Au bout des 216 marches qui mènent au sanctuaire, que certains empruntent à genoux en esprit de pénitence, se dresse la chapelle historique. Au sommet du maître-autel baigné d’obscurité, une Vierge noire en bois de noyer veille sur les pèlerins depuis près d’un millénaire. Mais ce qui attire le regard, ce sont les étonnants ex-voto suspendus à la voûte, des maquettes de navires : une caravelle de Christophe Colomb, une ancienne frégate de la fin du XIXe siècle, des navires de pêche… De même, à quelques mètres de là, l’orgue de la basilique Saint-Sauveur, inauguré en 2023, évoque la proue d’un bateau.
Point d’arrivée de pèlerins marins
Perché au cœur des Causses, solitaire et difficile d’accès, à des kilomètres du littoral, Rocamadour est depuis des siècles le point d’arrivée de pèlerins marins, navigateurs et pêcheurs. Autour du 15 août, il sera le théâtre de quatre jours de festivités et de commémorations, pour célébrer les 400 ans de la Marine nationale, fondée en 1626 par Richelieu : exposition de maquettes, projection de films, ateliers de matelotage, concerts de chants marins… « La traditionnelle procession aux flambeaux conduira pèlerins, marins et ex-voto le long de la voie sainte, et la cérémonie militaire précèdera la grand-messe sur l’esplanade Sainte-Véronique », précise Alix Latron, responsable de la communication du sanctuaire.
Depuis 2016, la Vierge lotoise est sainte patronne du Vendée Globe, « l’Everest des mers », la plus longue course à voile en solitaire et sans assistance autour du monde. Pour la 9e édition de la course, en 2020, les skippers Sébastien Destremau et Thomas Ruyant emportèrent à leur bord une petite réplique de la Vierge noire, et une sportelle du sanctuaire fut remise à tous les concurrents. En 2024, « le skipper Fabrice Amedeo, qui avait accepté de prendre un petit exemplaire de la statue, confia qu’il vécut à bord une sorte de conversion, et qu’il se sentit vraiment protégé par la Vierge Marie, raconte Alix Latron (lire FC n°3911). La Vierge de Rocamadour est présente sur d’autres courses nautiques, comme la transat Québec-Saint-Malo : en 2008, le skipper Franck-Yves Escoffier, qui avait aussi emporté une réplique, sortit vainqueur de la course, avec beaucoup d’avance, comme un petit clin d’œil de Notre-Dame ! »
Rocher d’Amadour
Comment le sanctuaire bâti à flanc de falaise, au-dessus des flots de l’Alzon, est-il devenu un lieu de pèlerinage aussi prisé par des gens de la mer ? Il faut pour cela remonter près de 850 ans en arrière. En 1166, des fossoyeurs qui creusaient une tombe sur la falaise, près d’une chapelle mariale, découvrirent une ancienne sépulture abritant la dépouille intacte d’un homme. À ses côtés, une Vierge à l’Enfant, taillée dans deux pièces de bois de noyer. Les voisins accoururent, et avec eux les souvenirs transmis par les anciennes générations. Il s’agirait du corps d’un ermite des premiers siècles, Amadour, qui instaura Marie en maîtresse des lieux, en bâtissant la petite chapelle. Le rocher d’Amadour devint Rocamadour. Guérisons et conversions se multiplièrent. En 1172, un moine recensa déjà 126 miracles dans Le Livre des miracles. Parmi eux figurent plusieurs récits de marins qui, ayant invoqué la Vierge du Causse, furent sauvés de naufrages. « L’Étoile de la mer, de l’éclat de son humilité, irradie nos âmes aveuglées et rend la force à nos pauvres membres affaiblis », y lit-on. Rocamadour devint l’un des quatre grands lieux de la chrétienté médiévale, avec Rome, Jérusalem et Saint-Jacques-de-Compostelle. Nombreux furent les saints, les rois, les érudits et les anonymes qui s’y rendirent avec ferveur : saint Dominique, saint Antoine, saint Louis et Blanche de Castille.
Ce fut dans ces années-là que Notre-Dame de Rocamadour devint peu à peu la protectrice des marins. Après s’être rendu deux fois au sanctuaire quercinois, Henri II Plantagenêt, second époux d’Aliénor d’Aquitaine, fit bâtir sur la presqu’île de Crozon, dans le Finistère, à Camaret-sur-Mer, une chapelle à Notre-Dame de Rocamadour. Placée sur l’extrême pointe ouest de la presqu’île, la chapelle était le dernier bâtiment que voyaient les marins avant de quitter la rade de Brest.
La renommée de la Vierge du Lot traversait les mers. En 1536, Jacques Cartier mit le cap sur Terre-Neuve, au large du Canada, à bord de La Grande Hermine. Au début de l’hiver, une sévère épidémie de scorbut menaça tout l’équipage, qui organisa une procession en l’honneur de Notre-Dame de Rocamadour pour lui demander d’être épargné. Une fois exaucés, ils lui édifièrent un sanctuaire, aujourd’hui la plus grande paroisse de Québec.
La cloche du sanctuaire
« En 2008, pour les 400 ans de la fondation du Québec, une maquette de La Grande Hermine fut offerte au sanctuaire canadien, transportée depuis Brest par une frégate de la marine », ajoute Alix Latron. Dans la chapelle de la Vierge noire, en levant la tête, les pèlerins plus observateurs remarqueront la petite cloche forgée dans une feuille de fer, suspendue à la voûte, sans corde pour la faire tinter… La tradition raconte que cette cloche, le plus vieil objet du sanctuaire, antérieure au IXe siècle, sonne sans aide à l’heure précise où un marin en détresse est secouru par Notre-Dame de Rocamadour, à des milliers de kilomètres de là… La cloche aurait sonné pour la dernière fois le 31 décembre 1612, lorsque Jacques Jas, un marin breton et son équipage, furent sauvés d’une violente tempête par son intercession. Mais c’est en fait en 2008 que la cloche aurait vraiment sonné pour la dernière fois. Lorsque le curé la fit tinter lui-même au moment précis où deux jeunes, pris dans une tempête au large du Maroc, furent sauvés après avoir invoqué Notre-Dame.