Ce film insiste sur l’aspect mystérieux du mal. Si tout ce que Dieu a créé est bon, alors d’où vient le mal ?
Abbé Jean-Baptiste Edart : Le mal est mystérieux parce qu’il n’existe pas. Il est l’absence de bien. On ne peut pas définir le mal tout seul : on le définit toujours relativement au bien. L’homme est fait pour le bien, l’amour, la vérité, la justice. Le mal est un défaut d’amour, de vérité, de justice. Il a en lui-même quelque chose d’incompréhensible. C’est bien la limite de tous ceux qui nient l’existence de Satan comme être personnel, comme celui qui est à l’origine du mal : ils n’ont pas d’autre solution que d’attribuer l’origine du mal à Dieu, ce qui est impossible. Le mal s’est immiscé dans la Création parce que nous avons fait un mauvais usage de la liberté. Ce n’est pas le caractère mystérieux qui rend le mal facile, mais le fait que notre humanité est blessée.
À chaque « Notre Père », nous demandons à être délivrés du mal. Quelle en est la signification ?
Le mal n’est pas un concept un peu vague qui s’opposerait au bien en général. Dans le texte grec, « mal » vient de Poneros, qui signifie « le Malin » (Mt 6, 13). Le mal dont nous souhaitons être délivrés, c’est l’action du démon. Ce que nous rappelle le « Notre Père », c’est que nous luttons contre le Mal, le Mauvais. Et nous ne pouvons le faire sans choisir Dieu – pas le bien « en général » mais Dieu, qui est amour. Nous ne luttons pas contre un mal indéterminé, impersonnel, mais contre celui qui est à l’origine du mal et veut nous faire chuter. Bien sûr, nous luttons contre nos péchés personnels, dans notre vie quotidienne, et contre les structures de péché qui marquent notre société. Mais, derrière cela, agit un être personnel. La tradition de l’Église et l’Écriture nous enseignent qu’il y a trois sources du péché : les démons ; la chair, c’est-à-dire notre faiblesse, notre fragilité psychologique qui nous inclinent à ne pas faire le bien ; et l’esprit du monde, cette pensée qui peut habiter nos sociétés, comme le consumérisme ou la perversité qui condamne les personnes humaines en fin de vie. Le diable encourage la chose, mais il n’agit pas seul.
Depuis le péché originel, ne sommes-nous pas condamnés ? Sommes-nous vraiment libres lorsque nous péchons ?
Oui, nous sommes vraiment libres. Il y a une fragilité, certes, mais « Dieu ne tente personne » (Jc 1, 13). Le baptême et les sacrements nous donnent la force pour résister à la tentation. Par la grâce agissante, nous sommes capables de ne pas pécher, comme le montre la vie des saints. Nous sommes fragiles, mais l’homme fort, c’est le Christ, pas le démon. Si nous en avons la volonté, nous pouvons passer notre temps à faire le bien, merci Seigneur !
Cependant, le démon reste fort. Comment le combattre ?
Par une vie de prière quotidienne, une vie sacramentelle régulière et intense, un peu d’ascèse, une régularité de vie, un devoir d’état bien accompli, la charité fraternelle. Tous ces moyens classiques enseignés par la théologie spirituelle et l’enseignement de l’Église nous permettent de rester unis au Seigneur. Quand nous mettons trop en avant les phénomènes extraordinaires liés au démon, le risque est de lui accorder une puissance qu’il n’a pas, et que nous surestimons souvent. Le film met bien en avant la victoire du Christ. Certes, certains exorcismes durent plusieurs années. Le Père Gabriele Amorth, qui fut exorciste du diocèse de Rome, raconte l’histoire de cette femme qu’il a dû exorciser tous les mardis parce que le sortilège qui la faisait souffrir était renouvelé tous les vendredis par un groupe de sorciers… Mais nous faisons trop d’honneur au démon en parlant de lui de cette manière ! On attribue cette histoire au Curé d’Ars : une nuit, le démon, qui le défiait et le tentait, revint dans sa chambre et fit du bruit. Le saint se leva, alluma sa bougie et se trouva face à un être hideux. « Ah, ce n’est que toi ! », dit-il. Il souffla sa bougie et alla se recoucher. L’autre, vexé, partit. Ainsi, lorsqu’on travaille la fidélité dans la prière, le meilleur moyen de traiter le démon est de le mépriser – tout en restant prudent bien sûr. Et le démon, dépité, est vaincu. Ne nous laissons pas subjuguer par le mal.
Comment l’Église aide-t-elle les fidèles dans la lutte contre le mal depuis que le Christ est monté au Ciel ?
Par la prédication. Elle montre la beauté du bien, ce qui a plus de succès que d’effrayer en ressassant ce qui est mauvais et dangereux. Notre foi est belle, il y a une joie dans la prière et dans la vie fraternelle ! Détournons-nous du mal et de la laideur. D’autant plus qu’il peut y avoir une fascination malsaine pour le mal. C’est très archaïque, l’homme se méfie toujours du danger. Ainsi, l’actualité ne parle que de ce qui va mal. Les films d’horreur font souvent partie des plus gros succès. Spontanément, le mal fascine plus que le bien en raison de cette inquiétude du danger inscrite en nous. Mais il faut apprendre à nous laisser émerveiller, à regarder le beau, le vrai, le bien. Dans l’Évangile, le Christ le répète inlassablement : « N’ayez pas peur ! »
Quels sont le rôle et la puissance de la Vierge Marie dans la lutte contre le mal ?
Le film le montre bien. C’est très beau : Marie a tout pouvoir sur le mal. Elle est Mère de Dieu, et le Seigneur se plaît à lui partager totalement sa puissance. Il n’y a pas la moindre ombre de péché en elle, rien ne la sépare de Dieu. Mais elle reste créature. Le démon est donc d’autant plus humilié qu’il est défait par une créature. Le « Je vous salue Marie » est une arme puissante : dans cette prière se manifeste la victoire d’une simple femme, qui était totalement habitée par la grâce et n’a jamais cédé au péché, de par la grâce de l’Immaculée Conception.
Le diable dans ses œuvres. Comprendre l’action invisible du mal et s’en libérer, Jean-Baptiste Edart, Artège, 2025, 468 p., 24 €.
