L’histoire commence en 1912. Fernand Py (1887-1949) est déjà un sculpteur surdoué sur bois et sur ivoire. Il a 25 ans, Charlier en a 29. Py devient son élève, alors que Charlier est tout juste en train de découvrir la taille directe, comme il le raconte lui-même : « Je ne faisais que m’aviser alors qu’on pouvait faire de la sculpture directement dans la pierre et que c’était indispensable pour rendre à la sculpture le caractère monumental qu’elle avait perdu depuis des siècles (…) surtout ce qu’elle avait perdu en même temps, cette qualité de tension de la forme, indispensable à la profondeur des œuvres. C’est en ces temps-là que Py vint me trouver, et l’une de ses premières questions fut celle-ci : « Tous les copains, tous les professeurs me disent : toi, tu devrais faire du modelage. Qu’en pensez-vous ? Gardez–vous en bien, lui répondis-je. Et je lui expliquai pourquoi. » Charlier, maître d’art et de pensée, enseigne à Py la taille directe et lui transmet la grande tradition des beaux-arts, celle de la forme et de la couleur, redécouverte avec l’exposition des Primitifs français, en 1904 (cf. page 13). Charlier appréciait beaucoup Fernand Py, qu’il qualifie d’« artiste-né » et de « génie intuitif », dont les « jugements étaient fins et sûrs, non seulement sur la forme elle-même, d’un point de vue simplement artistique, mais sur « l’esprit » qu’elles traduisaient ». Séparés par la guerre, les deux hommes se retrouvent en 1919, lorsque Py vient travailler dans l’atelier de Charlier, à Cheny, où il reste jusqu’en 1923, l’assistant et collaborant à la création de ses premières statues monumentales, parmi lesquelles la Pleureuse d’Onesse, la Jeanne d’Arc de Villers.… Py est si doué que Charlier parle de lui comme son élève et « compagnon ». Après le départ de Charlier au Mesnil-Saint-Loup, les deux hommes continuèrent à collaborer occasionnellement, notamment au sein de la confrérie d’artistes chrétiens de l’Arche, intégrée par Py en 1920.
De Py à Brochet
Celui-ci, devenu maître à son tour, eut parmi ses élèves favoris, dans son atelier d’Auxerre, François Brochet (1948-2001), dont le père, Henri, était l’ami intime de Py. Ce jeune sculpteur reçut, à travers son maître, l’héritage de la taille directe et de la réforme artistique transmises par Charlier et de la confrérie de l’Arche. « Le travail d’art religieux de mon père est le fruit de toute cette mouvance… Jusqu’en 1963, où Vatican II a mis fin subitement à l’art sacré », témoigne son fils, Germain Brochet. « Il s’est mis alors à travailler avec la poète Marie Noël sur le thème de l’innocence, sur lequel elle écrivait. » Celle-ci écrira de son cher ami François Brochet qu’il possède « une âme d’artiste où fleurit en toutes saisons la fantaisie créatrice… et la main du maître ouvrier dont le talent plie à son jeu le bois ou la pierre. » Sur son lit de mort, en 1949, Fernand Py transmet à son cher élève cette dernière recommandation : « En profondeur, n’est-ce pas… travailler toujours de plus en plus… en profondeur. » Après sa mort, Charlier écrira de lui : « Py vivait modestement, n’exposant pas, éloigné de toute coterie, s’élevant de jour en jour dans la vie chrétienne. (…) Il a voulu se présenter devant Dieu le ciseau et la massette en mains, et c’est ainsi qu’il fut mis dans son cercueil. »