Chronique n° 289 parue dans F.C. – N° 1606 – 23 septembre 1977

LE FUTUR SELON LA GNOSE SCIENTIFIQUE

Ces mécanismes à l’œuvre sous les yeux de tous et que nul ne veut voir

lundi 7 mars 2016

Aviez-vous lu La gnose de Princeton, le livre-bombe du professeur Ruyer, de l’Université de Nancy, paru il y a trois ans ? Sinon, sachez qu’il vient de paraître aussi en livre de poche (a), et qu’à mon avis, quiconque veut voir au-delà de sa technique sans abandonner le monde des idées scientifiques doit lire cette œuvre capitale [1].

Sachez aussi que Ruyer vient de publier un autre livre presque d’égale importance, un livre qui, malgré son titre, défi voulu à la prudence, est sans doute la vision la plus profonde et la plus sage exprimée à ce jour sur l’évolution du monde actuel (b).

Mais pour comprendre les Cent prochains siècles [2], il faut savoir ce qu’est la Gnose scientifique, appelée par Ruyer « Gnose de Princeton », parce que c’est là, semble-t-il, qu’il l’a connue. Comme Ruyer en a donné plusieurs définitions et qu’il s’agit d’un sujet difficile, je me permettrai de proposer aussi la mienne, telle que je la conçois après mes propres discussions dans d’autres universités américaines [3]. Depuis le XVIIIe siècle, la science est matérialiste. C’est-à-dire que, ne faisant appel dans sa méthode qu’à des réalités matérielles et mesurables, elle ne voit pas pourquoi l’on supposerait d’autres réalités que celles-là. Il est certain que de nombreux mystères subsistent encore. Mais la science en a dissipé beaucoup, et l’on ne voit pas, devant ses progrès de plus en plus rapides, pourquoi elle ne dissiperait pas l’un après l’autre tous ceux qui restent. Donc le matérialisme scientifique est l’hypothèse la plus plausible.

Voilà comment la généralité des savants ont pensé jusque vers 1960-65 ; il n’y a pas de réalité non matérielle ; il n’y a que la matière, et des rêveries non fondées.

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Il y a une quinzaine d’années, dans divers champs de recherche, des idées ont commencé d’apparaître qui contredisaient l’hypothèse matérialiste. Ce sont peut-être les cosmologistes qui ont eu les premiers doutes. En étudiant l’évolution de l’univers, ils ont constaté que celui-ci n’était pas stable, qu’il avait une histoire, et qu’en gros cette histoire comportait les étapes successives suivantes : formation de l’atome d’hydrogène, des étoiles de première génération, de l’hélium, stade explosif et redispersion dans l’espace, étoiles de deuxième génération, formation des éléments lourds (y compris le carbone, l’oxygène et l’azote) et des planètes. Ils furent frappés de constater que l’évolution des étoiles de la deuxième génération intégrait en premier lieu les corps utilisés par la matière vivante.
Un peu plus tard ils remarquaient que l’espace interstellaire lui-même se comportait comme un « breeder », un bouillon de culture de molécules complexes, amino-acides, protéines, peut-être même (ceci est tout récent – 21 mars 1977) gènes et cellules vivantes [4].

Bref, l’univers est une couveuse qui, au prix d’une incubation excessivement complexe, persévérée pendant des milliards d’années et sans cesse orientée dans le même sens, produit la vie. Comment, dès lors, résister à l’idée d’un but, donc d’une pensée ?

Cette question, qui fût jadis restée parquée dans une vague métaphysique, prend maintenant un tout autre sens en termes d’informatique : tout se passe comme si l’évolution universelle traduisait une programmation.

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La « Gnose » née de ces réflexions n’ajoute ni ne retranche rien à la science. Elle se borne à prendre acte que l’univers, qui n’obéit qu’à des causes (comme l’avaient bien vu les savants de jadis), n’en réalise pas moins un programme dont l’aboutissement est la pensée. Ou si elle ajoute quelque chose à la science, c’est cette seule idée que l’évolution ultérieure de l’univers (postérieure à l’homme) ressemblera à son évolution antérieure jusqu’ici observée ; cette évolution persistera à réaliser des programmes toujours plus complexes, vers l’infini de la pensée : le matérialisme conduit alors à sa propre négation [5].

Pour les gnostiques, la conscience de l’homme, entre naissance et mort, avec ses luttes, ses désirs, ses ambitions, sa volonté de laisser plus qu’elle n’a reçu (les enfants mieux éduqués et munis, etc.), n’est rien autre que la conscience passagère, infime, limitée à ses propres actes, de l’infini programme. Et c’est un fait que tout le travail de l’homme tend à complexifier le programme. C’est un fait expérimental, d’expérience quotidienne.

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Il en est de même de l’histoire, et c’est ici que s’inscrit le dernier livre de Ruyer, qui expose sa propre vision gnostique du futur. Comme tous les gnostiques, Ruyer ne se fonde que sur la science, sur ce qu’elle sait et sur ce qu’elle exclut d’avance. À mon avis (et aussi l’avis d’un certain nombre d’autres qui, sur tout le reste, partagent son analyse), en décrivant notre futur proche et lointain (cent siècles), Ruyer a sous-estimé la vitesse de progression de la génétique et de l’informatique et surestimé les problèmes d’énergie. Mais les principes de prévision lointaine, qui n’ont rien à voir avec aucune « futurologie », se déduisent d’évidences qu’il appelle des « antiparadoxes ».

Par exemple, celui qui se suicide meurt. Il est évident qu’un peuple qui n’assure pas sa descendance se suicide et disparaît, même si quelques traces génétiques en subsistent parmi le peuple qui le remplace. Un peuple se suicide tout autant et disparaît de même s’il ne transmet pas ce qui en fait un peuple : sa conscience commune, la foi dans laquelle il se reconnaît, ses mœurs. Exemple : où sont les Gaulois de qui nous descendons génétiquement ? [6]

De ces évidences, Ruyer déduit le portrait des peuples « long-lived », vivaces, qui survivront aux autres, et à qui donc appartient l’avenir (c). C’est là que, page après page, les idées géniales et limpides se succèdent avec le plus de bonheur. Ruyer montre que les peuples du futur ne pourront être (parce que les autres auront disparu) que des peuples peu libéraux, de mœurs austères, doués d’une foi fanatique, intolérante aux démagogues et aux déviants, viscéralement attachés à des valeurs spirituelles, intemporelles, religieuses, ainsi qu’à leurs classes dirigeantes spontanément sécrétées [7].

Ruyer montre que ces sociétés fonctionneront comme des homéostats. Ou plutôt, dit-il, il n’a pas besoin de le montrer, puisque, par définition, l’absence d’homéostat conduit automatiquement à la disparition par combustion ou à l’extinction.

Beaucoup de gnostiques scientifiques pensent, je l’ai dit, que la rapidité d’évolution de la génétique et de l’informatique déclenchera, bien avant cent siècles, bien avant dix, des processus échappant à toute possibilité de prédiction [8]. Mais le livre de Ruyer n’en garde pas moins sa valeur, car il est à double lecture : en décrivant un avenir déduit du simple présent, il met en lumière des mécanismes actuellement à l’œuvre sous les yeux de tous et que nul ne veut voir.

Plus profond et plus clair que Hegel et que Marx (qu’il réfute), Ruyer est le seul prophète scientifique de ce temps [9].

Aimé MICHEL

(a) R. Ruyer, La Gnose de Princeton, Livre de Poche, 1977.

(b) R. Ruyer, Les Cent prochains siècles, Fayard, 1977.

(c) Selon Ruyer, l’adjectif « long-lived » appliqué aux peuples aurait été emprunté à Shaw par les gnostiques américains. Mais ceux-ci étant surtout physiciens et astronomes, l’emploi de ce mot ne vient-il pas plutôt des particules « long » et « short-lived », et des matériaux radioactifs ?

Chronique n° 289 parue dans F.C. – N° 1606 – 23 septembre 1977


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 7 mars 2016


[1En fait, La Gnose de Princeton fut un demi-canular. Je le tiens de Raymond Ruyer lui-même, que je suis allé visiter à Nancy en 1978. Le philosophe m’a expliqué que, las de ne pas être écouté par ses pairs, et d’être ostracisé par les médias, il a imaginé une gnose se développant dans une des plus grandes universités américaines. Les intellectuels et les journalistes se sont rués sur l’appât, et la Gnose de Princeton est devenue un best-seller. Il ne s’agissait pourtant que d’un demi-canular, car Ruyer n’avait rien fait d’autre que de prêter à des gnostiques imaginaires, évidemment américains, les idées qu’il développait depuis 1938, et que bien peu de gens connaissaient. Mais, sur l’invention des gnostiques de Princeton, il n’y a pas de doute. Bernard Ruyer, le fils du philosophe, m’a confirmé depuis que son père n’était jamais allé aux États-Unis, contrairement à ce que ce dernier prétend dans son livre. Quant aux Cent prochains siècles, il était difficile, vers 1976, d’écrire un livre qui prenne davantage à rebrousse-poil les idées de l’époque. Son titre était déjà à lui seul une provocation. Il fut passé sous silence. [Note de Bertrand Méheust de 2007]

« Demi-canular » est sans doute l’expression qui convient. Comme je l’ai déjà expliqué, les fameux « gnostiques de Princeton » n’existent pas mais les idées de cette gnose étaient déjà bien répandues dans les milieux scientifiques, même si leur mise en perspective est bien de Raymond Ruyer, voir la note 7 de la chronique n° 207, La gnose de Princeton – Vers un spiritualisme scientifique, 7.07.2014.

[2Le sous-titre de Les cent prochains siècles est Le destin historique de l’homme selon la Nouvelle Gnose américaine, ce qui le met dans le sillage direct de La Gnose de Princeton, paru trois ans auparavant. Cela aurait pu assurer son succès mais trois ans c’est long et surtout le public ne veut pas écouter une parole à ce point à contre-courant. Aimé Michel au contraire est ravi car ce livre est dans le droit fil de ses propres analyses (voir n° 290, Recette pour un suicide collectif propre, 02.12.2013 ; n° 280, L’âme perdue, 25.11.2013). La thèse choquante de Raymond Ruyer, même si elle n’a rien pour surprendre un lecteur attentif d’Alfred Sauvy, de Jean Fourastié ou d’Aimé Michel, demeure déplaisante encore aujourd’hui, signe que Ruyer a mis le doigt là où ça fait mal. La montée des périls imposera sans doute progressivement une plus juste appréciation de ces « mécanismes que nul ne veut voir ».

[3Aimé Michel fait allusion ici à son voyage de mai 1972 aux États-Unis. Il en a tiré la matière de plusieurs chroniques, notamment les n° 97, Quand la machine nous apprend à penser, La naissance du traitement de texte, d’Internet et des moteurs de recherche, 06.02.2012 ; n° 104, Software et politique, 01.06.2010 ; n° 208, La bousculade américaine, La source révolutionnaire de ce temps, c’est l’Amérique, 05.12.2011 ; et n° 282, Le quark piégé – Une nouvelle physique sans espace, ni temps, 27.05.2013.

[4Comme je l’ai signalé cette découverte de gènes et de cellules vivantes dans l’espace n’a pas été confirmée, voir note 3 de la chronique mise en ligne la semaine dernière, n° 281, La porte étroite — Nous approchons du temps où l’homme devra changer son cœur ou disparaître. (Il est également question des Cent prochains siècles dans cette chronique dont celle-ci n’est que le prolongement).

[5On en trouvera une bonne illustration dix-sept ans plus tard, dans le livre du physicien théoricien américain Frank Tipler, The Physics of Immortality (Doubleday, 1994). Tipler qui, comme Ruyer, « ne se fonde que sur la science », défend l’idée d’un avenir cosmique de l’intelligence. Dans un très lointain avenir cette intelligence se répandra dans l’univers entier, réalisera progressivement son unité et accèdera, par les voies de la pure physique, à l’omniscience – elle saura de l’univers tout ce qu’une intelligence peut savoir – et à l’omnipotence – elle pourra faire tout ce qu’il est physiquement possible de faire. Dans ce cadre Tipler a développé un scénario détaillé dans lequel l’immortalité bienheureuse offerte à chaque homme n’est plus une espérance religieuse mais une conséquence prévisible des lois de la physique. Nous aurons l’occasion de reparler de ces surprenantes idées.

[6On est bien ici au cœur de la pensée de Raymond Ruyer, et Aimé Michel n’a pas craint de lui emboiter le pas. Dans un article intitulé « Raymond Ruyer : restons sceptiques ! » paru deux ans plus tard dans la revue Question de (n° 31, juillet-août 1979), il écrit :

« Les antiparadoxes les plus féconds encadrent notre avenir d’espèces. Ils fondent la seule eschatologie possible, qui est scientifique, car Ruyer récuse toutes les ratiocinations idéologiques : il n’accepte que les vérités modestes et limitées de la science. Exemple d’antiparadoxe eschatologique : qui ne se reproduit pas disparaît de l’avenir. Evidemment ! Eh oui, évidemment, mais qu’en pensent les déviants de toutes sortes ? Les prédicants du célibat, du couple stérile ou homosexuel, de l’enfant unique, de la dissolution familiale ? Plus ils ont raison et plus ils seront prompts à disparaître puisqu’ils s’effacent eux-mêmes de ce monde avec un entrain fanatique. Laissons-les faire eux-mêmes le ménage de l’Histoire. Les cent prochains siècles appartiennent aux autres, qui investissent dans le temps et rempliront un futur évacué par leurs contempteurs. L’universelle contestation n’est qu’une précaution de l’évolution biologique. Elle est la mécanique qui balaie devant le progrès et remplit les fameuses poubelles de l’Histoire. Notamment en y empilant les prophètes de malheur tout étonnés de réaliser à titre posthume leurs propres prophéties. »

[7C’est bien le cœur de l’ouvrage de Raymond Ruyer qu’Aimé Michel résume ici. Ce qui n’était apparent en 1977 que pour des esprits pénétrants devient quarante ans après visible (ce qui ne veut pas dire accepté) par tous. En pensant à l’actualité de 2016, du changement climatique à Daech, des migrants d’Afrique à ceux du Proche-Orient, et du Mariage pour tous aux incidents de Noël à Cologne, on ne peut lire ces lignes sans frémir, tant elles sont dérangeantes et prémonitoires, en opposition avec l’air du temps, avec presque tout ce qui s’est dit et écrit depuis des décennies. Pour apprécier à quel point elles le sont, rien ne peut remplacer la lecture du texte lui-même. À défaut voici un petit florilège de citations tirées des Cent prochains siècles dans l’ordre de leur occurrence.

L’assimilation des immigrés ne se fait pas régulièrement, contrairement aux illusions du melting pot et aux croyances en la toute-puissance de l’éducation. Elle s’opère dans des convulsions, qui mettent en péril la civilisation même. Les immigrés, trop nombreux, imposent, comme malgré eux, leurs manières de vivre, choquantes pour les autochtones. Ou ils refusent consciemment de se laisser assimiler, en prétendant assimiler à leur tour la population accueillante, découragée ou endoctrinée. (p. 187)

On aura la situation dangereuse par excellence : des civilisations enviées et devenues fragiles, et, à côté, des peuples persuadés que les sociétés industrielles leur ont fait un tort immense, inexpiable, et qu’ils ne le feront jamais payer assez cher. (p. 199)

La crise du XXIe siècle, ou des deux siècles prochains, sera plus grave que la moyenne de ces crises [celles des cent prochains siècles] parce qu’à la crise suicidaire typique que nous avons analysée se conjuguera la crise de l’énergie, et parce que cette crise matérielle se compliquera elle-même de règlements de comptes entre riches et pauvres, et entre les races. Seule, une mise au point d’une rapidité inespérable de l’énergie de fusion de l’hydrogène – ou plutôt du deutérium – pourrait diminuer la gravité de la crise prochaine déjà commencée. Mais cette crise sera, de toute manière, plus grave que la fin de l’Empire romain. (p. 199-200 ; sur la fin de l’Empire voir la note 6 de la chronique n° 219, La mère « stressée » – Les épreuves subies par la mère marquent l’enfant avant la naissance, 19.01.2015 et la chronique n° 246, Les ruines d’Athènes – L’effondrement de la civilisation antique et l’irrationnel dans la Nature, 07.09.2015).

Naïvement, André Gide fait dire à son Thésée, avec satisfaction : “Il m’est doux de penser qu’après moi, grâce à moi, les hommes se reconnaîtront plus heureux, meilleurs, plus libres. Pour le bien de l’humanité future, j’ai fait mon œuvre.ˮ Gide pense à lui-même, à ses campagnes contre les interdits de l’homosexualité, contre divers autres tabous, familiaux ou religieux. Comme tous les progressistes, il voit l’avenir comme une succession de “luttesˮ contre d’autres tabous, chaque génération travaillant à reculer la frontière des interdits, et conquérant de nouvelles libertés, et de nouvelles égalités. (…) [L]es progressistes pensent toujours que l’extirpation des préjugés venus du passé est la première condition et du bonheur actuel, et d’une marche assurée à la conquête de l’avenir. A ceci près qu’ils s’attaquent aux derniers préjugés qui assurent encore la marche même de la civilisation industrielle (…)  : préjugé du travail, de la discipline sexuelle, de la normalité, de la pudeur, du respect de la vie, de la régularité des comportements sociaux. Le stupide Catoblepas mange ses propres pattes. (…) [L]es utilitaristes modernistes, devenus hédonistes présentistes (…) ne voient pas que les coutumes irrationnelles qu’ils s’appliquent à détruire sont les arches du pont qui, franchissant le présent, unit le passé à l’avenir. Ils sont comme des cultivateurs à courte vue qui se plaindraient de se heurter à ces piliers gênants quand ils labourent. Ou, plutôt, ils sont comme des nomades qui détruiraient les aqueducs et couperaient les arbres, sans voir qu’ils transforment les pâturages en déserts. (pp. 218-220).

L’espace est un champ pour la liberté, la libération, l’expansion, les désirs, le libertinage. C’est le temps qui est ordre – ordre répressif, contrainte, hiérarchie, austérité. C’est le temps qui est “policierˮ. (…) La démagogie est, par définition, contre le temps. Elle propose toujours d’utiliser tout de suite l’énergie, la libido, les possibilités de récréations disponibles, de sacrifier les investissements aux distributions de bénéfices et le travail à la fête. (…) L’antidémagogie revient toujours à dire “Pensez au temps.ˮ (pp. 230-231)

Si on dit “nonˮ à la vie, on peut tout faire, en attendant la mort proche. Pour un renonçant du temps, une foule de dissipations, de libérations, de transgressions, de gaspillages, de libertinages, d’imprévisions, d’extravagances cessent d’être insensés et dangereux pour l’avenir, puisqu’il n’y a plus d’avenir. (…) Le mariage, de l’Occident traditionnel, indissoluble, uniforme, pour toute une vie et pour les enfants, était réputé austère. Les mariages dans une société “présentisteˮ peuvent être variés et fantaisistes, puisqu’ils peuvent aisément se dissoudre et ne répondent qu’aux envies momentanées et multiformes des adultes actuellement vivants. (p. 232)

Nous vivons dans une culture non seulement suicidaire, mais en train de se suicider rapidement. On peut donc être bien sûr qu’un peuple long-vivant ne ressemblera pas à un peuple actuel de l’Occident et que, surtout, il ressemblera aussi peu que possible aux rêves progressistes des intellectuels avancés de l’Occident. (p. 269)

La vitalité d’un peuple n’est pas à base de justice, d’égalité, de liberté, de libération, de vérité scientifique, de progrès des grandes idées, mais à base d’enracinements, de mythes, de visions et d’idées nourrissantes, de religion quotidienne, de paganisme fondamental et de subconscient héroïque. (p. 275)

La destinée historique de l’homme n’est pas de créer des sociétés plus justes ou plus fraternelles, ou plus heureuses, ou plus productives, ou plus puissantes, ou plus artistes, ou plus savantes, ou plus religieuses. Ou, du moins, toutes ces valeurs sont subordonnées, par la sélection négative, à celle-ci : “Être capable de durer.ˮ (p. 311)

Les peuples périssent encore plus souvent en perdant leur âme qu’en perdant leurs ressources. (p. 320)

Les conquérants du temps – en fait surtout les conquérantes, les femmes – sont très différents des conquérants de l’espace. Ce ne sont pas des techniciens ou des ingénieurs. Ce sont des “croyantsˮ. Les hommes sont plus heureux dans une société “durableˮ, disciplinée et conservatrice. Même si leur vie matérielle est dure, ils sont mieux nourris psychiquement et spirituellement. Ils sont sans angoisse. Et ils sont plus réellement intelligents. (p. 322)

[8Sur cette impossibilité de la prédiction à long terme voir les chroniques n° 203, Impossible futurologie – Apprenons à maîtriser l’imprévu quand il se produit car le prévoir est chimérique (23.09.2013) et n° 211, La science imprévisible – L’idée d’un futur planifiable est une illusion (15.09.2014).

[9Le seul ? Je ne crois pas. En effet, à la même époque, un autre homme, proposait des réflexions semblables sur la condition humaine et l’avenir de l’homme – l’économiste et penseur Jean Fourastié. D’ailleurs Ruyer le cite ; et s’il y a dans la pensée de ce dernier une bonne dose de provocation qui aura pu éloigner de lui certains lecteurs, Fourastié, lui, cherche moins à provoquer qu’à comprendre ; la profondeur de ses vues, la richesse de son argumentation et le sérieux de sa démarche demeurent à mon avis insurpassés.

Pour lui la condition de l’homme est tragique parce qu’il ne sait ni pourquoi ni comment il doit vivre, un tragique décuplé par le mystère qu’il implique. « L’humanité a persisté et persiste depuis vingt, cinquante, voire cent mille ans ; mais ce n’est qu’à travers et dans la misère, la brutalité, la violence, l’orgueil, l’erreur, la souffrance… » (Ce que je crois, Grasset, Paris, 1981, p. 9). Si l’homme a pu malgré tout survivre dans un univers qui le tolère à peine, c’est par l’effet d’une sélection très dure à l’encontre des faibles. L’enfant traditionnel, celui d’il y a à peine un siècle dans notre pays, était issu trois fois sur quatre d’une famille nombreuse, paysanne et rurale, « où subsistaient les traits majeurs de la civilisation traditionnelle : une mortalité élevée, une nourriture céréalière insuffisante même en quantité, la peur de manquer, (…) des durées de travail très longues, une très forte dépense de force physique... » (Le long chemin des hommes, Laffont, Paris, 1976, p. 163). (On trouvera des indications complémentaires sur cette situation précaire dans les chroniques n° 281, note 7, n° 269, note 4, n° 365, notes 3 et 4).

Cet enfant de jadis était instruit, formé à la vie, par la triple action de la famille patriarcale, de la paroisse et de la nature. Les informations qui en provenaient étaient peu nombreuses, répétitives, aisément reliables entre elles pour former une conception du monde et de l’homme, sommaire mais forte, marquée par « les pratiques sinon les croyances de la religion populaire, l’ignorance plus encore que la méfiance à l’égard du changement, une morale économique, sociale et sexuelle très stricte dans le peuple », non par l’effet de préjugés arbitraires mais parce que tout autre attitude conduisait tôt ou tard les contrevenants à la disparition physique. « Les valeurs traditionnelles de l’humanité, si naïves qu’elles puissent nous paraître à nous, les scientifiques d’aujourd’hui, ont prouvé leur aptitude à soutenir la durée de l’humanité : sans doute nous ne voulons plus de la vie qu’elles engendrent, mais cette vie a traversé les millénaires et, justement dans des conditions matérielles extraordinairement dures, que notre mentalité d’aujourd’hui jugerait insoutenables. » (Faillite de l’Université ? Idées n° 257, Gallimard, Paris, 1972, pp. 126-127).

Ce qu’ont rêvé les pauvres des temps jadis, a été réalisé au XXe siècle : « La fatalité millénaire de la misère a été cassée. Nous en sommes fiers ; nous resterons dans l’histoire du monde cette génération qui a prouvé que la méthode scientifique expérimentale peut améliorer la condition matérielle de l’humanité. » (Le long chemin, p. 164). Mais cette médaille à un revers : en changeant les conditions matérielles de l’humanité, nous avons changé l’humanité, « au point que nous ne savons plus qui nous sommes ni pourquoi nous vivons » (p. 165). Notre époque se caractérise par un désastre spirituel dont la cause majeure est le divorce de la science et de la foi. « Chaque jour dans le monde, des dizaines de milliers d’hommes cessent la pratique de leur religion ancestrale et tombent du surréel enchanteur dans la morne sècheresse du réel. La rationalité a chassé Les dieux et les rois. La science donne à nos peuples les moyens de vivre ; elle leur retire les raisons de vivre. » (Le long chemin, p. 200). La masse du peuple n’a plus de conception du monde. Le réel se présente comme « un puzzle de fragments incohérents, incompatibles et de plus instables, impossibles donc à assembler, à comprendre, incapables de signifier, ni séparément ni dans leur ensemble. Les idées d’insignifiance et d’absurdité, qui ont toujours germé dans les cerveaux des intellectuels des classes aisées, commencent ainsi à se répandre dans la masse du peuple. Or le désespoir est déjà grave et douloureux quand il atteint le petit nombre des Nietzche, des Rimbaud et des Sartre. Mais s’il en vient à gagner la masse du peuple, ce sont les plus grandes souffrances individuelles et les déchirements collectifs » (p. 206). L’homme « ne peut trouver de signification ni à l’univers, ni à sa propre vie, ni par conséquent à la société. L’insignifiance exclut à la fois le bonheur et la rationalité ». (p. 207). « Ce qui domine tout, en général inconsciemment, c’est l’absurdité d’un monde sans fin dernière, et donc sans signification, sans sanction, sans consolation, livré à l’arbitraire du plaisir et de la souffrance, de l’accident, et donc de l’égoïsme et de la force. Lorsque ces idées d’intellectuels descendent du cerveau de Sartre dans ceux des hommes d’action et commencent de pénétrer dans la masse du peuple, l’espèce est certainement en question. » (Lettre ouverte à quatre milliards d’hommes, Albin Michel, Paris, 1970, p. 149).

Deux aphorismes résument ce diagnostic sans concession : « L’humanité a millénairement vécu avec foi sans science ; à l’inverse, la science sans foi n’a pas fait la preuve expérimentale de son aptitude à soutenir le genre humain » (Le long chemin, p. 272) et « Les valeurs qui font progresser l’humanité ne sont pas les mêmes que celles qui la font durer. Il n’y a aucune raison pour qu’elles soient les mêmes » (Faillite, p. 127, Ce que je crois, p. 194).

Faut-il insister ? Je renvoie le lecteur qui désirerait approfondir ces idées proprement vitales aux livres de Jean Fourastié. Il pourra affermir le tableau d’ensemble, réfléchir aux multiples objections qu’on peut lui opposer et éclairer d’une lumière nouvelle les espoirs et les tragédies du présent. Il pourra surtout méditer pourquoi l’homme du futur ne pourra pas faire l’économie d’une conception du monde et, qui plus est, selon Fourastié, d’une conception religieuse, « capable de donner à la grande majorité des hommes d’aujourd’hui, des hommes qui suivent le sillage scientifique et philosophique de l’Occident d’aujourd’hui, une image du surréel accordée à la fois à leurs savoirs d’aujourd’hui et à leurs besoins à long terme. » (Ce que je crois, p. 192 ; Fourastié appelle « surréel » cette part du réel qui est inconnue car non encore observée par la science). Accessoirement, il comprendra mieux le sens et la portée des propos de Raymond Ruyer. Mais inévitablement demeurera la question qui hantait ces hommes : qu’adviendra-t-il demain ? La faillite d’une civilisation scientifique qui sape ses propres fondements est-elle déjà assurée ? Ou sera-t-elle capable d’un retour sur elle-même, les dures réalités l’éprouvant sans la briser ?

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