Depuis vingt siècles et plus, les miracles défient la raison humaine. Déjà, l’Ancien Testament exaltait l’unique Seigneur, Dieu d’Israël, accomplissant des « merveilles » (Ps 97,1). Dans les évangiles, le Christ n’est pas en reste : guérisons, résurrections, multiplication des pains… 37 miracles y sont rapportés ! Le Christ en fait même un véritable argumentaire, comme autant de signes de sa divinité, répétant : « Quand même vous ne me croyez point, croyez à ces œuvres » (Jn 10,38 ; 14,11).
« À religion surnaturelle, signes surnaturels », serait-on tenté de dire pour faire des miracles du christianisme autant de preuves de sa véracité. Cette affirmation contient une part de vérité, mais elle risque aussi d’entretenir une confusion. Pour comprendre correctement la portée des miracles, face à des contradicteurs à la logique parfois bien outillée, les catholiques du XXIe siècle doivent s’appuyer sur la réflexion de la tradition théologique et clarifier la notion de surnaturel.
Une distinction indispensable
Le mot « surnaturel » n’est pas univoque. Lorsque nous parlons d’une apparition mariale, d’un miracle eucharistique ou de la transformation de l’eau en vin à Cana, nous employons le mot « surnaturel » dans un sens différent de celui que nous utilisons pour parler de Dieu et des mystères qui constituent le cœur de la foi. Il est d’usage de distinguer le « surnaturel des mystères » du « surnaturel des miracles ».
Le surnaturel des mystères
Le « surnaturel des mystères » concerne ce qui appartient à la vie divine ou ce qui fait participer l’homme à cette vie. Il désigne ce qui relève de l’incréé – la Sainte Trinité, l’Incarnation du Verbe… – et les dons que Dieu nous offre en vue de la vie éternelle : le bonheur des bienheureux, permis par la « lumière de gloire » infusée dans leur âme, la grâce sanctifiante reçue au baptême et dans les sacrements, les vertus théologales de foi, d’espérance et de charité et les vertus infuses qui les accompagnent…
Nous sommes ici dans l’ordre de l’être. Ces réalités dépassent infiniment les capacités de la nature créée.
Le surnaturel des miracles
En revanche, le « surnaturel des miracles » est d’une autre nature. Un miracle est un événement qui se produit dans le monde créé mais selon un mode qui dépasse les forces ordinaires de la nature. C’est d’ailleurs la définition classique d’un miracle : ce qui est absolument inexplicable ou ce qui se fait divinement, hors du cours naturel des choses (saint Thomas d’Aquin). Un miracle peut être dit « surnaturel » parce qu’il est l’action d’une puissance qui dépasse celle de toute puissance naturelle, eu égard au fait considéré en lui-même (prophétie, glorification d’un corps), au sujet dans lequel il se réalise (connaissance du secret des cœurs, résurrection non glorieuse d’un mort…) ou encore à la manière inexplicable de sa réalisation (guérison, don des langues…). Le miracle appartient donc à l’ordre de l’action plus qu’à celui de l’être. Il ne constitue pas en lui-même la vie surnaturelle ; il en est un signe.
Des interventions de Dieu dans l’histoire
Cette distinction permet de conserver au miracle sa juste place dans le raisonnement apologétique, afin d’éviter que l’argument se retourne contre des velléités trop enthousiastes. Les miracles attestent l’intervention de Dieu dans l’histoire. Ils constituent des motifs de crédibilité essentiels, des indices irremplaçables de la vérité de la foi, des « raisons de croire » qui mènent l’intelligence au seuil de l’acte de foi. En ce sens, ils possèdent une véritable force probante. Mais ils ne sont pas l’objet de notre foi. Le chrétien ne croit pas d’abord en des phénomènes extraordinaires : il croit en Dieu qui se révèle. Mettre le divin (« surnaturel des mystères ») au même niveau que ses manifestations dans l’ordre sensible (« surnaturel des miracles ») risque d’abaisser l’incréé au niveau du créé, et de confondre ce qui est matière de foi et ce qui relève de la crédibilité. « Heureux ceux qui croient sans avoir vu », dit Notre Seigneur à saint Thomas qui doutait de sa Résurrection (Jn 20, 29).
Distinguer clairement « surnaturel des mystères » et « surnaturel des miracles » permet surtout de (re)prendre conscience de la grandeur de tout ce qui relève du premier. Et de réaliser, par exemple, la valeur inestimable des dons divins infusés dès le baptême : la grâce déposée dans l’âme d’un nourrisson, un acte de foi et d’espérance jeté vers Dieu au milieu de la souffrance, sont bien plus « surnaturels » que le miracle éclatant du soleil qui danse pour la Sainte Vierge (Fatima, 1917) ou d’un tsunami qui se couche devant l’ostensoir (miracle de Tumaco, 1906). Le véritable trésor du christianisme est plus discret : c’est la participation à la vie même de Dieu. En matière de surnaturel, l’invisible est plus grand encore que le visible.
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