Gustave Thibon, c’est évidemment un écrivain que j’ai lu très tôt dans ma vie. Je m’étais beaucoup inspiré de son essai Nietzsche ou le déclin de l’esprit dans une dissertation, en l’équilibrant par le Père de Lubac du Drame de l’humanisme athée. Mais il fallut la rencontre effective avec l’homme chaleureux qu’il était pour apprécier sa personnalité. J’avais eu l’honneur de dialoguer avec lui lors d’une conférence tenue à Rouen, dans une église désaffectée transformée en auditorium. J’entends encore sa voix alors que nous cheminions dans les vieilles rues de la ville. Cette rencontre fut suivie de plusieurs autres. Jamais cependant chez lui, à Saint-Marcel-d’Ardèche.
L’« Antigone juive »
Un nom retentissait sans cesse dans sa conversation, celui de Simone Weil. Je ne me souviens pas d’une seule occasion où il ait omis de citer cette « Antigone juive », dont la rencontre, pendant la guerre, avait bouleversé son existence. A priori, une telle relation paraissait improbable. Lui n’était-il pas classé délibérément à droite ? Elle avait milité, de la façon la plus exclusive, à l’extrême gauche. Au point d’obliger ses parents à recevoir chez eux à Paris Léon Trotski, poursuivi par toutes les polices de Staline ! Mais il y avait chez elle un sens de l’absolu, supérieur à ses engagements politiques, avec une soif de comprendre qui l’entraînait sur les sommets de la pensée. Proscrite de l’enseignement par Vichy, elle avait demandé à venir chez Thibon pour « travailler comme fille de ferme ». Ce fut un moment inoubliable où deux personnalités aussi contrastées allaient se retrouver sur l’essentiel, notamment sur la nécessité temporelle de l’enracinement et l’aspiration au surnaturel. Thibon avançait cette explication : « Chrétienne d’âme, elle n’est pas entrée dans l’Église, empêchée sans doute par sa fièvre d’absolu… Fascinée par le but qu’est Dieu, elle répugnait à passer par le chemin qu’est l’Église »… À son départ pour les États-Unis, elle confia à son hôte une serviette de gros cahiers, ses manuscrits inédits. Ce qui permit à Thibon, après la guerre, de publier La Pesanteur et la Grâce (Gallimard).
Si l’on n’a pas en tête le lien indéfectible entre les deux penseurs, il est proprement impossible de comprendre qui fut l’homme de Saint-Marcel-d’Ardèche. Paysan-philosophe ? Incontestablement, mais l’enracinement n’empêchait pas l’auteur de L’échelle de Jacob de multiplier les conférences, jusqu’aux États-Unis. Chrétien, catholique attaché à l’institution indispensable, il était d’abord attiré par la mystique. Sa foi profonde, incontestable, n’en était pas moins traversée de cette nuit qu’ont connue les grandes figures du carmel, telle Thérèse de l’Enfant-Jésus.
Le contraire d’un conformiste
Avec la distance, je perçois Thibon dans toute sa complexité, irréductible aux idées toutes faites qui sont encore répandues. À tous égards, il fut le contraire d’un conformiste. Un de ses mots favoris pour qualifier un personnage qu’il appréciait était celui d’« étagé ». Un « personnage étagé » était quelqu’un de particulièrement sensible aux ordres pascaliens, avec ce qu’il y avait de difficulté à les concilier. L’ordre de la nature n’était nullement évident, pas plus que celui de la raison. Oui, il y avait du sceptique chez lui, mais son scepticisme était finalement surmonté : « Voir et pâtir tout ce qu’il y a d’absurde dans la nature, tourner en rond dans les limites de la raison et malgré tout, reconnaître l’ordre de la nature comme l’ordre de la raison, pour l’unique motif que Dieu l’a voulu ainsi. Le mysticisme conduit d’abord au scepticisme, et plus tard il nous en délivre » (Gustave Thibon, Aux ailes de la lettre, Pensées inédites 1932-1982, Éditions du Rocher).
