Peut-on se dire chrétien et voter un texte aussi contraire à l’enseignement de l’Église ?
Mgr Marc Aillet : Il y a là une contradiction profonde. La question de l’euthanasie ou du suicide assisté n’est pas seulement une question confessionnelle. Elle touche à la loi naturelle, c’est-à-dire à ce qui fonde le respect de toute vie humaine dans une société civilisée. Lorsqu’un député se déclare catholique tout en soutenant une législation qui autorise à donner la mort, il se place objectivement en opposition avec un enseignement constant de l’Église, mais aussi avec un principe fondamental de la raison humaine. L’instruction Samaritanus Bonus, publiée par la Congrégation pour la doctrine de la foi, a clairement réaffirmé que l’euthanasie était « un acte intrinsèquement mauvais, quelles que soient les circonstances » (lire encadré page 9). Un catholique engagé dans la vie publique ne peut pas l’ignorer.
Une telle position a-t-elle des conséquences spirituelles ?
Oui, car la foi chrétienne engage toute l’existence. Chacun doit s’interroger en conscience sur la cohérence entre les actes qu’il pose et la foi qu’il professe. Une adhésion publique à une loi gravement contraire à l’enseignement moral de l’Église pose un vrai problème de cohérence ecclésiale. Les parlementaires catholiques qui auront voté ce projet de loi doivent en peser les conséquences. S’ils sont conscients de cette incohérence, ils ne pourront plus communier. L’Église est fondée à le leur rappeler, comme certains évêques l’ont fait aux États-Unis. J’aimerais les inviter à un examen de conscience sincère. Avons-nous le droit de faire de la suppression volontaire d’une vie humaine une réponse à la souffrance ?
Certains fidèles ne semblent pas insensibles aux arguments des partisans de l’euthanasie, présentée comme un « geste d’humanité ». Que leur dites-vous ?
Il faut distinguer la véritable compassion de ce que Jean-Paul II appelait une « fausse miséricorde ». Une société vraiment fraternelle ne répond pas à la détresse par l’élimination de celui qui souffre mais par le développement des soins palliatifs, de l’accompagnement psychologique, familial et spirituel. Quant à la liberté, elle ne consiste pas à pouvoir tout faire. La liberté authentique est ordonnée au bien. Contre le discours dominant qui obscurcit gravement les consciences, contre le matraquage médiatique influencé par de puissants lobbies, les fidèles sont appelés à se former – et à soutenir concrètement les personnes malades, âgées ou isolées.
Qu’en est-il de celles qui demanderaient l’euthanasie ? Quelles conséquences sur le salut de leurs âmes ? Pourraient-elles avoir des obsèques chrétiennes ?
L’Église continue d’affirmer que le suicide demeure objectivement contraire à la volonté de Dieu, qui est le maître de la vie. Mais elle tient aussi compte des situations concrètes. La souffrance, la solitude, la dépression, les pressions familiales ou sociales sont parfois si fortes qu’elles peuvent altérer profondément la liberté d’une personne. C’est pourquoi le discernement pastoral est indispensable. Le rôle du prêtre est d’aider la personne à retrouver l’espérance, à se réconcilier avec Dieu et à renoncer à son projet. Cet accompagnement spirituel consiste à l’aider à choisir la vie jusqu’à son terme naturel, jamais à cautionner un geste létal. Concernant les funérailles chrétiennes, chaque situation doit être examinée avec prudence. L’Église tient compte de nombreux éléments, notamment des signes éventuels de repentance avant la mort. Rien ne doit être fait qui laisserait penser qu’elle approuve l’euthanasie.
Qu’en est-il des soignants qui appliqueraient cette loi ?
Je pense d’abord aux drames de conscience que cette loi risque de provoquer. Les professionnels de santé ont choisi leur métier pour soigner, soulager, accompagner. On leur demanderait désormais de participer à la mise à mort d’un patient. Mais la loi civile ne peut pas abolir les exigences de la conscience morale, que l’on soit ou non croyant. Il est donc essentiel que la clause de conscience soit pleinement garantie.
Des religieuses au sein d’établissements de soins catholiques ont annoncé leur intention de « résister » ? Qu’en pensez-vous ?
Une société véritablement démocratique ne peut pas exiger d’institutions fondées sur le respect inconditionnel de la vie qu’elles agissent contre leurs convictions les plus fondamentales. Veut-on que ces établissements ferment, alors qu’ils gèrent des dizaines de milliers de lits ? Qu’ils s’exilent à l’étranger, comme les congrégations chassées de France au début du XXe siècle ? Va-t-on emprisonner les religieuses qui n’appliqueraient pas cette loi ? Il faut défendre la liberté de ces établissements avec détermination.
Léon XIV a choisi comme devise pour sa visite en France : « Pour que le monde ait la vie ». Qu’attendez-vous de lui ? N’arrive-t-il pas trop tard, après une probable adoption de la loi ?
Une loi, même adoptée, ne met pas fin au devoir de témoignage des chrétiens. J’attends du Saint-Père qu’il rappelle avec force la dignité inaliénable de toute vie humaine. J’attends qu’il encourage les familles, les soignants, les bénévoles et tous ceux qui accompagnent les personnes malades ou âgées. J’attends surtout qu’il nous redonne le sens de l’espérance. Car l’enjeu ultime est spirituel. Une société s’affaiblit lorsqu’elle présente la mort comme une solution. Le Christ est venu « pour que les hommes aient la vie, et qu’ils l’aient en abondance ». C’est cette espérance que l’Église continuera d’annoncer, quelles que soient les évolutions législatives.