« Léon Harmel avait le souci spirituel de ses ouvriers » - France Catholique
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Le journal de la semaine

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« Léon Harmel avait le souci spirituel de ses ouvriers »

Connu pour son action en faveur des ouvriers, ce patron chrétien (1829-1915), à qui Léon XIV a rendu hommage fin août, plaçait la vie intérieure comme source de son action, explique Émeric Saucourt-Harmel, descendant direct et auteur d’une biographie récompensée par le prix de l’Académie d’éducation et d’études sociales.
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Léon Harmel.

Dans quel contexte Léon Harmel voit-il le jour?

Émeric Saucourt-Harmel: Il naît en 1829 dans les Ardennes, au sein d’une famille profondément catholique et ultramontaine, c’est-à-dire attachée au Pape à une époque où l’épiscopat était plutôt gallican. Son père faisait partie des patrons qui s’inquiètent des conséquences du libéralisme. Comme d’autres à cette époque, il avait mis en place, dans sa filature de Warmeriville (Marne), une politique de « paternalisme », considérant que les ouvriers étaient confiés à leurs patrons comme des enfants à leurs parents. Léon Harmel, qui voulait un temps devenir prêtre, prend finalement la direction de l’usine de textile paternelle, qu’il développe. C’est là qu’il prend conscience qu’il est appelé, en tant que chrétien laïc, à transformer son milieu professionnel.

À partir de 1862, date de son entrée dans le Tiers-Ordre franciscain, il abandonne le paternalisme lorsqu’il comprend que trop de patrons s’en servent comme d’un alibi pour asseoir leur domination en enfermant les ouvriers dans une prison dorée. Il arrive à concilier son souhait initial de vie pastorale et évangélisatrice avec son métier de dirigeant. Ses usines deviennent une espèce de laboratoire : il y expérimente beaucoup d’idées novatrices pour appliquer la doctrine sociale de l’Église qui se déploie à partir des années 1870 et qui trouve son sommet en 1891, avec l’encyclique Rerum novarum.

Quelles ont été les innovations qu’il a mises en place ?

La première grande innovation de Léon Harmel consiste à confier des responsabilités aux ouvriers, dans la gestion des œuvres annexes à l’entreprise. Par là, il fait émerger des talents et met en place la logique de subsidiarité : si certains ouvriers ont la capacité de diriger, par exemple, le club de théâtre, il n’y a aucune raison que le patron le fasse. L’idée est d’associer l’ouvrier à son propre relèvement. Ensuite, il intègre certains de ses ouvriers à un conseil d’usine, qui préfigure le comité d’entreprise, à qui il partage des informations stratégiques. De son côté, le conseil d’usine remonte du terrain aussi bien des problèmes éventuels que des idées d’innovations que pourraient avoir des ouvriers. La troisième innovation majeure est postérieure à Rerum novarum. Dans cette encyclique, Léon XIII dit que « le salaire [de l’ouvrier] ne doit pas être insuffisant à faire subsister l’ouvrier sobre et honnête ». De là découle une question pratique : que faire quand l’ouvrier a une famille nombreuse ? Léon Harmel met alors en place la part complémentaire du salaire destinée à faire vivre la famille de l’ouvrier : ce sont les allocations familiales.

Votre livre insiste, dès le début, sur la vie intérieure de Léon Harmel…

La plupart des livres qui lui ont été consacrés ont abordé sa vie par le prisme de la science économique, ou de l’histoire des entreprises. Mais chez Léon Harmel, la primauté revenait à la vie intérieure. Sa vie était nourrie d’un vrai dialogue avec le Christ, dans lequel il parvenait à débloquer certaines situations, notamment durant des nuits d’adoration. Sa vie était baignée par la foi : il allait à la messe tous les jours, se confessait régulièrement… Il avait une grande confiance en la Providence, car il avait été marqué par la lecture du livre du Père Jean-Pierre de Caussade, L’Abandon à la Providence divine, où il est expliqué qu’il faut faire tout ce qui est humainement possible et laisser le reste dans la main de Dieu. Il accordait une place singulière à ses rêves, qu’il pouvait percevoir comme des signes de la Providence. Une nuit, il avait rêvé qu’il mourrait le lendemain. À son réveil, il est dévasté et estime qu’il s’agit d’un avertissement. Il prend une décision : l’arrêt du travail de nuit. Le 19 mars 1901, une convention qualifiant le travail de nuit de «malédiction pour l’usine» et de «crime pour chacun des patrons» est déposée dans le tabernacle, en la fête de saint Joseph.

Léon Harmel a le souci de la vie spirituelle de ses ouvriers – il disait que « la question sociale n’est pas seulement une question de nourriture, de logement et de vêtement ; c’est surtout une question de paix du cœur » – et il veut que ceux qui n’ont pas ou plus la foi la trouvent librement, à l’inverse de certaines usines paternalistes où l’on cochait le nom des ouvriers qui allaient à la messe… Il écrit : « Il faut toucher aux âmes comme la Sœur de Charité touche à une plaie, c’est‑à‑dire avec une délicatesse affectueuse qui craint de blesser en soulageant. »

Comment reçoit-il la publication de Rerum novarum, en 1891 ?

La question sociale occasionnait en cette fin de XIXe siècle des débats très vifs entre chrétiens, notamment sur la question fondamentale du rôle de l’État. En 1885, Léon Harmel décide d’emmener à Rome une centaine de patrons afin qu’ils puissent poser au Pape leurs questions et écouter directement ses enseignements. Léon XIII apprécie beaucoup cette rencontre et les patrons aussi. Le Pape lui a demandé de revenir, cette fois-ci avec des ouvriers. C’est chose faite deux ans plus tard, lors d’un grand « pèlerinage ouvrier ». Ces échanges avec les Français ont permis à Léon XIII de prendre conscience de la réalité de la condition ouvrière en France. Mais ce n’était pas un phénomène isolé : les mêmes préoccupations remontaient vers Rome de la plupart des pays industrialisés. Lorsqu’elle paraît, le Pape dira que l’encyclique est la récompense des pèlerinages des ouvriers français !

Comment expliquer que son procès en béatification ait été mis de côté ?

Depuis 1905, nous sommes victimes de l’esprit sécularisé où l’on sépare tellement la religion de la vie publique que l’on ne conçoit pas de situation où les deux puissent aller de pair : dès lors, un patron chrétien semble une aberration. Et depuis le Front populaire, le patron est considéré comme un profiteur, un homme méchant qui a forcément une mauvaise idée derrière la tête. Dans les années 1950, il y eut également la crainte que le marxisme ne s’empare de toute la France. Les hommes d’Église ont alors voulu être tellement proches des ouvriers qu’ils en sont parfois venus à dénigrer les patrons en tant que tels. Dès lors, instruire un procès en béatification d’un patron était inimaginable !

Mais le contexte a beaucoup changé : c’est, à mon avis, le bon moment pour relancer la cause de béatification, comme me l’a récemment confié un évêque.

Léon Harmel. L’origine catholique de la paix sociale dans le monde contemporain, Émeric Saucourt-Harmel, éditions Salvator, 2025, 384 pages, 24 €.