Traduit par Isabelle

Le rachat du père prodigue.

par Mary Eberstadt

samedi 31 août 2019

Vu sous un certain angle, Mon Père m’a laissé l’Irlande : recherche de ses sources par un fils d’américain, raconte une histoire de toujours : le conte primordial de la recherche par un fils de son géniteur absent. Dans cette version mise à jour, notre Télémaque est un américain, et Odyssée un irlandais – qui s’est séparé de la mère du garçon avant que celui-ci ne soit né, est resté en Irlande et par la suite s’est constitué une autre famille.

Dougherty – ancien auteur de la Revue Nationale, et critique littéraire de plus en plus important – est un styliste plein de talent d’une portée impressionnante. Elevé par sa mère célibataire dans le New Jersey, il est dans ce livre à la recherche de son patrimoine aussi assidument qu’un explorateur d’Homère faisant la cartographie de rivages inconnus : il apprend l’irlandais, se plonge dans l’histoire, réfléchit au lien qui existe entre une personne, son peuple et sa nation, et par ailleurs recherche les brins disparates de son lignage inconnu – et jusqu’à un certain point, inconnaissable.

En même temps, et en dépit de son penchant vers les classiques, ce mémoire épistolaire ne pouvait paraître que dans le monde transformé postérieur aux années 1960 – un monde où des légions d’enfants à demi orphelins sont devenus simultanément aussi communs qu’un genou écorché, et pourtant aussi invisibles qu’une déficience cardiaque congénitale. Mon père m’a laissé l’Irlande redonne une visibilité aux enfants de parents divorcés ou non mariés. Il apporte une lumière chirurgicale à la blessure due au manque d’un parent.

Deux autres évènements primordiaux ajoutent de la profondeur à cette recherche de soi. L’un est la mort solitaire de la mère de l’auteur, qui expose une fois pour toutes les insuffisances d’ « un âge d’auto création, d’une vie organisée ». Le narrateur commence à découvrir que la fameuse libération de cette époque, était comme un solvant qui avait lentement et inexorablement dissout toute espèce de sens du devoir dans la vie. Elle a dissout les liens sociaux qui font tenir ensemble une communauté, et qui font un foyer. Et là, à la fin du processus, j’étais seul. Un atome qui devient indépendant d’une structure chimique plus grande, s’appelle un électron libre. Et c’est ainsi que je me sentais, écrasé par ce besoin urgent de me reconnecter à quelque chose de plus grand.

Dans ce cri à l’état brut – « J’étais seul » - nous voyons dans sa forme la plus pure l’essence de l’actuelle recherche frénétique d’identité : le fait que l’atomisation a laissé de nombreuses personnes incapables de répondre à cette question élémentaire : Qui suis-je ? Parce qu’ils ont perdu le langage de la famille dans lequel s’inscrit la réponse. Grâce à sa pure fermeté de caractère, l’auteur de Mon père m’a laissé l’Irlande n’en fait pas partie.

Bien évidemment, la naissance de son premier enfant est un autre évènement qui suscite davantage de réflexions. Elles incluent les incursions du narrateur dans l’histoire de l’Irlande, principalement le soulèvement de Pâques 1916 (« les nations ont une âme ») ; et le souci de voir que des individus sans ancrage deviennent des citoyens à la dérive, trahissant par là même ceux qui les ont précédés et se sont sacrifiés.

« Les fantômes d’une nation font des reproches aux vivants pour le compte de la postérité », écrit-il, « une nation ou une société n’est pas seulement un contrat entre les vivants, ceux qui viendront et ceux qui sont morts ; c’est une écologie spirituelle qui existe parmi eux. » Il se préoccupe aussi, comme le font aujourd’hui ceux qui sont lucides, de l’ultime question de l’environnement : nous, dans l’occident moderne, « avons-nous pollué, peut-être définitivement, cette écologie. »

Les traditionalistes, et les conservateurs trouveront beaucoup de quoi être absorbé dans ce petit livre plein de richesse – mais pas seulement les traditionnalistes et les conservateurs. Le foyer détruit est maintenant un des phénomènes le plus réparti de notre temps, une langue véhiculaire par laquelle les blessés trouvent leur propre langue. Mises à part les histoires personnelles, les lecteurs qui penchent pour l’aspect littéraire apprécieront le fait que W.B. Yeats et James Joyce figurent largement dans ce livre quoi que pas toujours explicitement.

Même ainsi, ce qui rend surtout ces mémoires très spéciales, c’est leur imagination morale – en particulier le refus du narrateur de laisser la perte être le fin mot de l’histoire. La forme épistolaire met son père absent dans la même pièce que le lecteur dès la première page – donnant en effet à l’homme manquant une certaine sorte d’existence et d’interaction.

L’insistance qu’il montre à ne pas laisser tomber la relation conduit finalement à un acte crucial d’empathie ; Le narrateur réalise tardivement non seulement que son père lui a manqué, mais qu’il a, lui aussi, manqué à son père.

De nombreux critiques littéraires ont depuis lors loué le flair littéraire de Dougherty, et avec raison. Cependant Mon père m’a laissé l’Irlande du point de vue le plus élémentaire, est un exercice de rédemption – non pas sa propre rédemption, mais la rédemption de quelqu’un d’autre. Il s’agit de l’amour naturel d’un fils pour son père, un amour qui refuse de flétrir en dépit de ses épreuves contre nature. En ce sens, le livre rappelle d’autres gloires littéraires, comme la salvifique Marguerite dans Le maître et Marguerite de Mikhail Boulgakov, ou La petite sirène d Hans Christian Andersen. Bien qu’il s’agisse de tout autre chose, le fondement de ces récits est le besoin de quelqu’un à aimer par des moyens extraordinaires.

Il y a ici une leçon sous-jacente pour tous ceux qui se demandent si l’humanité pourra guérir des blessures collectives qu’elle s’est infligées à elle-même durant le dernier demi-siècle. Comment un individu quelconque pourrait-il surmonter les traumatismes de la révolution sexuelle ? A quoi pourrait ressembler la restauration collective d’un ordre naturel plus sain ?

La réponse tacite de ce livre commence là où tout chrétien doit répondre : avec un pardon pour les transgresseurs – même si ce sont les parents – et l’insistance qu’ils soient ramenés par tous les moyens possibles dans la communauté familiale bien ordonnée.

« L’humanité est fondée dans les sacrifices offerts joyeusement » observe l’auteur. Et voilà pourquoi, tout paradoxal que cela puisse paraître, Mon père m’a laissé l’Irlande est aussi une Saint Valentin pour les hommes que les américains honorent un dimanche par an et jamais assez. Tous les hommes qui ont fait les sacrifices en tant que pères, même s’ils n’étaient pas joyeux, devraient le lire, et aussi tous ceux qui sont sortis d’un orage conjugal, pour trouver la grâce de l’autre côté.

Par-dessus tout, c’est un livre qui devrait être dans les mains de tous les papas qui se sont jamais demandé si cela valait la peine de se donner du mal pour faire tenir la maison. Avec Mon père m’a laissé l’Irlande, un formidable talent catholique en a donné une nouvelle preuve.

15 Juin 2019

Source : https://www.thecatholicthing.org/2019/06/15/redeeming-the-prodigal-father/

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