FC 1191 – 10 octobre 1969

L’opinion publique dans l’Eglise

par le R.P. Louis Bouyer

lundi 12 décembre 2011

On parle beaucoup, depuis un certain temps, de l’opinion publique dans l’Eglise. On n’a certes pas tort de souhaiter que les chrétiens dans leur ensemble soient à même de se faire une juste idée des problèmes, actuels et permanents, de la vie de l’Eglise, et qu’ils aient aussi la possibilité de faire connaître leurs réactions à ce propos.

Le Concile, en effet, nous a aidés à redécouvrir cette vérité de tous les temps que la foi catholique est une réalité vivante, et que c’est dans le cœur de tous les fidèles qu’elle est appelée à vivre. Ce qu’on appelle parfois « l’Eglise enseignante » et « l’Eglise enseignée » ne sont pas deux Eglises différentes, dont l’une, formée de la seule hiérarchie, aurait seule un rôle actif, l’autre étant réduite à enregistrer passivement les décisions de la première.

Certes, c’est aux seuls évêques qu’il revient, et au Pape, le premier, de décider par un jugement d’autorité ce qui, finalement, exprime ou non la foi catholique dans son authenticité et, par suite, quelles sont les orientations majeures pratiques dont une pastorale concrète, appliquée aux circonstances, mais découlant toujours de cette foi, doit s’inspirer.

Cependant, de la vérité catholique, ce ne sont pas les seuls évêques qui sont les témoins, mais tous les chrétiens fidèles, car c’est dans leur cœur à eux tous, encore une fois, et dans toute leur existence, que la vérité de vie est appelée à vivre. De la sorte, le sensus fidelium est lui-même, jusqu’en matière de foi, l’une des sources les plus importantes des décisions doctrinales de l’épiscopat. A plus forte raison, comme le faisait déjà observer Newman, est-il normal que les fidèles soient consultés quand la hiérarchie doit prendre des décisions pratiques les concernant, et qu’il leur reviendra d’appliquer.

De très graves obligations de conscience

Tout ceci, non seulement oblige à reconnaître à l’opinion publique, dans l’Eglise, une importance considérable, mais constitue, pour tous ceux qui y ont une responsabilité d’enseignement, ou simplement d’information, la matière de très graves obligations de conscience.

Mais, précisément, il est impossible de ne pas être frappé de la légèreté, pour dire le moins, avec laquelle, de nos jours, beaucoup de ceux qui proclament le plus haut des droits de l’opinion publique la traitent en fait. Nous ne voulons pas ici discuter en général ce qu’on appelle la déontologie de l’information, encore qu’il y ait beaucoup à dire sur ce point. Il est sûr que la presse et les autres moyens d’information modernes ne sont pas toujours à la hauteur de leur tâche. Mais, il faut le dire franchement, non seulement les défauts qui les caractérisent dans le domaine profane s’y retrouvent quand ils touchent aux problèmes religieux – ce qui est bien pire, c’est que les organes d’information catholiques, aujourd’hui, dans une trop large mesure, sont encore plus fautifs à cet égard que leurs équivalents supposés « profanes ».

Disons-le d’un mot : la trop grande masse des informateurs catholiques agissent non comme des éducateurs des foules, non pas même comme des informateurs honnêtes et lucides, mais comme de simples propagandistes, des hommes de parti pour lesquels il semble que le respect de la vérité (la vérité des faits aussi bien que la vérité de la foi) pèse bien peu à côté de l’effet psychologique à créer, dans une direction qu’ils ont choisie une fois pour toutes, et à peu près par n’importe quel moyen.

Veut-on des exemples ? Un des journalistes catholiques les plus en vue à l’heure actuelle, un prêtre, imprimait ces jours-ci que le Synode qui va se tenir à Rome, s’il ne traitait pas de la régulation des naissances, du divorce, du célibat ecclésiastique ne pourrait plus être pris au sérieux. Ce jugement, qui constitue un cas typique de ce qu’on appelle procès de tendance, est déjà d’une incroyable présomption. Mais, quand on le replace dans son contexte immédiat et que l’on constate qu’il s’agit en fait, en ces termes feutrés, de sommer les évêques de désavouer le Pape et d’approuver contre lui l’usage des procédés anti-conceptionnels, de déclarer caduque l’indissolubilité du mariage et de supprimer le célibat des prêtres, sous la menace de se voir déconsidérés par tous les moyens dont la presse à grand tirage peut user et abuser sans qu’il y ait de possibilité réelle de s’y opposer, on mesure l’outrageante déformation morale à laquelle on en est arrivé.
Que dire de trop de comptes rendus qu’on a pu lire des journées de Coire, où la vedette est allée à la réunion délibérément schismatique (qu’on pense aux conditions dans lesquelles une messe y a été célébrée) de quelques prêtres égarés, pour qui la prière sacerdotale n’est plus qu’une besogne de « fonctionnaires cultuels », l’évangélisation réduite à une activité politique, les tâches spirituelles du sacerdoce totalement méconnues – le seul « travail » reconnu comme tel étant l’exercice d’une profession laïque ? En regard de cela, la seule attention qu’on voulait bien apporter aux réunions des évêques était concentrée sur les déclarations d’un prélat avide de publicité, dont on posait naïvement la candidature à une fonction suprême qui, Dieu merci ! n’est pas encore vacante. Cependant les informations et les réactions, par exemple, des prélats représentant l’Eglise au-delà du rideau de fer n’avaient même pas droit à une mention, quel que fût leur intérêt pour l’avenir de la foi dans le monde, tout autre, assurément, que celui présenté par ces divers agités.

Faut-il parler encore d’un trop fameux manifeste des théologiens, et du sort qu’on lui a fait, comme s’il représentait les réactions de l’ensemble des gens qui ont quelque compétence en ce domaine ? Et, ici une fois de plus, Dieu sait si nous sommes loin du compte !

Mais à quoi bon multiplier les exemples ? Pour un trop grand nombre de nos informateurs catholiques, seules comptent les informations à scandales, celles qui mettent en cause plus ou moins directement la structure ou la foi même de l’Eglise, celles qui dénotent ou peuvent susciter un dérèglement des mœurs chrétiennes. Un discours doctrinal du Pape, tout au plus, et encore ? se verra accorder exactement la même place, qu’une déclaration aberrante d’un supérieur religieux, qu’on nous présente comme le prophète du monachisme futur… en oubliant soigneusement de nous apprendre que la plupart de ses moines, excédés de ses fantaisies l’ont abandonné… non pour défroquer, il est vrai, mais pour tâcher d’être enfin, en paix, de vrais moines !

Les vues de quelques individus irresponsables

Quand nous en sommes là, il est temps de le dire : rien ne va plus. Qu’on ne nous parle pas des droits de l’opinion catholique, quand on ne songe qu’à l’abuser, qu’à la manipuler, qu’à lui imposer, de force, les vues de quelques individus irresponsables ! Qu’on ne nous présente pas, surtout, comme « l’opinion publique », ce qui n’est en fait, trop souvent, que l’opinion d’une demi-douzaine d’individus et de leurs employés. Car, et c’est encore ce qu’on se garde bien de laisser voir à l’opinion publique, à la vraie, - en fait, les multiples voix concertantes qui s’efforcent de la cajoler, de la forcer, de la berner, de la violer, lorsqu’on remonte à leurs sources, en reviennent toujours à un ou deux petits groupes d’individus que seule la possession de moyens matériels puissants a pourvu d’un pseudo-magistère qui prétend occulter le vrai.

Est-ce là la « démocratisation » de l’Eglise ? Qu’on le sache bien : il y en a trop parmi nous qui ont longtemps souffert de la captation de l’autorité par certains groupes occultes pour être prêts, maintenant, à accepter d’être menés pareillement en lisière (ou en bateau !) par d’autres groupes du même genre, qui ont de surcroît, l’aplomb de prétendre parler et agir au nom de notre liberté. Si nous avons rejeté les combines et la dictature sournoise de la Sapinière, ce n’est pas pour accepter aujourd’hui celle de Concilium ou de l’IDOC.

Louis BOUYER

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