La gauche actuelle (pas celle de Gladstone ni de Franklin Roosevelt) est inspirée par deux souffles apparemment contradictoires : un souffle libertaire et un souffle totalitaire. C’est à dire que les Américains de gauche sont pleins d’amour pour l’idéal de liberté individuelle pratiquement sans restriction, et, en même temps, pour l’idéal d’un gouvernement centralisé doté de pouvoirs immenses. Ils tolèrent mal la plupart des restrictions à la liberté individuelle (sauf celles interdisant tout préjudice tangible et évident porté à autrui), mais ils sont persuadés que le gouvernement fédéral des États-Unis, pourvu qu’il dispose d’assez de pouvoirs, de moyens financiers et de temps, saura résoudre tous nos problèmes de société.
Comment est-ce possible ? Comment quelqu’un peut-il être simultanément à la fois libertariste et totalitariste sans prendre de sérieuses migraines dûes aux contradictions intellectuelles ? Voyons un peu comment les gens de gauche se dépêtrent de cet étrange tour de magie.
Leur libertarisme est une idée négative. Ils sont comparables aux anarchistes de naguère en leur besoin de détruire toutes les autorités restreignant la liberté de l’individu. Les anarchistes visaient une révolution dramatique qui détruirait les prétendus ennemis de la liberté — la famille, l’église, la morale conventionnelle, l’état et le capitalisme — d’un seul coup. on peut dire des gauchistes que ce sont des anarchistes fonctionnant au ralenti : de nos jours ce sont des réformateurs, non des révolutionnaires ; il veulent la destruction progressive, et non instantanée, des ennemis de la liberté individuelle.
En fait, le processus de destruction est si graduel que de nombreux « pro-gauche », peut-être même la plupart d’entre eux, ne se rendent pas compte qu’ils sont sur une route dont le terminus ad quem [En latin dans le texte ! la destination finale] est l’anéantissement. Naturellement, certains gauchistes seraient horrifiés s’ils pouvaient s’en apercevoir, et, bien vite, deviendraient conservateurs.
À présent, les gens de gauche, qu’ils distinguent ou non la pente où est engagée la cause sacrée de la liberté individuelle, ne font rien d’autre que saper les institutions prétendues contraignantes, mais ne les mettent pas en ruines. Pourtant, ce travail de sape ne s’arrêtera pas avant la destruction totale.
Ceux d’entre nous nés avant 1960 ont eu le privilège de voir la gauche s’en prendre l’un après l’autre aux « ennemis de la liberté » — la famille constituée de deux parents, la Chrétienté (sauf le Mormonisme et le Protestantisme super-conservateur), la morale sexuelle traditionnelle, le patriotisme, la croyance en un Dieu maître et juge, et, bien sûr, les tabous contre l’avortement, le suicide et l’euthanasie.
Mais de ce point de vue, la Nature est également un ennemi de la liberté. De quel droit la Nature, me dotant arbitrairement ou accidentellement d’un appareil reproducteur masculin, me condamne-t-elle à être un homme et m’interdit-elle d’être une femme ? Que c’est donc injuste ! Outrageant ! Selon la gauche vraiment de son temps, nous avons humainement parlant le droit de choisir notre sexe — notre genre, comme ils préfèrent dire. Si, bien que mâle, je choisis d’être femme, je suis une femme. (Tous, applaudissez Bruce Jenner !).
Mais si je déclare, me fiant à mon apparence sous la douche, que je suis un homme, le gauchiste m’expliquera : « Oui, en fait, vous êtes un homme. Mais ce n’est pas en raison de votre aspect lorsque vous êtes nu. C’est parce que vous avez choisi d’être homme. Vous avez choisi de vous construire en tant qu’homme. Et c’est bien ainsi. Nous, Américains, qui avons repoussé la tyrannie du roi George III et la tyrannie de l’esclavage, rejetons désormais selon la dernière avancée de cette glorieuse tradition, la tyrannie de la nature biologique.»
Mais il y a un côté affirmatif chez la gauche actuelle, la revendication d’un gouvernement sur-dimensionné. Pourquoi la gauche est-elle éprise de ce Léviathan ? Pour au moins trois raisons :
1 – Pour réparer l’immense préjudice social déjà porté, en cours et futur, par la destruction de la famille, de la religion, de la morale, etc. . . . Seul un gouvernement de grandes dimensions peut être un papa pour les garçons et filles sans père, un époux pour les mères célibataires, un guide pour les personnes ayant besoin d’une boussole morale, un sauveur pour ceux qui ont abandonné la religion, etc. . .
2 – Incrédule devant les lois de la nature, l’imagination de gauche bâtit les utopies d’un futur idéal, et les gauchistes croient que le super-gigantesque gouvernement serait l’unique force susceptible de promouvoir ces utopies.
3 – Les gens de gauche sont soit athées, soit semi-athées (par « semi-athée » j’entends soit un agnostique, soit un Chrétien ou un Juif très à gauche). Mais ils sont aussi héritiers d’une ancienne civilisation monothéiste, ce qui signifie qu’ils sentent malgré eux la nécessaire présence quelque part d’un Être Suprême. S’il n’y a pas de Dieu, où peuvent-ils trouver cet Être Suprême ?
Ils peuvent le trouver dans un gouvernement qui, s’il n’est pas tout-puissant, est au moins super-puissant ; un gouvernement sinon totalement bienveillant, au moins très bienveillant ; et dans un gouvernement sinon parfaitement sagace, au moins très sagace — immenses remerciements aux gauchistes très intelligents et très bienveillants qui formeront l’équipe de ce gouvernement quasi-omnipotent. Pour un citoyen de gauche, le super-État est Seigneur et Sauveur.
29 janvier 2016.
Source : https://www.thecatholicthing.org/2016/01/29/a-new-supreme-being/
