« Le Carême est un temps de conversion » - France Catholique
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Le journal de la semaine

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« Le Carême est un temps de conversion »

Dans ses Méditations du Carême (Via Romana), le Père Jean-François Thomas, sj, rappelle la nécessité et le sens du Carême, pratiqué sans ostentation, mais sans dérobade.
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La Tentation sur la montagne, par Duccio (v. 1310).

Le Carême commence avec les trois tentations de Jésus au désert. En quoi sont-elles emblématiques du combat spirituel de tout homme ?

Père Jean-François Thomas : Le Malin, pur esprit – donc sans attachement matériel désordonné et uniquement intéressé par les roueries de l’intelligence et par l’orgueil –, constate que la terre charnelle est la principale préoccupation de l’homme. Donc il ne se prive pas pour resservir toujours les mêmes plats réchauffés, puisque l’appétit humain pour cette nourriture industrielle ne faiblit pas. Aveuglé par son assurance, il est persuadé que le Fils de l’homme, par son Incarnation, pourra céder à sa mélodie de pipeau. Bien entendu il se trompe. Cependant, Notre-Seigneur a voulu tout partager de notre misérable condition afin, par la suite, de la hisser jusqu’à sa divinité. Il a touché du doigt notre faiblesse sans y succomber et en l’enveloppant dans sa miséricorde. Par ces tentations au désert, ce n’est pas nous qui accompagnons le Maître, c’est Lui qui nous soutient.

Pour y remédier, l’église propose trois actions pendant le Carême : la pénitence, l’aumône et la prière. En quoi répondent-elles à un besoin du chrétien ?

Ces trois actions répondent à nos attachements désordonnés ou excessifs. Par le jeûne et la pénitence, nous faisons effort pour réguler les plaisirs corporels, nous remettons à leur juste place notre esprit et notre corps en étant attentifs à ce qui est essentiel et en essayant de nous détacher de ce qui retournera à la poussière. Par l’aumône, nous nous souvenons que l’argent et les biens matériels ne sont que des productions passagères qui risquent de nous étouffer et, en la pratiquant sous ses différentes formes, nous nous ouvrons à l’amour d’autrui. Par la prière, nous puisons à la source d’eau vive dans une relation intime et familière avec Dieu, un dialogue d’ami à ami.

Pour autant, le Carême, est-ce un championnat de l’ascèse ? Y a-t-il une mesure dans les sacrifices auxquels nous consentons ?

Il est toujours surprenant de constater que notre tendance est de peser, comme des avares, ce que nous sacrifions. Voilà pourquoi les grandes résolutions du mercredi des Cendres demeurent ensuite lettre morte. Nous devrions être emportés dans un élan, donc sans compter comme des apothicaires. Lorsque nous aimons vraiment une personne, nous sommes capables de dons étonnants, sans avoir au préalable dressé un plan d’action où tout est prévu. Un père, une mère aiment leur enfant sans réserve, jusqu’à mourir pour lui si nécessaire. Ils ne disent jamais : « Jusqu’où pouvons-nous aller ? Jusqu’à quelle limite ? » Si le Carême est tissé de la même étoffe de l’amour, pour Dieu cette fois, alors il ne s’agit pas de petitesses ou de championnat : il est un champ ouvert et sans clôture où chacun avance avec tout ce qu’il est, habité par le désir de tout livrer.

Vous citez en introduction l’hymne sur la charité de saint Paul aux Corinthiens. Le Carême, est-ce une école de la charité ?

Tout a commencé par la charité lors de la Création, et tout retournera dans la charité lors de la Parousie. En attendant, la moindre flamme de charité est ce qui maintient le monde dans l’être et ce qui donne goût à notre existence. Le grand apôtre de la charité que fut saint François de Sales réagit ainsi lorsque le duc de Savoie et les zélés et violents missionnaires capucins lui présentèrent leur plan de recatholicisation du Chablais : « C’est par la Charité qu’il faut ébranler les murs de Genève, par la Charité qu’il faut l’envahir, par la Charité qu’il faut la recouvrer. Je ne vous propose ni le feu, ni cette poudre dont l’odeur et la saveur rappellent la fournaise infernale. » Cette primauté de la charité n’est point la relativisation des autres vertus. Elle en est le socle indestructible. Elle est l’unique programme du catholique qui tend à se conformer au message du Christ.

Beaucoup de jeunes sont attirés par le Carême qu’ils considèrent comme « le Ramadan des chrétiens ». Quelle est la différence majeure ?

Dans l’islam, les règles sont fixées. Si le croyant s’y intègre, il est donc en règle. C’est le cas du Ramadan. Le Carême est plus exigeant car, dans les cadres de ce que l’Église demande, l’espace est large et chacun doit mener sa barque. Cela rejoint ce qui était souligné plus haut à propos de l’ascèse du Carême : elle est sans limite, aux dimensions de l’amour que chacun porte à Dieu. Le Ramadan est une règle – exigeante si elle est vraiment vécue sans hypocrisie. Le Carême est une conversion qui utilise certains moyens naturels et surnaturels pour tendre à une communion moins imparfaite avec Dieu. Une fois achevé, même si rempli de pénitences diverses, le Carême ne met pas en règle le fidèle car tout reste à faire. Le Carême ouvre une porte qui ne se referme jamais.

En exergue, vous citez saint Alphonse de Liguori : « À moins de se sentir aimé, le pécheur ne se décide jamais à abandonner son péché. » Le but du Carême, est-ce de renouer avec le Père une relation filiale ?

Le Carême, à l’image de la vie, est une « dure montée », pour reprendre un terme cher au bienheureux Édouard Poppe. Ce n’est point à coups de cravache que l’effort peut se déployer, mais par la douceur et le sens de la vérité. La pédagogie divine nous montre à quel point la patience aimante peut obtenir des retournements, bien plus que nos manières humaines de soudards qui blessent davantage qu’elles ne guérissent. La piété et l’amour entre les enfants et leur Père ne se sculptent pas dans la peur et l’effroi.

Vous consacrez deux méditations à saint Joseph, le silencieux, et à Marie, la toute dévouée, le 25 mars. En quoi peuvent-ils nous inspirer, et nous soutenir, en ce temps de Carême ?

Au sein de la marche de pénitence, il est bon de souffler un instant avec saint Joseph et la Très Sainte Vierge, tous deux dans l’humilité et la grâce insigne de leur mission respective. Saint Joseph est ce « contrebandier du Paradis », pour reprendre la belle expression de René Bazin dans un de ses Contes : il fait entrer des âmes en cachette au Paradis, car il juge trop sélectif le tri qu’opère saint Pierre. Il nous introduit dès cette vie dans l’éternité par sa simplicité, son don total et sans réserve, son silence contemplatif. Quant à la Vierge Marie, son Fiat de l’Annonciation est le simple mot qui met en branle le bouleversement de notre destinée humaine. À son image, durant le Carême, un simple geste d’amour pur, un unique mot de confiance peuvent transformer notre âme.

Qu’est-ce qu’un Carême réussi ?

Sans doute un Carême qui ne nous trouve pas satisfaits de nous-mêmes au matin de la Résurrection, mais avec au cœur un désir accru de consacrer tout notre être à Dieu, et aussi avec la certitude que, malgré notre finitude et nos péchés, la grâce nous porte et ne nous fera jamais défaut.

Méditations du Carême, Père Jean-François Thomas, sj, Via Romana, 230 pages, 12 €.