Les observateurs s’interrogent de plus en plus sur les fruits du « printemps arabe » de l’an passé. Tandis que l’on donne les islamistes vainqueurs également en Algérie lors des législatives qui se dérouleront en mai et que l’on s’interroge sur la poursuite de l’insurrection en Syrie et sur le sort promis aux minorités religieuses de ce pays, la Libye apparaît comme un écheveau de problèmes où il est bien difficile de saisir tout ce qui s’y passe et, surtout, de deviner l’avenir.
Le 17 février, les Libyens ont certes fêté le premier anniversaire du mouvement qui a mis fin au règne de Mouammar Kadhafi. Mais la communauté internationale, pourtant globalement et souvent activement favorable au renversement du dictateur, a exprimé ses inquiétudes concernant le respect de l’État de droit. Cela revient d’ailleurs à mettre en cause la capacité du Conseil national de transition non seulement à établir des normes mais tout autant à les faire respecter. Comme l’a dit dans un bel euphémisme Alain Juppé au nom de la France, « le chemin est encore long ». La préoccupation s’avère identique à Londres, qui prévoit d’organiser une conférence sur les droits de l’homme en Libye même, au printemps. On sait en effet que les milices continuent à pratiquer la détention illégale, la torture des détenus et des actes de vengeance collective. Il est également difficile d’oublier que, à l’automne dernier, Mustapha Abdeljalil, le président du Cnt, avait annoncé immédiatement le rétablissement de la charia.
Si on prend les divisions traditionnelles du pays, on peut regarder la Libye comme coupée au moins en trois parties. En Cyrénaïque, la région orientale autour de Benghazi, où ne sont pas acceptées les décisions de Tripoli, se développent de très fortes tensions entre les islamistes et les confréries soufies, traitées d’hérétiques et dont les cimetières viennent d’être passés au bulldozer. Dans le sud — qui regroupe le Fezzan administré par la France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et d’autres régions sahariennes — s’opposent les Touaregs berbères, liés à leurs frères en insurrection au Mali, les Arabes et les Toubous, à cheval sur la frontière avec le Tchad. Quant à la Tripolitaine, elle voit s’affronter les tribus — comme celle des Warfalla qui, avec près du tiers de la population, refuse toute allégeance au Cnt —, les islamistes et les groupes maffieux — qui se recoupent plus ou moins.
Même la capitale connaît plusieurs centres de pouvoir organisés autour de milices rivales. De façon plus générale, il faut bien se rendre compte de la complexité de la situation, avec, par exemple, l’existence de Berbères arabophones. Parmi eux, ceux de Zentan détiennent Seif al-Islam, le fils du colonel Kadhafi : demandé par la justice internationale, il constitue aussi un atout important, non seulement en tant que monnaie d’échange mais aussi pour être éventuellement réintroduit dans le jeu libyen, où il apporterait quelques soutiens appréciés.