La Réforme protestante a articulé ses remises en cause de la doctrine catholique autour de plusieurs principes, dont les plus connus sont sans doute Sola scriptura – « par l’Écriture seule »– et Sola fide – « par la foi seule ». Ainsi, pour Luther, les œuvres sont impuissantes à mériter le salut, obtenu par la seule foi.
Cette opinion, condamnée en réaction par l’Église, s’appuie pourtant sur des citations scripturaires bien claires, et peut nous interroger dans le cadre du Carême, où la tradition catholique encourage les fidèles à marquer leur préparation à Pâques par un certain nombre d’œuvres. Reprenons le sujet en profondeur.
Saint Paul et les œuvres de la Loi
Avec son « Sola fide », Luther prétend trancher un débat remontant à l’époque apostolique, qui aurait opposé saint Jacques et saint Paul.
Chez le premier, on lit que « l’homme est justifié par les œuvres, et non par la foi seule » (Jc 2, 24). « La foi : si elle n’a pas les œuvres, elle est morte en elle-même », a déjà expliqué saint Jacques (Jc 2, 16).
Tandis que saint Paul affirme que « l’homme est justifié, non par les œuvres de la Loi, mais par la foi dans le Christ Jésus » (Ga 2, 16). Sous sa plume, on trouve huit fois cette expression « œuvres de la Loi », opposée à la justification par la foi en Jésus. C’est de ces affirmations que se sert Luther pour rejeter l’importance des œuvres, pourtant affirmée par saint Jacques dans une épître canonique qu’il considérait comme une « épître de paille »…Or on aurait tort de penser que l’Écriture recèle ici une contradiction. Les expressions de saint Paul et de saint Jacques ne manifestent pas un désaccord irréconciliable mais s’éclairent mutuellement, pour nous permettre de mieux comprendre l’articulation de la foi et des œuvres.
De quoi parle saint Paul lorsqu’il nie aux « œuvres de la Loi » toute valeur en vue du salut ? Il désigne bien sûr la Loi de Moïse : les préceptes contenus essentiellement dans les cinq premiers livres de l’Ancien Testament – le Pentateuque ou Torah – et qui constituent les fondements du judaïsme de son temps, comme d’aujourd’hui encore. L’Apôtre souligne que l’homme est faible et qu’une loi ne peut suffire à le préserver intégralement du mal. Mais la plupart des biblistes contemporains, comme les Pères de l’Église avant eux, considèrent que saint Paul vise en fait une partie plus spécifique encore de la Loi ancienne.
Pour eux, lorsqu’il oppose les « œuvres » à la justification par la foi, l’Apôtre fait référence explicitement aux préceptes cérémoniels prévus par Moïse : circoncision, sacrifices de la tente de la Rencontre, rites de purification, observance du sabbat, normes alimentaires, fêtes… Toutes ces prescriptions avaient pour but de régler la vie du peuple élu d’une manière qui le tienne à l’écart des peuples païens. Cette préoccupation essentielle à la survie de la lignée messianique à l’époque de l’Ancien Testament devient caduque et mortifère dans les temps du Nouveau, qui inaugure une ère de salut proposé à tous à travers l’Église (« catholique » donc universelle).
L’un éclaire l’autre
Ainsi saint Paul est loin de rejeter l’importance des œuvres en vue du salut ou la possibilité de mériter par nos actions : il n’y a pas d’autre moyen de comprendre dans sa globalité l’enseignement de l’Apôtre – qui écrit dans la même épître aux Romains que Dieu « rétribuera chacun selon ses œuvres » (Rm 2, 6) – et de l’intégrer dans l’ensemble de l’Écriture. Les passages que nous avons cités ne doivent donc pas être opposés mais éclairés par l’épître de saint Jacques. En fait chacun s’adresse à un public particulier, et met en lumière un aspect complémentaire de la doctrine, qui apparaît ainsi dans son sublime équilibre.
– La foi dont parle saint Paul, qui écrit à des jeunes communautés, converties de fraîche date, est celle qui mène de la conversion au baptême, donnée purement gratuitement et sans aucun mérite, et qui fait passer du péché au salut. Saint Jacques s’adresse à des chrétiens confirmés (sans doute de l’Église de Jérusalem, dont il fut l’évêque), et rappelle aux fidèles qu’ils ne peuvent se contenter de croire mais doivent agir en conséquence.
– Les œuvres que dénonce saint Paul sont les préceptes cérémoniels de l’Ancien Testament, qui n’avaient été établis qu’à titre temporaire, comme des préfigurations et des pierres d’attente du salut opéré par le Christ. Les œuvres que recommande saint Jacques sont les œuvres de miséricorde accomplies avec la grâce : tout ce que nous pouvons faire avec l’aide de Dieu pour mettre en acte notre foi. On ne peut donc bien sûr être sauvé par les œuvres de nature – par nos propres forces, radicalement insuffisantes pour atteindre Dieu et blessées par le péché – mais c’est justement parce que l’on est sauvé par les œuvres de la grâce de notre Dieu dont « la puissance se déploie dans la faiblesse ».
Une foi vivifiée par la charité
En réalité donc, pour saint Paul comme pour saint Jacques, la vie chrétienne consiste à laisser Jésus agir en nous, par la foi et par les œuvres qui, animées par la charité, la manifestent et la vivifient.
Les Apôtres ne sont donc pas en désaccord mais se complètent. Certains spécialistes pensent que saint Jacques aurait écrit pour préciser l’interprétation de saint Paul et éviter de mauvaises compréhensions, et le débat que Luther prétend arbitrer n’en est pas un.
Quant à nous, il importe que nous demandions sans cesse et avec cœur une augmentation de cette foi théologale – don de Dieu à l’âme pour se faire connaître comme il se connaît – que Dieu donne avec sa grâce pour illuminer nos œuvres et les rendre capables de nous mériter la vie éternelle. C’est le chemin spirituel que tracent saint Paul et saint Jacques, en particulier pour ce temps du Carême.
Retrouvez cette chronique sur sur claves.org, le site de formation chrétienne de la Fraternité Saint-Pierre.
