Au terme de son odyssée, Ulysse est réuni à son épouse, à sa maison, à son fils, à sa nourrice, à son royaume qu’il a débarrassé des prétendants. Cet homme ordinaire devient le modèle des bons monarques. Il est le père de son peuple, il rend la justice avec sagesse et miséricorde : il est tout entier au devoir de sa charge, qui est modeste mais irremplaçable.
Son royaume n’a pourtant rien de l’idyllique Calypso. Ithaque est un « roc battu des vents » où règnent en maîtresses les chèvres. L’île d’Ulysse n’est pas un paradis terrestre, ni une utopie mais un royaume ordinaire, gouverné sagement. Le Moyen Âge, qui a le goût de l’allégorie, a vu dans cette île l’image du royaume de la terre que chaque prince a le devoir de conduire dans la justice et dans la paix. Cet idéal mérite tous les efforts, et la condition familiale – Ulysse, son épouse et son fils – est associée à la bonne condition politique. L’Odyssée reste ainsi une réserve de sagesse politique et une leçon de réalisme où ce que les dieux ont de meilleur – Athéna, déesse de l’intelligence et de la chasteté – vient au secours des hommes.
Des morceaux d’anthologie
Mais que de péripéties jusqu’au retour d’Ulysse, que d’obstacles à surmonter ! Homère nous offre, là encore, des morceaux d’anthologie.
Comme Ulysse est menacé par les prétendants de son épouse Pénélope qui, en son absence, se sont installés en maîtres dans le domaine, pillant ses biens et humiliant son fils, Athéna – la déesse vierge qui le protège – lui donne l’aspect d’un vieux mendiant, pour qu’il ne soit pas reconnu.
Ulysse entre ainsi dans son propre palais où seul le vieux chien l’a reconnu, a frétillé de la queue, puis est mort. Selon la coutume réservée aux étrangers, on lui donne un bain et on l’habille. Puis il rejoint la salle à manger où, avant le repas, les prétendants s’essaient à jouer de son propre arc. Mais aucun n’arrive à le bander et, lorsqu’Ulysse réclame un essai, ils le lui tendent en se moquant. Du premier coup, notre héros parvient à bander l’arc et à l’armer d’une flèche, imposant par sa puissance un grand silence.
Dans ce silence, Ulysse commence à abattre un à un les prétendants. Dans la bataille qui suit, Ulysse reçoit le secours de son fils Télémaque. Cette scène célèbre est l’inspiratrice de toutes les célébrations de libération de territoires, quand les usurpateurs cèdent la place au maître légitime qui revient. On la retrouvera dans l’épopée de Jeanne d’Arc, mais aussi dans celle de du Guesclin aidant Charles V à reprendre son trône.
Pénélope n’est pas encore là. Elle apparaît après le carnage au sommet de l’escalier qui conduit à ses appartements. La rencontre entre les deux amants est saisissante. Cela fait vingt ans qu’ils se sont quittés. Ulysse est transformé par la souffrance de ses voyages mais Pénélope a tenu le domaine, le royaume. Elle a rusé pour éviter les prétendants, en élevant et protégeant Télémaque. Ulysse, que l’on connaît comme celui qui sait parler, se trouve alors sans mot devant son aimée, lui disant uniquement qu’il est temps d’aller se coucher. Pénélope lui tend un dernier piège en intimant à la nourrice d’aller remettre le lit à sa place. Ulysse s’écrie alors : « Ce lit n’a pas pu changer de place parce que je l’avais taillé dans le tronc d’un olivier géant que je n’ai pas déraciné. » C’était bien autour de ce lit que s’étaient construits la chambre et le palais. Pénélope reconnaît alors son Ulysse et, comme dans la chanson de Johnny Hallyday, « les dieux ont retenu » la nuit pour que les époux puissent mieux se retrouver…
