« Dépouillé, tendu vers Dieu et tout pénétré de la paix surnaturelle » : ainsi Maurice Denis décrivait l’art de Francisco de Zurbarán (1598-1664). Quatre siècles après sa naissance, l’exposition du Louvre permet de redécouvrir ce peintre, qui compte parmi les grands noms du Siècle d’or espagnol et de l’école sévillane, aux côtés de Diego Velázquez (1599-1660) et de Bartolomé Esteban Murillo (1617-1682). Peintre et historien de l’art, Maurice Denis voyait en lui l’un des « interprètes de l’âme espagnole » et le décrit comme « le mieux équilibré et le plus réaliste des peintres » (Histoire de l’art religieux, 1939).
Contemplation et foi vivante
L’exposition du Louvre réunit 65 tableaux, dont 50 de Zurbarán lui-même, en sept sections permettant de découvrir les multiples facettes de son art. Sa vie se déroule dans le siècle de l’âge d’or espagnol, sous le règne des Habsbourg d’Espagne, notamment de Philippe IV (1621-1665) surnommé le « roi-planète ». La couronne d’Espagne règne en effet sur de nombreux territoires en Europe, comme Naples ou les Pays-Bas espagnols, ainsi qu’un vaste empire en Amérique – d’où Zurbarán recevra de nombreuses commandes – et en Asie. Mais c’est aussi une période de déclin économique et de grandes catastrophes. La peste de Séville en 1649 ravage la ville et emporte le fils de Zurbarán, Juan, dont on découvre aussi certaines toiles, révélant son talent précoce.
Même si l’on sait peu de choses concrètes sur sa vie de foi, l’œuvre du peintre espagnol semble née du silence de la contemplation et d’une foi vivante. Elle s’inscrit dans la droite ligne du concile de Trente (1545-1563) qui, face au protestantisme, avait demandé aux artistes d’édifier les fidèles et de réaffirmer le dogme, colonne vertébrale de la foi. Zurbarán, chez qui la profondeur spirituelle rejoint la perfection technique et le sens du réel, incarne cette mission de l’artiste chrétien.
L’artiste débute à Séville, alors en plein essor commercial et spirituel, avec une commande des dominicains de San Pablo el Real de 21 tableaux, à exécuter en huit mois. Le sublime et très sobre Christ en croix (1627), qui ouvre le parcours, est l’un des premiers de cet ensemble. Sa réputation devient telle que la ville le nomme maestro pintor, « maître peintre ».
« Peintre des moines »
En 1628, l’ordre de Notre-Dame de la Merci lui confie 22 toiles sur la vie de son fondateur, saint Pierre Nolasque (1181-1256), à l’occasion de sa canonisation. La mission de cet ordre : libérer les chrétiens réduits en esclavage par les musulmans, jusqu’à donner sa vie en échange des otages. En 1629, les franciscains lui demandent à leur tour de peindre les grands moments de la vie de saint Bonaventure, dont certains tableaux se trouvent aussi au Louvre. Plusieurs tableaux montrent ces fondateurs recevant des visions célestes, rendues avec un réalisme saisissant. Ces grands cycles lui valent le surnom de « peintre des moines ».
En 1634, Zurbarán gagne Madrid où, grâce à son ami Velázquez, peintre du roi Philippe IV, il participe au décor du nouveau palais royal du Buen Retiro, avec des tableaux historiques et mythologiques. De retour à Séville, il peint, dans un style simple et lumineux, portraits, natures mortes, scènes de la Genèse, de l’enfance du Christ et de la Vierge. Il réalise également des tableaux de saintes d’une exceptionnelle beauté, qui feront en partie sa réputation : traitées en portraits grandeur nature, les jeunes vierges sont drapées d’étoffes chamarrées, et posent sur le spectateur un regard austère et méditatif, semblant lui dire que l’essentiel est invisible aux yeux de chair…
L’artiste prend aussi part, avec ses pinceaux, au débat théologique sur l’Immaculée Conception, qui agite le XVIIe siècle. Il peint plusieurs Vierges immaculées, dont certaines sont au Louvre. Il rejoint ainsi la piété populaire, qui croyait déjà à la conception sans péché de Marie, bien avant la proclamation du dogme en 1854. Les tons rosés, bleutés et dorés, les nuées d’anges, le visage juvénile de Marie – qui rappelle celui de l’humanité avant le péché : tout concourt à donner à comprendre et contempler ce mystère.
Loin de l’ascétisme froid de certains artistes du XVIIe siècle espagnol, Zurbarán se révèle être un maître de la forme, de la couleur, de la lumière et du réalisme. La foi qui émane de ses tableaux touchera sûrement un public venu en quête d’émotions esthétiques.
Zurbarán. 1598-1654. Musée du Louvre, à Paris, jusqu’au 25 janvier 2027.