Nous sommes dans l’Octave de Pâques. Comment Mère Yvonne-Aimée de Malestroit (Morbihan) évoquait-elle cette solennité ?
Père Joël Guibert : Elle n’a pas fait de traité abstrait sur le mystère de Pâques, sans doute parce qu’elle avait une telle conscience de Jésus vivant et agissant dans sa vie – une vie par ailleurs marquée par la croix des épreuves – qu’elle ne pouvait que se réjouir tous les jours du caractère glorieux de la Croix du Christ au matin de Pâques. Par ailleurs, une joie enfantine caractérisait son tempérament, une joie toute pure qui était celle du Ressuscité.
Elle a connu de grandes élévations mystiques…
Mère Yvonne-Aimée de Malestroit partage une complicité spirituelle avec sainte Thérèse de Lisieux : un esprit d’enfance, avec un abandon confiant à Dieu ; la spiritualité de l’instant présent ; la joie et la charité au quotidien. En somme, un amour extraordinaire vécu dans l’ordinaire de chaque jour. Yvonne-Aimée cultive cependant une singularité faite de paradoxes : à la fois bonne cuisinière, dotée d’un bon coup de fourchette, elle est d’une gaieté qui fait son charme, tout en ayant horreur du mensonge. En même temps, elle est capable d’une intense vie intérieure où le surnaturel affleure sans cesse. C’est une grande amoureuse du bon Dieu, de la trempe d’une sainte Catherine de Sienne. Elle a une âme d’artiste, qui aime le beau et la nature. Mère Yvonne-Aimée nous a laissé de délicats dessins de fleurs et de son « Jésus Roi d’Amour », entre autres. Enfin, elle est pourvue d’une charité indéfectible. Toute jeune, elle a le souci des pauvres qui, à l’âge adulte, se conjugue avec un empressement à faire plaisir. À propos de celle dont il connaissait parfaitement l’âme, Mgr François Picaud, évêque de Bayeux et de Lisieux, a laissé ce témoignage : « La délicatesse, la prévenance, le souci de faire plaisir, c’était la trame de sa vie. » La spiritualité d’Yvonne-Aimée était très incarnée, comme son tempérament.
Mère Yvonne-Aimée aimait diriger les âmes de ses religieuses. Quels conseils spirituels leur donnait-elle ?
Le 24 avril 1934, au cours d’une conférence de communauté, Mère Yvonne-Aimée délivre cet enseignement à ses Sœurs Augustines de Malestroit : « Il faut mettre Dieu, en premier, partout, en cherchant une union parfaite à sa Volonté. » Dans une autre conférence magistrale, elle va plus loin en leur déclarant : « Je crois, mes petites sœurs, que beaucoup d’âmes cherchent à se perfectionner par elles-mêmes mais que peu ont foi, en pratique, en la vertu sanctificatrice du Christ. […] Beaucoup humanisent le divin mais peu divinisent l’humain. […] Laissez-vous saisir par le Christ. […] Laissez-vous vivifier par lui, laissez-vous guider par sa sagesse sous l’impulsion de son Esprit sanctificateur. » Mère Yvonne-Aimée nous rappelle que, si nous voulons mener une authentique vie spirituelle, il nous faut adopter une vie à partir de Dieu, permettant ainsi à l’Esprit Saint de régner de plus en plus sur nous, si nous nous montrons réceptifs à sa grâce. Cette union à Dieu aiguise notre regard pour voir la Providence à l’œuvre dans tous les événements de notre vie. Cependant, elle n’est pas faite pour rester en vase clos. Bien au contraire ! Chez Yvonne-Aimée, elle se confond avec une suprême charité du bien des âmes.
Mère Yvonne-Aimée a eu particulièrement le souci du salut des âmes de prêtres. Comment le comprendre ?
Elle avait une très grande considération pour la vie consacrée et la vie sacerdotale. Lors de sa première communion, à l’âge de 9 ans, elle s’engage à sauver beaucoup d’âmes et, à 22 ans, elle confie à son père spirituel, le Père Crété, que, depuis son enfance, pas un jour n’est passé sans qu’elle ne prie pour les prêtres. Elle se faisait une très haute idée du sacerdoce sans être dupe des limites des hommes d’Église : « Des hommes qui peuvent être si grands et tomber si bas… », confiera-t-elle à son ami le Père Paul Labutte. Dieu a permis par l’intermédiaire d’Yvonne-Aimée d’offrir à quelques-uns la grâce du salut alors qu’ils risquaient la damnation. Ainsi, rapporte-t-on le cas d’un prêtre défroqué et sacrilège car il avait pratiqué des messes noires durant neuf ans. L’abbé Bruneau, un proche d’Yvonne-Aimée assista à la bilocation de cette dernière. Il la vit au chevet du prêtre agonisant pour lui parler de l’immense clémence de Dieu. « Je suis damné, j’ai fait trop de crimes. Pour être pardonné il faudrait que je me confesse et je n’ai pas de prêtre. Il me reste dix minutes à vivre. » C’est alors que ce prêtre sacrilège laissa échapper dans un dernier spasme : « Pardon mon Dieu. » Mère Yvonne-Aimée vit l’âme du malheureux au purgatoire. Ce prêtre apostat fut sauvé à la dernière minute, témoignant ainsi de la bonté miséricordieuse de Dieu.
Le mystère de l’Eucharistie a exercé une fascination sur l’âme d’Yvonne-Aimée dès son enfance. Comment a-t-elle vécu sa première communion ?
Comme un certain nombre d’enfants très éveillés spirituellement, son désir de communier était très vif. À l’âge de 6 ans, en 1907, trois ans avant que le pape Pie X n’autorise la communion précoce, elle confie à sa grand-mère, Madame Brûlé, qu’elle est triste de devoir attendre de recevoir « Jésus dans son cœur ». À partir de ce jour, chaque fois qu’elle passait devant une église, elle disait cette prière : « Petit Jésus, sors de ton tabernacle et viens dans mon cœur. » Quand arriva le grand jour de sa première communion, elle raconte avoir vécu une expérience, une emprise de Jésus Eucharistie : « Après avoir reçu Jésus-Hostie, mon bonheur fut si grand que j’ai cru en mourir […] et j’ai senti qu’il me prenait tout entière. » Devenue religieuse, elle déplore le fait que les gens comprennent si peu la valeur de la messe et, en 1934, lors d’une conférence donnée aux Augustines de Malestroit, elle déclare : « La messe, c’est Jésus qui naît. C’est Noël tous les jours ! À la messe, il se donne sans réserve.[…] Il est tout palpitant d’amour. […] Par Lui, nous semons du divin dans le royaume des âmes. » Mère Yvonne-Aimée a une telle conscience de la présence vivante et agissante de Jésus dans l’Eucharistie qu’elle ressent les atteintes à Dieu dans l’Hostie consacrée. D’où les missions étonnantes demandées par Jésus à Yvonne-Aimée à travers des bilocations où, d’une manière surnaturelle, elle récupérait des hosties profanées auprès de personnes qu’elle ne connaissait pas.
Sa vie est marquée par le combat spirituel. Qu’a-t-elle à nous dire à ce sujet ?
Elle fut toujours extrêmement discrète sur les attaques physiques du démon dont elle fit l’objet et se méfiait plus des tentations ordinaires que des tentations extraordinaires. « Ce sont les souffrances intérieures intimes qui me font peur et que craint ma faiblesse », confiait-elle en alertant le Père Paul Labutte tout particulièrement sur le démon de la tristesse. « C’est par la tristesse que le démon veut vous attaquer. Gardez bien votre joie. » Mère Yvonne-Aimée prônait la persévérance et le détachement pour s’épargner les attaques du Malin. Elle disait : « Dieu prend la place que nous lui donnons. » Plus il y a l’oubli du moi, plus il y a de la place pour Jésus. Notre attachement à Dieu augmente dans la mesure où nous savons nous détacher du monde. Yvonne-Aimée revient sur ce point : « Jésus nous tend les bras en nous disant : « Veux-tu de moi ? », mais il ne se donne qu’à condition de trouver en notre âme le détachement. Il aime la pauvreté. Si notre cœur est un palais d’orgueil, il ne s’y plaira pas. Il veut notre petitesse et notre charité. » Dans une lettre au Père Labutte, elle ajoute que si le détachement est coûteux, Jésus récompense toujours au centuple l’âme courageuse en l’inondant de joies nouvelles et inconnues. Yvonne-Aimée souligne également le sens profond du sacrifice en confiant : « Quand on se sacrifie, on goûte presque toujours la joie de donner de la joie. Et c’est une joie profonde et véritable car elle ne consiste pas à jouir mais à réjouir, entre ces deux mots il y a un abîme, celui qui existe entre l’égoïsme et l’amour. »
L’itinéraire d’Yvonne-Aimée a été marqué très tôt par l’empreinte de la Croix. Que nous enseigne-t-elle sur la souffrance ?
La Croix est de deux ordres : elle est soit purificatrice, soit rédemptrice. Yvonne-Aimée a connu les deux pour sa propre élévation et pour le salut des âmes. « Je t‘aime, ma petite Yvonne, lui dit Jésus, et à ceux que j’aime, je n’épargne pas la souffrance car elle est nécessaire à la sanctification. » Mère Yvonne-Aimée n’éprouvait aucune gêne à dire qu’il fallait payer le prix fort pour les âmes, qu’elles lui coûtaient cher. Ainsi, le 14 juillet 1941, le Père Paul Labutte assista à une heure d’agonie physique et morale que la religieuse supporta pour sauver deux prêtres en train de se livrer au péché. Mère Yvonne-Aimée est une mère pour les âmes. Elle veut prendre leur souffrance pour les délivrer du mal. Au sujet de la réparation, elle a cette jolie formule : « Réparer, c’est sur-aimer. » L’acte de réparation est un « sur-amour » au manquement d’amour initial. Elle rappelle à nos contemporains, qui ont tendance à mettre la Croix du Christ sous le boisseau, qu’elle est indissociable à notre salut.
Mère Yvonne-Aimée est encore peu connue. Diriez-vous que son heure est venue ?
Certainement. Je constate son rayonnement croissant lorsque je l’évoque ou cite certaines de ses paroles. Comme sainte Thérèse de Lisieux, elle fait du bien aux âmes. Son enseignement est d’une grande simplicité, tout en étant d’une incroyable densité spirituelle. Mettons-nous à son école de la confiance en Dieu : « Jésus aime qu’on le laisse faire », avait-elle coutume de dire en se souvenant du psaume 37, verset 5 : « Remets ton sort au Seigneur, compte sur Lui, il agira. » L’une de ses formules préférées était : « Heureux les souples de cœur, ils sont les bien-aimés de Dieu ! » Elle l’expliquait en prônant un « grand esprit de souplesse et d’abandon pour laisser l’Esprit Saint se livrer aux mystérieuses opérations en notre âme ». Notre mentalité moderne a tellement érigé la liberté individuelle en absolu qu’il est inconvenant de parler d’obéissance et de dépendance à Dieu. Et pourtant, Yvonne-Aimée nous bouscule en soulignant que seule cette disposition d’âme est le signe d’une authentique vie spirituelle.
Vivre en Dieu à l’école de Mère Yvonne-Aimée de Malestroit, Joël Guibert, Éditions Artège, avril 2026, 336 pages, 20 €.