agissant d’une personne qui ne « cherche » pas et n’est pas « de bonne volonté ? »
Si l’homosexuel en question voulait recevoir le sacrement de réconciliation, le prêtre devrait « juger » s’il doit ou non lui donner l’absolution, en fonction de sa certitude que le pénitent a pris la ferme résolution de ne « plus pécher ». Si l’homme a effectivement péché et se repent, ses péchés sont pardonnés. Cependant, le pardon n’est pas la permission de reprendre le même comportement, bien qu’il soit difficile de changer ses habitudes. Nous pouvons à nouveau pécher et recevoir à nouveau le pardon. L’essence même du christianisme est de pardonner les péchés. Mais pas d’en supprimer l’existence et la notion.

La phrase du pape François « Qui suis-je pour juger ? » est en général censée signifier que les actes que l’Ecriture ou l’Eglise qualifient de « péchés » ne doivent pas être considérés comme tels. Ainsi, ceux qui pratiquent le divorce, la contraception, l’homosexualité, l’adultère, l’usage des drogues, les expériences sur les embryons et l’euthanasie ne sont plus « jugés » auteurs « d’actions coupables ».

Selon cette mauvaise lecture, l’Eglise a « changé ». Même le pape, de son propre aveu, ne peut se prononcer sans appel contre ceux qui s’engagent dans de telles pratiques.

Tout un mouvement est né pour démontrer que le pape François n’avait pas l’intention de modifier les enseignements de base de l’Eglise. Il réaffirmait simplement la doctrine classique selon laquelle Dieu est le juge suprême de chaque âme humaine. Il ne voulait pas dire que Dieu avait subitement changé d’avis en ce qui concerne le divorce, la fornication, l’adultère, l’avortement, l’homosexualité, les unions de personnes de même sexe, l’euthanasie ou d’autres comportements fréquemment pratiqués.

« Qui suis-je pour juger ? » signifie fondamentalement que c’est Dieu qui fait les lois de la vie humaine. Pas nous. En vérité, Il les fait et pour notre bien. Violer l’une d’entre elles sape un aspect de notre être et de notre bien. Nous pouvons constater ce qui se passe dans la vie des êtres humains et des sociétés quand nous faisons passer un mal pour un bien.

Le « péché » en tant que tel est un mal, mais ce n’est pas la fin de tout. Nous avons la liberté de nous repentir. La prédication de Jésus commence par la phrase « repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle ». Ce qui est « impardonnable » ce sont les « idées » qui convertissent le mal en bien de telle manière que nous défendons à présent comme « notre bien » ce qui est mauvais. Quand le pape François a dit « Qui suis-je pour juger ? », on a en général compris qu’il entérinait le relativisme. De nombreuses personnes aujourd’hui « présument » simplement que, avec le pape François, l’Eglise a finalement accepté la « modernité » : elle admet implicitement que ses célèbres interdictions étaient erronées.

Le passage analogue des Actes des Apôtres porte sur le salut des Gentils. Le problème à résoudre dans l’immédiat concerne la consommation de la viande des animaux désignés comme « impurs » dans l’Ancien Testament. Saint Pierre a une vision inspirée par le Saint Esprit, rien que ça. Il voit que tous les animaux, domestiques et sauvages, ne sont pas impurs. Tous sont bons. (Je cite souvent ce passage à mes amis végétariens). Pierre vient de répéter avec insistance qu’il ne violera pas la Loi. Il a été corrigé. Il doit distinguer ce qui est essentiel de ce qui ne l’est pas. Il ne doit pas « faire obstacle » à Dieu (le juger).

Pierre est donc libre de manger (ou de ne pas manger) tout ce qu’il veut. Il ne peut pas dire à un amateur de cailles ou de côtes de porc que c’est « mal » d’en manger. Ce principe ne peut évidemment pas amener à recommander du sucre (une denrée bonne en soi) à un diabétique. Nous devons faire preuve de discernement.

Pierre n’a pas seulement été repris sur la question de la nourriture, mais aussi sur celle des membres potentiels de la nouvelle communauté. Au départ, Pierre pensait que seuls les Juifs pouvaient en devenir membres. Mais il est subitement mis en présence de Corneille, un centurion romain (Actes, 10). Ce dernier a eu une vision lui disant d’aller à Joppé et de rencontrer Pierre. Pierre comprend que cet homme doit être accepté.

Pierre dit finalement : « Je constate en vérité que Dieu ne fait pas acception des personnes, mais qu’en toute nation celui qui Le craint et pratique la justice Lui est agréable ». (10, 34-35). [erreur dans le texte] Pierre ne dit pas que celui qui ne pratique pas la justice est « agréable » à Dieu. « Craindre » Dieu signifie de toute évidence que Dieu représente certaines valeurs, et pas n’importe quoi.

La popularité de la phrase « Qui suis-je pour juger ? » a souvent été instrumentalisée pour renverser l’ordre moral. Elle peut permettre de confondre la libération qui découle d’actes rationnels effectués dans un cadre métaphysique et moral et la licence d’agir en dehors de tout cadre sauf le « jugement » personnel, quel qu’il soit.

http://www.thecatholicthing.org/columns/2014/who-am-i-to-judge-revisited.html


Photographie : Saint Pierre de Pompeo Batoni, vers 1740

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James . V. Schall, jésuite qui a été professeur à l’Université Georgetown pendant trente-cinq ans est l’un des écrivains catholiques américains les plus prolifiques. Ses ouvrages les plus récents sont : The Mind that is Catholic, The Modern Age, Political Philosophy and Revelation : a Catholic Reading et Reasonable Pleasures.

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