La violence (2)

par Philippe Delaroche

jeudi 6 avril 2017

Une digue a sauté ! C’est l’image choc que suggère les violences qui se déchaînent de nos jours à l’intérieur des havres d’hier : lycées et hôpitaux. Nous l’avons mentionnée la semaine passée. Ce qui justifie cette image, ce n’est pas leur caractère spectaculaire, l’étendue des dégâts causés, les fauteurs de troubles toujours plus nombreux et assurés de l’impunité pour beaucoup, c’est leur fréquence, leur régularité. Mais il faudrait être sourd, aveugle ou comateux pour ne pas remarquer la banalisation de la violence, la généralisation de l’agressivité, non pas au creux d’une banlieue qui se trouverait exonérée de l’ordre dit républicain, mais dans l’arène publique de moins en moins policée, voire tout simplement autour de soi. D’où la question : « Pourquoi la violence ne retombe pas ? »

Pour y répondre, j’ai invité le 21 mars dernier le Dr Jean-Michel Oughourlian. Neuropsychiatre, il exerça longtemps à l’Hôpital américain tout en enseignant la psychologie à la Sorbonne. Disciple pionnier de René Girard qu’il découvrit en 1972, interlocuteur pivot des entretiens qui font la matière du livre fameux, Des origines cachées depuis la fondation du monde (Grasset), Jean-Michel Oughourlian vient de publier un nouvel essai sur le désir mimétique, Cet autre qui m’obsède (Albin Michel). à son côté, j’ai reçu le philosophe Damien Le Guay, à l’occasion de la parution d’un livre au titre-tocsin : La guerre civile qui vient est déjà là (Cerf).

Ce thème de la guerre civile, qui donne à penser que le temps ne fait rien à l’affaire et que les Français n’en finiraient pas de ne pas s’aimer, il avait été mentionné quelques jours plus tôt par François Fillon.

Sur l’origine même de la violence, rien de neuf depuis Caïn et Abel. Elle est fille de la convoitise, passion triste et cependant d’une puissance irrésistible. La violence ne surgit pas nécessairement au contact de l’autre, de l’étranger. Loin de là ! René Girard le soulignait lui-même, exemples à l’appui, tirés de la mythologie ou de la tragédie grecque, les frères sont souvent appelés à devenir irrévocablement des frères ennemis.

Ce que nous rappelle Jean-Michel Oughourlian, c’est cette loi, aussi infaillible que la loi de la gravitation universelle, selon laquelle le sujet n’est pas tant que ça sujet, mais bien plutôt le jouet d’un désir qui ne lui est pas dicté par son for intérieur, mais d’un désir d’imiter qui naît d’un geste, d’une expression, d’une intention qu’il a surpris chez un ou plusieurs de ses congénères, malgré eux et malgré lui ! En bref, nous redit Oughourlian, confirmant la lecture de Girard, j’imite et je réfléchis après. J’imite et je me rapproche. J’imite et j’entre en rivalité. J’imite et je me heurte à un obstacle.

La mimésis apparaît dès le plus jeune âge. Ainsi que l’a démontré l’expérience qu’a réalisée l’américain Andrew Meltzoff dans une maternité de Washington : « Il plaçait son visage en face de celui des nouveau-nés et… leur tirait la langue. Les bébés l’imitaient et lui tiraient la langue à leur tour, de manière instinctive – du moins ceux qui voyaient, beaucoup de nourrissons n’acquérant la vision qu’au bout de quelques heures. »

L’humain est relation. Nos pathologies ne nous mettent pas en cause en tant que personne, elles manifestent une relation malade. En sorte qu’Oughourlian parle d’interdividualité, la preuve n’étant pas rapportée d’une individualité certifiée.

Il y a au moins quatre phases de mimésis : imiter le paraître, l’avoir, l’être, le désir. Le maître mot inconscient est toujours : « Moi aussi ». Sous deux horizons opposés : « la rivalité quand nous voulons ce que l’autre souhaite ou possède, et l’empathie quand nous considérons l’autre comme un modèle ».
Pour ce qui touche au climat politique en France, il est clair que le modèle souhaitable n’a jamais fait aussi cruellement défaut. « Si la nuit est là, écrit Damien Le Guay, c’est que nous avons perdu le goût des lumières et des admirations culturelles qui donnent de l’éclat à nos lustres d’antan. Si les hauts murs culturels sont en ruine, c’est qu’ils ont été abandonnés par leurs gardiens. Si le goût de l’admiration a été oublié, c’est qu’il nous faut désormais, à l’école, décortiquer les textes, développer son "sens critique" et se méfier de la littérature. »

Le drame n’est pas l’imitation en soi, mais le renoncement, mais l’aveuglement. Il y a modèle et modèle ! De la même façon que l’on doit être averti des démons qui se drapent dans les plus belles vertus : la Liberté est travaillée par le refus de la réciprocité (pas de liberté pour les ennemis de la liberté) ; l’Égalité est travaillée par l’envie, la jalousie, la convoitise, le ressentiment ; la Fraternité est travaillée par le chantage (Tu es avec Moi ou contre Moi). Quant à la Justice, on sait assez qu’elle travestit d’aussi médiocres sentiments, revanche ou vengeance. ■

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