Vous insistez sur le rôle central de l’Eucharistie dans la vie de l’Église. Faudrait-il revoir les priorités de l’Église à l’aune de cette centralité dans la perspective de long terme que vous donnez dans votre nouveau livre : 2050, le prochain Jubilé ?
Cardinal Robert Sarah : L’Église existe pour Dieu et pour lui seul. Elle n’existe que pour adorer Dieu, pour le prier, le contempler, l’annoncer, le proclamer, le rendre présent au milieu des hommes pour que lui, l’unique Sauveur, puisse apporter le Salut qui guérit les hommes du péché. Or l’Eucharistie est la présence réelle du Christ, vrai Dieu et vrai homme au milieu de nous. L’Eucharistie est donc le centre de la vie de l’Église, la source et le sommet de toute son activité.
Nos plans pastoraux sont condamnés à l’échec s’ils oublient que l’Eucharistie est déjà le centre réel de notre vie. Si cette réalité ne se traduit pas en acte, alors nous brassons des idées inutiles. Tout dans l’Église doit nous conduire à l’adoration de Dieu par le sacrifice eucharistique qui se prolonge dans l’adoration silencieuse. Notre générosité missionnaire n’a pas d’autre but. Si nous l’oublions, nous nous perdons sur des chemins qui ne mènent nulle part.
On pourrait avoir l’impression, depuis plusieurs décennies, que la messe subit une « éclipse », comme une minoration. Est-ce dû à l’« esprit du monde » que vous dénoncez ?
Cet esprit dont vous parlez consiste à juger de tout en adoptant les critères de jugement du monde : le succès, la popularité, l’approbation médiatique. Cet esprit du monde ne peut comprendre la messe parce qu’elle est un mystère. Dieu s’y révèle en se cachant sous l’apparence de l’hostie. Le monde n’y comprend rien. Le monde méprise ce qui est humble. La messe n’est rien d’autre que le sacrifice de la Croix qui se continue à travers le sacrement. Le monde ne peut aimer la Croix car elle est un échec apparent. Il ne peut aimer la messe car elle suppose l’humilité de la foi.
Je ne crois pas que la messe ait « subi une éclipse » comme vous dites. La messe est un soleil qui ne cesse jamais d’éclairer. Mais certainement, depuis plusieurs décennies, beaucoup de chrétiens ont délibérément ignoré ce soleil pour se tourner vers les lumières clinquantes et trompeuses de l’action politique et du succès mondain.
Le Jeudi Saint fut à la fois l’institution de l’Eucharistie et du sacerdoce. Quelle place la messe doit-elle occuper dans la vie d’un prêtre ?
S’il veut savoir qui il est, un prêtre doit contempler le mystère de la messe. Léon XIV a rappelé tout récemment que le prêtre est un autre Christ, alter Christus. Cette identification existentielle au Christ se réalise pleinement dans la célébration de la messe. Quand le prêtre dit « ceci est mon corps », en vérité il parle in persona Christi, dans la personne du Christ. Il est un instrument dans les mains du Christ-prêtre. Il comprend alors combien son cœur aussi doit se livrer au cœur sacerdotal du Christ, combien il doit se faire hostie avec l’Hostie. Le prêtre, à la messe, comprend que toute sa vie consiste à se livrer à Dieu et aux hommes comme le Christ s’est livré. Si un prêtre néglige la messe quotidienne, il se coupe de son identité. Il finira par ne plus savoir qui il est et par trouver des activités de substitution et deviendra un animateur social.
Le retour de la ferveur eucharistique se fera-t-il par les jeunes attirés par le caractère sacré, comme on le voit avec les pèlerins de Chartres à la Pentecôte ?
En Occident comme dans toutes les parties du monde, les jeunes répondent avec joie quand on leur propose une liturgie sacrée. Comment s’en étonner ? Partout, on voit se répandre la vulgarité, la banalité. Les médias, la musique, les spectacles répandent partout une culture de l’excitation, de l’exhibition et de l’émotivité. Mais le cœur de l’homme est fait pour le sacré qui est l’écrin des réalités divines. Nous avons un besoin profond de révérence, de respect, de silence devant le mystère de Dieu.
Nous avons commis une grande erreur pendant des années : celle de croire qu’en rendant la liturgie banale et familière, en la faisant ressembler aux spectacles du monde, nous rendrions Dieu plus proche et abordable. C’est l’inverse qui s’est produit. Pour s’approcher de Dieu, il faut commencer par reconnaître son infinie grandeur. Il faut se taire et se mettre à genoux. Le sacré permet la communion. Il est l’unique voie qui conduit à l’intimité avec Dieu.
Les moines de l’abbaye Notre-Dame de la Trappe à Soligny-la-Trappe, dans l’Orne, ont annoncé leur départ à l’horizon 2028. Une certaine vie contemplative connaît-elle son agonie ?
La vie monastique proclame la primauté de Dieu. Elle montre que Dieu seul suffit à combler les désirs de notre cœur. Elle est plus que jamais une nécessité, je dirais même une urgence pour toute l’Église. Les monastères rappellent à toute l’Église que nous devons ne rien préférer à l’adoration, à la liturgie, à la louange de Dieu. La fermeture d’un monastère n’est pas un événement anodin et secondaire. C’est une blessure pour toute l’Église.
Quelles seraient selon vous les conditions d’un renouveau de la vie contemplative ?
« Ne rien préférer à l’œuvre de Dieu » dit la Règle de saint Benoît, c’est-à-dire ne rien mettre au-dessus de l’adoration liturgique, du chant de l’office divin, du silence qui le prépare et le prolonge. Mais je crois qu’un renouveau de la vie contemplative passe par une conversion de toute l’Église. Il est nécessaire que nous cessions de considérer les monastères comme une réalité secondaire. Ils sont le cœur battant de l’Église. On parle beaucoup de « conversion pastorale », à juste titre, car il est nécessaire d’annoncer à tous le Christ, unique Sauveur. Mais cette conversion pastorale culmine dans une nécessaire conversion contemplative. Dans l’éternité, il ne restera que la contemplation, tout le reste passera.
En quoi cette vie contemplative est-elle indispensable à la bonne santé de l’Église ?
La vie contemplative n’est pas réservée aux moines et aux moniales. Sans la prière, le culte liturgique, l’adoration silencieuse, notre vie chrétienne est comme un décor de théâtre. Elle est une illusion. On peut organiser des réunions, des congrès, des synodes même, sans contemplation, tout cela n’est que vaine agitation.
La ferveur de notre vie contemplative est le véritable révélateur de la santé de l’Église, c’est-à-dire de sa sainteté. L’Église n’a aucune utilité si elle ne nous conduit pas à la sainteté.
À Sainte-Anne-d’Auray en juillet dernier, vous avez lancé un appel vigoureux à la reconquête spirituelle en France et en Occident, d’abord en rebâtissant « l’église de nos âmes ». Le combat passe à l’intérieur de chacun de nous ?
Oui ! Ne nous trompons pas de combat ! Nous ne sommes pas là pour conquérir le monde, pour avoir du pouvoir ou de l’influence. Le seul combat qui nous intéresse est spirituel. Il se livre dans le secret des âmes. Notre âme est un sanctuaire racheté à grand prix par le sang du Christ Jésus. L’Église se construit dans les âmes, pas sur les plateaux de télévision.
2050 est un objectif de longue haleine. Comment tenir sur la durée cet effort de renouveau et être fidèle ?
Depuis plus de 2000 ans l’Église transmet la lumière de la foi. N’ayons pas peur. Il y aura en elle toujours assez de lumière pour éclairer nos cœurs. Si chaque jour nous avons le courage de nous mettre à genoux alors nous n’avons rien à craindre. « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et ne peuvent tuer l’âme », nous dit Jésus. L’esprit d’adoration est pour les chrétiens comme une citadelle. Peu importe les persécutions, les réussites et les échecs apparents. Si nous sommes fidèles à cet esprit, nous sommes dans la main de Dieu.
2050, Robert Sarah, Nicolas Diat, Éd. Fayard, collection « Choses vues », mars 2026, 288 pages, 22,90 €.