La doctrine sociale de l'Église, une boussole pour les politiques - France Catholique
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La doctrine sociale de l’Église, une boussole pour les politiques

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La doctrine sociale de l’Église, une boussole pour les politiques

La doctrine sociale de l’Église, une boussole pour les politiques

Élections municipales les 15 et 22 mars, sénatoriales en septembre, présidentielle l’an prochain... Dans un temps où s’effondrent tous les repères, il est urgent de renouer avec la doctrine sociale de l’église, dont les principes doivent guider l’action des élus. Car « il n’y a pas d’un côté l’homme politique, de l’autre le chrétien », rappelle Léon XIV.
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Conflits, violence politique jusque dans la rue : si un constat semble bien partagé par une large partie du monde politique, c’est celui de l’agressivité régnant dans le débat public, tandis que plane l’ombre du déclassement de la France. Difficile de ne pas dresser un parallèle – toutes proportions gardées – avec la fin du XIXe siècle et la publication par Léon XIII, il y a 135 ans, de l’encyclique Rerum novarum (1891). Il y avait alors, pour l’Église, urgence à se prononcer tandis que le monde ouvrier était en ébullition et que l’Europe était secouée par des conflits sociaux – la France connaîtra notamment la révolte des canuts lyonnais entre 1831 et 1848 et la Commune de Paris, en 1871. « La Révolution industrielle a donné naissance à une situation inédite, marquée par le prolétariat de masse et deux grandes idéologies, libéralisme et socialisme, qui s’éloignent toutes deux de l’ordre économique qui régnait dans l’Europe médiévale puis moderne, rappelle Benoît Dumoulin, directeur d’Ichtus. Raison pour laquelle Léon XIII les renvoie toutes les deux dos à dos, et que l’Église se met à formaliser dans des textes ce qui était auparavant évident et qui ne l’était plus, constituant une véritable doctrine sociale. »

Condamnation de la lutte des classes

La ligne fixée par le magistère pétrinien à travers la plume de Léon XIII reste, encore à ce jour, inchangée : condamnation du socialisme collectiviste et de la lutte des classes, défense de la propriété privée et de la dignité du travailleur. Avec ce texte, le magistère s’aventure sur des terrains profanes, allant jusqu’à évoquer le rôle des corporations ou la juste « fixation du salaire », rappelant qu’il « est juste que [les riches et les patrons] respectent en [l’ouvrier] la dignité de l’homme, relevée encore par celle du chrétien ». Depuis, tout l’enseignement social de l’Église, c’est-à-dire celui portant sur l’économie, le travail, la culture, la bioéthique et, bien sûr, la politique, se retrouve intégré au corpus de la « doctrine sociale de l’Église ». Rassemblée en 2004 dans le Compendium de la doctrine sociale de l’Église, la « DSE » reste constamment complétée par les enseignements des papes successifs. « Ce n’est pas parce que les enseignements de l’Église ne sont pas à la mode dans notre société moderne qu’ils deviennent périmés ! » lance Xavier Lemoine, maire (DVD) de Montfermeil, en Seine-Saint-Denis. L’édile, qui reconnaît se référer régulièrement au Compendium rangé dans la bibliothèque de son bureau à la mairie, revendique une « imprégnation » de la doctrine sociale de l’Église. « Concrètement, l’enseignement social de l’Église me pousse à me demander si la dignité de mes administrés est respectée et s’ils sont traités avec justice, explique Xavier Lemoine. Cela touche aussi bien des questions d’urbanisme que des questions culturelles. Je préfère ainsi emmener mes administrés au Puy du Fou ou visiter des cathédrales, plutôt qu’à Disneyland, car on leur offre alors la culture de la France nécessaire à une bonne intégration. Il en va du bien commun. »

L’antidote du « bien commun »

« Bien commun » : notion incontournable de la doctrine sociale de l’Église, il figure en tête des principes présentés par le Compendium. Si le terme n’est pas exclusif au monde catholique, la définition donnée par la constitution pastorale Gaudium et Spes de Vatican II la rend unique : « Ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée. » Car, en se plaçant sur deux échelles à la fois (le « groupe » et la personne), le « bien commun » catholique dessine une société rejetant à la fois le libéralisme – dont l’approche individualiste fait du bien commun la simple addition des biens particuliers –, le socialisme – où l’État collectiviste nie le droit à la propriété privée – et le relativisme – chacun fixe le périmètre de ce qu’il considère bon pour soi. « Sous l’effet du communautarisme et de l’individualisme, le bien commun, qui allait de soi auparavant dans la société chrétienne, n’a désormais plus de sens, souligne Benoît Dumoulin. Il a été remplacé par le vivre-ensemble, qui consiste à accepter de vivre avec quelqu’un qui n’a plus rien de commun avec soi. Or c’est le bien commun qui nous fait exister en tant qu’êtres civilisés, dépositaires d’une culture et qui fait de nous des héritiers. »

L’importance de la famille

Par où commencer ? À la fois « première société naturelle » et « cellule vitale de la société », la famille est la priorité de l’enseignement social de l’Église qui voit en elle un bienfait pour la personne et pour la société. « Milieu dans lequel l’enfant peut (…) épanouir ses capacités, devenir conscient de sa dignité et se préparer à affronter son destin unique et irremplaçable », la famille est pour la société « la meilleure garantie contre toute dérive de type individualiste ou collectiviste, car en elle la personne est toujours au centre de l’attention en tant que fin et jamais comme moyen », dit encore le Compendium. « Aujourd’hui, la famille est attaquée sous tous les angles : économiquement, fiscalement et même dans son essence, puisque certains militants veulent sa destruction pure et simple, déplore Laurence Trochu, député (CRE) européen. La défendre est nécessaire et représente même un enjeu de survie démographique. »

« L’enseignement social de l’Église est un précieux remède contre l’héritage de Jean-Jacques Rousseau, qui estime que la majorité établit la morale », souligne de son côté le Frère Jean-Marc Miele, religieux de Saint-Vincent-de-Paul. Avortement, euthanasie, suicide assisté, gestation pour autrui… Sur les questions bioéthiques, l’enseignement de l’Église est non négociable, partant à chaque fois du principe du « droit à la vie, depuis sa conception jusqu’à sa fin naturelle ». « Sur le plan économique, les voix catholiques se font plus discrètes et mobilisent peu la doctrine sociale de l’Église, tempère toutefois Xavier Lemoine. C’est pourtant une nécessité, face à un libéralisme économique acharné et une “ubérisation” de l’économie qui, pour certains travailleurs, tourne à l’esclavage. »

Retrouver la loi naturelle

Reste l’épineuse question de la mobilisation d’un tel corpus dans le débat public : faut-il explicitement présenter les enseignements de l’Église en tant que tels ? « Notre foi fait partie de notre vie. Il y a un rayonnement qu’il ne faut pas cacher ! estime Laurence Trochu. On ne peut que constater que les hommes politiques français sont timorés, hantés par le spectre de la loi de 1905 qui nous interdit toute approche spirituelle des mandats politiques. Au Parlement européen, par exemple, les parlementaires hongrois, italiens, polonais ou chypriotes – représentants de nations chrétiennes – ont une liberté beaucoup plus grande pour tenir des discours rappelant les racines chrétiennes de nos pays. » Le 28 août 2025, Léon XIV avait saisi l’occasion d’une audience à une délégation d’élus du Val-de-Marne pour rappeler un principe clair : « Il n’y a pas de séparation dans la personnalité d’une personne publique : il n’y a pas d’un côté l’homme politique, de l’autre le chrétien. » « Il faut bien faire comprendre à nos contemporains que le bien commun porté par l’Église ne comporte aucune disposition qui soit valable uniquement pour les chrétiens, insiste Benoît Dumoulin. Sur les questions de bioéthique, comme la GPA ou l’euthanasie, tout le monde est concerné. Il faut retrouver le sens des principes qui valent pour tout le monde, ce qu’on a appelé pendant des siècles la “loi naturelle”. À ce titre, l’engagement municipal est très noble, car là où la politique nationale peut être gangrénée par l’idéologie, l’action locale peut aider à diffuser la pensée sociale de l’Église. »

Il y a 135 ans, Léon XIII concluait Rerum novarum par un pressant appel à l’action. Anticipant les débats sur les modes d’engagement politique, le Pape renvoyait les catholiques à leur devoir d’état : « Que chacun se mette sans délai à la part qui lui incombe, de peur qu’en différant le remède, on ne rende incurable un mal déjà si grave. » Avec toutefois une condition préalable, « la restauration des mœurs chrétiennes […] puisque la religion seule […] est capable de détruire le mal dans sa racine », annonciatrice de la spiritualité du Christ-Roi qui sera présentée par Pie XI en 1925 dans l’encyclique Quas primas (cf. FC n° 3921). Les membres du clergé ne sont pas en reste, puisqu’il leur incombe d’inculquer aux fidèles – et à eux-mêmes – la charité évangélique car, selon Léon XIII « c’est en effet d’une abondante effusion de charité qu’il faut principalement attendre le salut ». En 1927, Pie XI résumera cette pensée dans une formule passée à la postérité : « La politique est la plus haute forme de charité. »