Notre époque a fait du rejet des normes une promesse de liberté. Pourtant, vous évoquez le désarroi de nombreux jeunes, alors qu’ils n’ont jamais été aussi libres de contraintes. Cette « liberté » laisse-t-elle l’homme sans horizon ? Avons-nous perdu l’habitude de regarder vers le Ciel ?
Mgr Erik Varden : Certainement, mais ce constat nous conduit à une question fondamentale : qu’est-ce que la liberté ? Est-ce le refus de toute contrainte ? le refus de nos limites ? Nous baignons dans une rhétorique qui multiplie les promesses : achetez ceci, consommez cela… et vous serez plus libre, plus beau, plus heureux. Mais la promesse n’est pas tenue et les jeunes s’en rendent compte. À leur désillusion, il faut répondre avec compassion et lucidité, en leur offrant un vrai chemin d’espérance. Dans un monde soumis à tant d’incertitudes, où tout semble « relatif », sur quel roc peuvent-ils bâtir leur avenir ? Nous devons montrer patiemment l’insuffisance des fausses promesses et annoncer ce que propose le christianisme : la foi en Jésus-Christ, sa victoire sur la mort, la réconciliation et le pardon des péchés. Cette proposition reste fascinante. Beaucoup de nos contemporains ont tellement oublié le christianisme qu’ils peuvent désormais découvrir l’Évangile comme quelque chose de radicalement nouveau !
La prière peut-elle aider à cette conversion ? À Notre-Dame, Léon XIV a rappelé qu’elle était le « fondement essentiel de toute vocation »…
La prière devrait être l’atmosphère dans laquelle nous vivons. Elle ne se réduit pas aux actes de piété : elle est la poursuite d’une relation. S’exercer à prier, c’est apprendre à vivre consciemment dans la présence de Dieu. Il faut donc éveiller le désir de cette présence. La prière n’est pas un désert mais une quête nourrie par un grand désir et un profond amour, capables de renouveler une vie. Nous nous préparons à prier comme à une rencontre importante : nous nous recueillons pour orienter notre pensée et nous disposer à écouter.
Comment entrer dans la prière et s’extraire du vacarme extérieur ?
Pour commencer, je donne souvent un conseil très simple : rester chaque jour dix minutes dans un fauteuil, sans rien faire, sans rien écouter, sans rien lire. Il s’agit de s’exercer à l’immobilité et à l’attention. Ce n’est pas forcément agréable. Au lieu de trouver le repos, on découvre parfois toute l’agitation que l’on porte en soi. Il faut s’efforcer au calme. Lire un chapitre entier d’un bon livre sans faire autre chose constitue aussi un bon exercice. C’était une pratique banale il n’y a pas si longtemps. Aujourd’hui, nous éprouvons sans cesse le besoin de vérifier notre téléphone, nos courriels, nos notifications. L’attention se travaille, la régularité nous y aide. Il faut aussi revenir aux sources : les Écritures et les sacrements. Un sportif a besoin de s’abreuver régulièrement. Les Écritures sont à la prière ce qu’est la bouteille d’eau à celui qui s’entraîne. Les sacrements, eux, transmettent efficacement une vie nouvelle, la vie divine.
La « vie cachée » que vous évoquez dans votre livre d’entretiens n’est-elle pas réservée aux moines ?
Pas du tout ! Elle consiste d’abord à résister à la tentation de se montrer à tout moment. Publier sur Instagram ce que nous mangeons, nos vacances ou nos rencontres peut être amusant. Mais devoir constamment prouver que notre vie est réussie devient épuisant. Nous finissons par vivre superficiellement, dans l’attente de l’approbation des autres. Au risque, encore, de bien des désillusions ! Choisir la vie cachée, c’est se dire que je peux faire des choses pour elles-mêmes, parce qu’elles contribuent au bien de ceux que j’aime, me donnent de la joie ou du repos. Dans cette vie secrète, je retrouve le sanctuaire intérieur où Dieu se fait proche. L’Évangile parle souvent du secret : le trésor caché, le grain enfoui, la chambre dont on ferme la porte pour prier. Pour bien vivre avec les autres, il faut être enraciné dans sa propre réalité. Mais le dépouillement ne suffit pas : l’effort spirituel est toujours un élan vers l’autre, en vue d’une rencontre. Cela demande de la persévérance. Saint Benoît appelle l’office divin l’Opus Dei : l’œuvre de Dieu. Quand la cloche sonne à 3 heures du matin, dans un monastère, le réveil est parfois rude ! La prière est un vrai travail, mais un travail que l’on aime. C’est aussi pourquoi les moines vivent en communauté : nous avons besoin du bon exemple des autres pour rester fidèles.
L’obéissance et l’humilité peuvent-elles aider à remettre de l’ordre dans notre monde ?
L’étymologie d’humilité renvoie à l’humus, la terre féconde. L’homme humble a les pieds solidement posés sur terre. Il accepte de regarder les choses telles qu’elles sont, même lorsqu’elles sont humiliantes, et de se voir à la lumière d’une vérité lucide. C’est une étape nécessaire : pour devenir libre, il faut d’abord reconnaître sa captivité et identifier les chaînes que l’on doit rompre. Dans la Bible, le départ d’Égypte est indispensable, mais sortir de la captivité n’est pas le terme du chemin. La liberté permet à chacun d’accomplir sa vocation : consentir à l’amour de Dieu. Il s’agit de dire oui et de promettre de rester fidèle lorsque cela deviendra difficile. C’est par ce lien, que j’assume librement, que je peux atteindre ma véritable mesure d’homme. L’obéissance aveugle n’est jamais un idéal dans la tradition ascétique et monastique ; elle est même profondément suspecte. L’obéissance chrétienne doit être une obéissance « voyante ». Si ma vie s’oriente uniquement vers la suppression des contraintes, je risque de m’enfermer en moi-même au lieu de m’ouvrir à l’autre. L’humilité me permet de reconnaître lucidement ma situation ; l’obéissance engage ma liberté dans une relation qui dure.
À Paris, le Pape a présenté la reconstruction de Notre-Dame comme une renaissance. Vous-même citez la devise du Mont-Cassin : « Ce qui a été abattu peut refleurir ». Est-ce possible ?
La renaissance est toujours possible. Nous pouvons nous réjouir des signes de printemps, tout en mesurant la responsabilité qu’ils comportent. Gardons-nous de conclure trop vite que la tempête est passée. Le moment exige prudence et mobilisation. Que les questions religieuses puissent à nouveau trouver leur place dans un débat public sérieux, au sein de sociétés profondément sécularisées, est remarquable. Des hommes et des femmes recommencent à s’interroger sur les vérités ultimes : c’est une grande opportunité. Mais il faut les aider à persévérer. Pourquoi quelqu’un qui cherche aujourd’hui la prière, la communion et le service abandonne-t-il demain ? Que pouvons-nous faire pour soutenir sa fidélité ? L’exemple monastique nous rappelle la valeur de la patience. Les moines s’établissent dans un lieu, le cultivent et le rendent fécond. C’est parce qu’ils cherchent Dieu qu’ils font œuvre de civilisation. Dans un monde qui exige des résultats immédiats, il est précieux de s’investir dans un travail dont le fruit n’apparaîtra peut-être que dans un avenir lointain.