C’est un mythe politique qui a la vie dure : la distinction entre un « pays légal », celui des élus et des élites, et un « pays réel », celui « qui travaille et ne politique pas ». Ce pays réel, souvent qualifié aussi de « majorité silencieuse », serait fondamentalement conservateur, pétri de bon sens, orienté à droite. Objet d’une attente quasi messianique, il devrait – à l’occasion d’un Grand Soir électoral inversé – remettre un jour la France sur les rails de la prospérité et de la concorde. À coups de sondages et d’analyses, les uns et les autres croient souvent voir cette bascule se profiler à l’horizon, expliquant qu’un profond mouvement « dextrogyre », un déplacement tendanciel vers la droite, travaille l’opinion publique, l’amenant au point de bascule.
Un paysage fragmenté
Las. Le second tour des élections municipales indique encore que ce beau schéma n’est pas d’actualité. Le paysage apparaît au contraire fragmenté, théâtre d’une archipélisation telle que l’a décrite Jérôme Fourquet, avec des cœurs de métropoles qui demeurent enracinés à gauche (Paris, Marseille, Lyon, Lille…), des banlieues qui optent pour l’extrême gauche à la faveur de leur basculement sociologique (Saint-Denis, Sarcelles, Vénissieux…), des villes moyennes où la droite LR parvient à conserver ses positions (et même à en remporter quelques nouvelles, comme Besançon, Clermont-Ferrand ou Limoges), et enfin la France des petites villes, dite « périphérique », qui confirme son tropisme pour le RN, lequel remporte de nouvelles municipalités comme La Flèche, Montargis, Vierzon, Wittelsheim ou Menton.
C’était donc un spectacle étrange auquel on a assisté dans la soirée du 22 mars, chaque mouvement politique se félicitant tour à tour de son succès, de sa percée, de son ancrage, glosant sur la pertinence ou non des stratégies d’alliance ou de barrage – le Premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, a affirmé sur BFMTV (23/03), suite aux échecs des alliances PS/LFI, que Jean-Luc Mélenchon était devenu « le boulet de la gauche » –, oubliant régulièrement de mentionner un paramètre non négligeable, la seule donnée réellement tangible de la soirée : le taux d’abstention record, proche de 40 %, le pire jamais enregistré à l’occasion d’un scrutin municipal (hormis celui de 2020 marqué par le Covid).
Quel bien commun ?
Cette désaffection civique, comme la quadripartition du paysage politique, rend bien incertaine toute projection pour le rendez-vous présidentiel de 2027. « Les jeux d’alliances en tous sens et les lignes de fracture dans chaque camp rendent incertaine toute projection sur l’avenir politique du pays » note Louis Haushalter dans Le Figaro (23/03). L’urgence semble donc à la prise de hauteur. Quelle sera la place de l’intérêt national dans les débats des mois à venir ? Nicolas Charbonneau, qui observe l’émergence d’une « France des bastions », pose la question dans Le Parisien (23/03) : « Sur quoi sommes-nous collectivement d’accord ? Comment définir le socle qui fait toujours, s’il existe, le bien commun ? »
